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Publié par Patrick Granet

Note préliminaire : ce texte a été diffusé en version papier lors du second Salon du Livre et de la Propagande Anarchiste de Santiago du Chili (en avril 2013). La version originale en espagnole peut se trouver sur :http://rojoscuro.blogspot.com/2013/...

Pour une mémoire combative de la lutte de rue dans les années 90.

Au cours de la décennie des années 90 ont surgi différentes formes d’expressions anticapitalistes dans les campus universitaires, et pas seulement dans ces endroits bien sûr, mais l’intention de ce texte est de se réapproprier la mémoire et la lutte des minorités actives qui convergeaient dans les espaces universitaires, en pleine époque de la joie qui n’est jamais arrivée et des nouveaux temps des deux premiers gouvernements de la concertation, après la fin négociée de la dictature militaire fasciste, la fameuse transition.

Lors que nous parlons de minorités actives, nous faisons référence en particulier aux groupes qui ont impulsé et tenté de propager la lutte de rue, violente et directe contre les flics. Et bien que soient apparus plusieurs noms et sigles, certains qui ont duré plus longtemps ou qui sont plus connus que d’autres, ici nous allons faire référence à ceux que nous considérons comme les plus intéressants. Commençons par préciser que nous parlons de groupes horizontaux et autonomes de quelconque direction politique externe à eux-mêmes (et nous verrons si cela a toujours été le cas).

La Punta, la Vanguardia, le Cordón Macul.

La Punta était un groupe très radical de la lutte de rue à Macul con Grecia, par exemple. Ce groupe était lié au discours et l’expérience du Mouvement Jeune Lautaro, qui lui-même était la branche jeune de l’organisation politico-militaire Parti Mapu (ou Mapu-Lautaro). La Punta faisait en permanence de l’agitation pour la liberté des prisonniers politiques et sa colonne d’encapuchadxs s’affrontait systématiquement aux forces policières.

La Vanguardia était composée de compagnon·ne·s qui se revendiquaient anarchistes, et qui s’organisaient principalement pour sortir dans la rue et attaquer la police, en particulier à partir du Pedagógico et du campus Juan Gómez Millas de l’Université du Chili. Ils avaient un discours féroce contre le Parti Communiste et contre les sectes marxistes en général et plusieurs de ses membres ont fini par faire partie de la RAE.

Le Cordón Macul est un nom qui a été beaucoup entendu dans les barricades des années 90. Différents groupes d‘encapuchadxs qui mettaient le feu à la tranquillité démocratique à l’aide de leurs cocktails molotov, depuis le Pedagógico, l’Université du Chili et la Utem, dans le complexe universitaire appelé Macul con Grecia (complexe universitaire qui se situe à l’angle des rues Macul et Grecia).

C’était des groupes qui se coordonnaient dans des réunions régulières mais informelles, surtout à l’occasion de dates emblématiques comme le 29 mars (jour du jeune combattant), le massacre de Corpus Cristi (appelé Opération Albania, au cours de laquelle la police secrète de Pinochet va assassiner 12 personnes affiliées au FPMR le 15 juin 1987 lors d’une décente dans un appartement) et le 11 septembre (qui commémore les morts et disparus durant la dictature). À savoir que généralement pour le 11 les trois universités de Macul con Grecia étaient fermées, ainsi les salidas de rue (ou “colas) commençaient durant les premiers jours de septembre, voire elles se faisaient après le retour en cours (après les vacances des fêtes patriotiques de l’État assassin !).

La RAE

La RAE (Résistance Autonome Étudiante) est née en 1993, et en son sein convergeaient des gens qui se revendiquaient comme marxistes et d’autres comme anarchistes, et cela s’exprimait dans les différentes possibilités de signer RAE avec le R cerclé, ou le A cerclé. Ils proposaient de coordonner différentes formes de lutte de rue étudiante dans la ville de Santiago, mais dans la pratique ils se concentraient dans les rues Macul et Grecia dont on a déjà parlé avant. Ses membres essayaient aussi de développer la lutte de rue et les attaques avec des cocktails molotov en plein centre de Santiago, depuis l’Académie d’Humanisme Chrétien (aussi connue comme Locademia) ou dans les manifs du 12 octobre (la manifestation mapuche contre la fête coloniale du jour de la race). La RAE ne s’exprimait pas seulement par des pierres et des molotovs, mais aussi à travers la propagande (tracts, brochures, banderoles et déclarations lues lors d’actes quasi improvisés, avec la musique de La Polla Records en fond). Évidemment, les autres groupes dont nous avons parlé diffusaient aussi de la propagande dans les rues.

Il faut signaler, comme le disait un compagnon, que de nombreux participants dans la Vanguardia et la RAE (en dehors d’avoir des tendances machistes et brutales), après quelques années de radicalisme, dont l’objectif était apparemment de vivre des expériences “adrénaliniques”, se sont ensuite éloignés de tout discours politique et révolutionnaire, et au sortir de l’université ont consacré leur temps uniquement à travailler pour “gagner de l’argent”, rompant avec toute attitude antagoniste. Et en toute franchise, cela arrive souvent, et pas seulement dans ces groupes, et nous ne pouvions pas ne pas le signaler.

Un événement marquant des luttes des cinq premières années de cette décennie a été les blocages de 1994, du Pedagógico, de la Chile et de l’Utem, lorsque depuis la présidence de l’Utem bloquée, des encapuchadxs ont tiré avec une arme à feu sur les flics, blessant l’un d’eux. Peu de temps après cette action, les commandos du GOPE (Groupe d’Opération Policières Spéciales) de la police en uniforme ont attaqué la présidence bloquée, mais les étudiants qui étaient dedans étaient déjà partis (courant littéralement), et pas uniquement les compagnon·ne·s qui avaient tiré. Un·e encapuchadx qui s’échappe peut continuer de faire la guerre dans la rue. (Et si nous devions mentionner des actions minoritaires, nous ne pouvons oublier de rappeler deux attaques de type commando qui ont eu lieu antérieurement : l’incendie de la voiture de Marco Enríquez Ominami (un homme politique de gauche) à la Chile, et l’incendie de celle du recteur du Pedagógico).

La Fédération Anarchiste Libertaire (FAL)

En 1994 naît la Fédération Anarchiste Libertaire, pas seulement issue de groupes et individus anarchistes universitaires, mais aussi de poblaciones et même d’expériences syndicales. La FAL a essayé d’être effectivement une Fédération de groupes acrates, et elle a fait partie de l’organisation d’un premier Mai anarchiste massif dans le Pedagógico bloqué, en 1994, ou elle est allée dans les manifs de la CUT (Central Unitaire des Travailleurs), avec un discours libertaire et radical, mais elle s’est dissoute à cause de contradictions en son sein, entre des groupes qui mettaient l’affrontement et la lutte de rue au premier plan, et d’autres plus préoccupés par l’organisation formelle et l’obtention d’une certaine respectabilité politique pour le mouvement anarchiste naissant dans ces années. Il y avait aussi des contradictions à l’intérieur de chaque groupe. Il faut souligner que la FAL a été mise sous les projecteur de la presse de l’époque, qui l’attaquait à travers les journaux, mais nous n’allons pas nous en étonner, non ? La FAL a réussi à éditer le fanzine tape-à-l’oeil “El Estopín. El detonante de la Revolución Social.” (“l’Étoupille. Le détonateur de la Révolution Sociale”).

La CRP (Coordination Révolutionnaire du Pedagógico)

La Coordination Révolutionnaire du Pedagógico est née en 1995, lors d’une réunion massive dans le casino abandonné du Pedagógico (bâtiment qui n’existe plus depuis plusieurs années). Dans celle-ci convergeaient des compagnon·ne·s anarchistes et marxistes anti-autoritaires. Malgré son nom attaché à une université en particulier, ce collectif de lutte de rue, comme d’autres groupes et individus qui pratiquent la lutte de rue de grande mobilité, se déplaçait dans différents campus d’enseignement supérieur, pour diffuser la propagande, les émeutes et l’affrontement avec les flics : l’Université de Chile, la Usach ou l’Arcis. La CRP a duré plusieurs années, à peu près jusqu’à 1999. Elle a été plusieurs fois nommée/dénoncée par la presse du capital, surtout après la mort tragique sur les barricades de la compagnonne Claudia López, le 11 septembre 1998.

Quelques fanzines

Comme nous l’avons déjà dit, plusieurs de ces groupes de résistance de rue propageaient des communiqués et tracts, avec des slogans comme Guerre à l’État ; Liberté pour les Prisonniers Politiques ; Mort au Capital ; la Révolution pas la réforme, etc. Mais nous voulons parler un peu ici des fanzines photocopiés qui circulaient de main en main. Dans les années 90 les fanzines sur les thèmes les plus divers se distribuaient dans les lycées, universités, poblaciones, concerts, marchés aux puces, et nous voulons nous arrêter sur certains d’entre eux, liés directement aux groupes de lutte de rue et à la diffusion des idées libertaires. Aux côtés du déjà mentionné et légendaire “El estopín”, on peut citer “El Francotirador” (La Franc-tireur), qui a commencé à être édité en 1996, et qui avec une périodicité irrégulière, a réussi à sortir plus de 12 numéros. En plus de la préservation du nom et de la mémoire de la compagnonne Claudia, nous ne pouvons oublier de souligner que dans ses derniers numéros ils ont informé et se sont solidarisés depuis leur éditorial avec les “4 de Córdoba”, des prisonniers anarchistes insurrectionnalistes (en décembre 1996 a eu lieu en Espagne, à Cordoue, une attaque dans une banque qui a provoqué la mort de deux policières, et quatre compagnons sont arrêtés, Claudio Lavazza, Giovanni Barcia, Michele Pontolillo et Giorgio Rodríguez).

Et dans le cadre des publications anarchistes nous ne pouvons oublier de citer le fanzine “Todos Moriremos”(Nous mourrons tous) pour tous les anticorps qu’il génère chez de nombreuses personnes jusqu’à nos jours. Aux débuts des années 2000 “Todos Moriremos” a sorti des centaines de copies de chacun de ses numéros et s’est caractérisé par la critique sans concessions des organisations et concepts léninistes, et toutes les saintes icônes de la gauche (y compris révolutionnaire) incluant l’État cubain.

Il faut signaler que dans ses pages ont été publiées les 31 Thèses Insurrectionnalistes, un entretien exclusif du Collectif de Prisonniers Politiques “Kamina Libre” (Marche libre), ou encore une édition numérique du livre sur la Angry Brigade. Certes, dans les aspects négatifs de “Todos Moriremos” nous ne pouvons pas ne pas parler de ses attaques continues contre le collectif Kamina Libre, basées sur des préjugés plus que sur des arguments et différences politiques.

Au cours de toutes ce années le slogan principal était pour la liberté des prisonniers politiques des gouvernements de la concertation. Chaque grève de la faim était soutenue et il y a eu des journées d’agitation avec des affrontements avec les flics, ainsi que la diffusion de propagande, ou encore l’envoi de lettres aux compagnon·ne·s emprisonné·e·s. Nous nous souvenons que l’opposition politique et la dictature de Pinochet ont préparé une transition négociée et ordonnée, depuis la fin des années 80. Et dans ce contexte, plusieurs organisations politico-militaires ont revendiqué (avec des mots et des actes) la continuité de la lutte armée contre le capitalisme et les agents du terrorisme d’État. Nous parlons du Front Patriotique Manuel Rodriguez (Autonome), du MAPU Lautaro, diverses fractions armées du Mouvement de la Gauche Révolutionnaire (le MIR-Armée Révolutionnaire des Pauvres-Patrie Libre, le MIR-Commission Militaire, le MIR- Armée de Libération Nationale, etc.), et d’autres groupes moins importants. Et dans les années d’Aylwin et Frei, les appareils policier et de renseignement vont déchaîner une guerre féroce contre l’offensive de ces groupes armés, par des assassinats, tortures, infiltrations, et des centaines de prisonnier·e·s politiques qui passeront par les geôles de la démocratie assassine. Il y a eu une solidarité permanente avec ces compagnon·ne·s par des manifs et des émeutes, et nous ne pouvons pas oublier que ça se faisait, dans la majorité des cas, sans partager leurs positions politiques ni les pratiques avant-gardistes et hégémoniques des partis et micro-partis dans lesquels ils/elles militaient dans ces années-là. Mais comme l’influence se faisait dans les deux sens, certain·e·s compagnon·ne·s ont commencé à remettre en question les décisions de leurs responsables, et les directions et conceptions politiques et hiérarchiques mêmes ; et ainsi va apparaître le Kollectif Kamina Libre déjà mentionné, avec un discours et une esthétique qui vont s’exprimer dans ses fanzines et feuilles informatives (Libelo, Konciencia Alerta, TIRO) et qui à son tour va beaucoup influencer des groupes punks et les minorités actives qui luttaient dans la rue à la fin des années 90 et au début des années 2000.

À la fin de la décennie sera construit à l’angle des rues Macul et Grecia un des symboles les plus grossiers de la société du capital et de la consommation de marchandises, un McDonald’s. Celui-ci sera attaqué plusieurs fois dans ces années là, par des actions éclairs d’encapuchadxs qui se coordonnaient spécialement pour ça. Mais l’action la plus remarquable qui a eu lieu dans ce cadre s’est passée en 2004. Nous citons ici ce qui a déjà été écrit pas d’autres compagnon·ne·s : “À la fin des années 90 et dès les premières années de la décennie 2000, de grandes grèves de la faim de prisonniers politiques ont été organisées, malgré leurs différences (parfois grandes) et avec du soutien et des émeutes dans la rue, y compris par des actions directes telles des attaques violentes d’encapuchadxs contre le McDonald’s de Macul con Grecia à Santiago en 2004 (ici le fait que le collectif de prisonniers du Lautaro ait condamné cette attaque en pleine grève de la faim en dit beaucoup sur les différences entres les prisonnier·e·s et l’évolution de certain·e·s ”ex-révolutionnaires stratégiques sans retour”). Certain·e·s misaient tout sur la lutte et d’autres sur les négociations avec l’État.”(De la note de l’édition du livre “Je hais les matins” de Jean-Marc Rouillan, Édition Septiembre Negro, mars 2010, Santiago du Chili).

Autres groupes et autres pratiques d’attaque.

À l’intérieur des secteurs que nous avons analysé vont apparaître des compagnon·ne·s qui vont remettre en question le caractère parfois rituel et attaché au calendrier des manifestations et des pratiques de lutte dans la rue, mais sans abandonner le combat direct ni la violence révolutionnaire. Et ils vont former de petits groupes anonymes et plus fermés, dans le but d’approfondir les connaissances techniques qui permettront de réaliser des actions plus osées, et qualifier la propagande (par le fait). Le caractère conspiratif servait à éviter d’être détectés par la police, au-delà du fait que ça ait marché ou non. Ainsi, en 1996, 1997, 1998 et 1999, dans les sorties dans la rue depuis le Pedagógico, l’Université de Chile, l’Université de Concepción, ou la manifestation centrale du 11 septembre en plein cimetière général, on va entendre de fortes détonations de bombes sonores faites de poudre noire. Comme nous pouvons le voir, certain·e·s compagnon·ne·s ont pris au sérieux le slogan qui disait : “Chausse-trapes, barricades, que commence la lutte armée !”. (Et ceux qui critiquent commodément cela depuis leurs bureaux, disant que ce ne sont que des bombes sonores ou des pétards, qu’ils ne tirent ne serait-ce qu’une pierre avant de se remplir la bouche de mots vides).

Nous voulons dédier ces quelques pages à la chère compagnonne Claudia López, assassinée dans le dos par les flics, sur les barricades de la población La Pincoya, la nuit du 11 septembre 1998. Claudia est une protagoniste remarquable de cette histoire de barricades. Elle participait activement au “Francotirador”, à la CRP, et à d’autres groupes d’affinité. C’était la première à emporter du matériel pour couper les routes, aller aux réunions (contente la majorité du temps, ennuyée à d’autres moments) pour coordonner les journées d’agitation, et la dernière à rentrer chez elle une fois que le feu et la fumée se dissipaient dans les avenues. Lorsqu’elle a commencé à étudier dans le Pedagógico elle venait de militer dans les JJCC (Ndt : Jeunesses Communistes, communément appelé "la jota", soit dit en passant une orga anti-anarchiste), et déjà à l’université elle écrivait à des prisonnier·e·s politiques et a été la dirigeante du centre d’élèves d’espagnol durant le long blocage du campus en 1994 ; et en quelques années elle se radicalisera, s’approchant chaque fois plus de l’anarchisme, jusqu’à ce que son cœur devienne complètement noir*. Nous sommes sortis des dizaines de fois dans la rue, pour nous battre contre les flics, y compris contre les flics rouges. Nous ne l’oublierons jamais, et nous n’oublierons pas ses funérailles dans le centre de danse Espiral, les cris, les banderoles, les communiqués et slogans de ses ami·e·s et compagnon·ne·s, la dignité de ses parents et frères dans ce moment si difficile, la lutte au corps à corps contre la police dans le cimetière, il y a presque 15 ans.

” Parce que ces ovules subversifs et fortifiés donneront vie à la prochaine BARRICADE !”

Ces mots sont dédiés avec beaucoup d’amour, tendresse et rébellion à nos sœurs/frères, celles/ceux que le vent a emporté·e·s, celles/ceux qui sont emprisonné·e·s dans les geôles de l’État, celles/ceux qui transitent sur le chemin de l’illégalité et celles/ceux qui consacrent leurs envies et énergie à combattre ce système esclavagiste. Dans chaque geste, dans chaque barricade, dans chaque belle révolte couve le germe de la subversion.

* NdT : Au sujet de Claudia López, il y a une volonté de faire d’elle l’icône de l’anarchiste morte sur une barricade, alors que ça n’est même pas certain qu’elle se reconnaissait comme anarchiste

Publié en espagnol en avril 2013, traduit en français en septembre 2013.

Anonyme

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