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Publié par Patrick Granet

À l’occasion du troisième anniversaire de la disparition du père Paolo Dall’Oglio en Syrie, une messe pour sa libération, suivie d’une veillée, ont été organisées à Beyrouth. Sa disparition s’inscrit dans la lignée d’une dizaine de prêtres jésuites morts, kidnappés ou menacés en Syrie et au Liban depuis 1976.

Une bougie à la main, l’air assez grave, Ana Gomez Mejia se dirige à pas lent vers l’endroit où sont placés plusieurs portraits du père Paolo dall’Oglio, pose son cierge et partage à haute voix son message avec les autres fidèles et amis du prêtre disparu. «Que son combat soit une source d’inspiration pour qu’on continue cette mission de construction de la paix dans le monde», lance-t-elle. Cette mexicaine âgée de 30 ans est arrivée au Liban il y a un an, après avoir travaillé dans le camp des réfugiés à Calais, en France, puis visité des zones de rassemblent d’immigrés Syriens dans les Balkans. Elle est désormais bénévole au sein de Relief & Reconstruction (R&R), une ONG implantée depuis 2013 au nord du Liban, sous l’instigation, parmi d’autres, du père Paolo.

Elle se dit confiante que ce dernier, enlevé en Syrie le 29 juillet 2013, «soit toujours en vie». Kidnappé par les islamistes de l'État islamique dans leur fief à Raqqa, alors qu’il tentait d’arracher un rendez-vous avec des hauts responsables de l’organisation terroriste pour négocier la libération de plusieurs détenus, il n’a plus jamais fait signe de vie. «C’est un homme de dialogue et de paix. Et c’est exactement d’hommes comme lui dont on a le plus besoin dans ce contexte mondial de plus en plus violent et sourd à l’échange interculturel et interreligieux», poursuit Ana.

Dans l’assemblée, Friedrich Bokern, directeur de R&R au Liban, pose également sa bougie. Les larmes aux yeux, il lance à l’adresse des ravisseurs sur une voix particulièrement roque: «À vous qui l’avez kidnappé, je prie pour que Dieu éclaire votre chemin et que vous puissiez un jour rencontrer sa lumière.»

D’autres membres de cette ONG, dont certains fraîchement débarqués au pays du Cèdre, font également partie du petit cortège de civils et de religieux, rassemblés à l’intérieur de la crypte de l’église Saint-Joseph à Beyrouth, pour marquer le troisième anniversaire de la disparition du père Dall’Oglio.

Hommage à un père modèle

Aya Dufo a 21 ans. Arrivée il y a un mois du Québec, elle découvre à peine l’histoire de ce jésuite de 60 ans, qui a passé la moitié de sa vie en Syrie. «Je suis ici ce soir parce que Paolo est un pilier fondamental des valeurs qui régissent l’action de la fondation pour laquelle je travaille, dit-elle. Son parcours n’est pas seulement intéressant ou rare, mais il est surtout marqué par beaucoup de courage. (…) Si plus de gens adoptaient son approche, les choses seraient différentes dans notre monde d’aujourd’hui», ajoute la jeune femme.

Certains participants à cette veillée organisée juste après la messe célébrée en l’église Saint-Joseph, dans le quartier jésuite à Beyrouth, ne l’ont jamais connu, voire tout récemment entendu parler de son histoire.

Cet homme s’est sacrifié pour sa cause, qui se résume à la Syrie, le dialogue interreligieux et la paix

Marc Van Der Vedte

Pour Marc Van Der Vedte, 30 ans, venu spécialement des Pays-Bas pour l’occasion, il s’agit d’une révélation. «Sa vie est très inspirante pour ceux qui travaillent dans notre domaine (…) Cet homme s’est sacrifié pour sa cause, qui se résume à la Syrie, le dialogue interreligieux et la paix», dit-il. Directeur de la fondation Share for life, ce Néerlandais a déjà levé des fonds pour divers projets humanitaires au Togo et rassemblé récemment une somme qui sera canalisée via R&R aux enfants syriens, réfugiés au Liban.

«Un casse-cou»

D’autres au sein du groupe -qui comptait aussi des Libanais et des jeunes musulmans ayant fui la Syrie- l’ont connu de très près. Parmi eux, le père Paul, d’origine néerlandaise, vit au Liban depuis plus d’un demi-siècle. Il a rencontré le père Paolo, alors que ce dernier venait tout juste d’adhérer à la compagnie de Jésus en tant que noviciat au début des années 1980, à Beyrouth. «Il était casse-cou, il osait se lancer, qu’il s’agisse de l’apprentissage de l’arabe littéraire ou de la restauration du monastère Mar Moussa en Syrie, qui était une ruine désertée à l’époque», raconte-t-il, en allusion au couvent Saint Moïse, construit au VIe siècle dans une région désertique au nord de Damas, devenu plus tard un lieu de pèlerinage islamo-chrétien. «Au début, il logeait comme il pouvait, à la belle étoile. Petit a petit, il s’est installé et a réussi à restaurer toutes les peintures du couvent, grâce à ses contacts avec des spécialistes italiens et le soutien financier de personnes qu’il connaissait. Ces donations ont muté plus tard en une aide officielle du gouvernement italien à la Syrie pour la restauration et l’entretien d’antiquités ou de sites historiques», ajoute-t-il.

Dans ce vieux monastère, des fidèles et hommes religieux musulmans affluaient chaque semaine pour assister aux débats, échanges et messes qui y étaient organisés. «Durant les offices du soir, la moitié des personnes présentes étaient mahométanes», se souvient Friedrich Bokern, qui a visité le monastère quatre fois avant le début de la Révolution syrienne. «Cela a rendu le père Paolo très célèbre. Il était parmi les cinq personnalités les plus connues dans le pays (…) Encore aujourd’hui, dans les camps de réfugiés ici au Liban, même parmi les bédouins, tout le monde le connaît, l’aime et le respecte», assure-t-il.

Cet amour de l’Islam et l’engagement en faveur du dialogue interreligieux n’est pas sans rappeler celui au Liban de l’Imam chiite Moussa el Sadr, à la même stature imposante, et la ferveur de ce dernier en faveur d’un rapprochement islamo-chrétien en plein milieu de la guerre civile. Clin d’œil du destin ou simple coïncidence, l’imam Sadr avait également disparu, lors d’une mission politique en 1978 en Libye, et n’avait plus jamais refait surface. Ses partisans accusent le régime Kadhafi de l’avoir liquidé.

Acte suicidaire ou christologique?

Trois ans plus tard, certains des proches du père Dall’Oglio avouent néanmoins regretter son insistance à visiter les hauts responsables de l’EI ce 29 juillet 2013. Le prêtre italien, exilé par le régime de Bachar el-Assad en 2012, s’était rendu clandestinement dans la région de Raqqa pour convaincre le futur «calife» de Daech de libérer plusieurs détenus, opposés au régime syrien et à une radicalisation de l’opposition.

«C’était excessif», avoue à demi-mot un fidèle sous le couvert de l’anonymat, d’autant que «des hommes religieux chrétiens avaient déjà été enlevés par des islamistes». Parmi eux Yohanna Ibrahim et Boulos Yaziji, chefs respectifs de l'Église syrienne orthodoxe et l'Église grecque orthodoxe à Alep avaient disparu le 22 avril 2013. Jusqu’à cette date, leur sort est toujours inconnu.

Si certains estiment qu’il s’est jeté dans la gueule du lion, sachant qu’une mission similaire avec une cellule islamiste avait réussi, quoiqu’in extremis, deux mois auparavant, d’autres y voient un «un défi courageux» lancé aux islamistes, voire même un «acte christologique».

Aller au cœur des ténèbres de son épouse, la Syrie, dans ce lieu le plus obscur, constituait pour lui un devoir

Friedrich Bokern

«Durant les derniers mois avant son enlèvement, Paolo vivait l’inquiétude de rater le rendez-vous avec sa propre mort. Aller au cœur des ténèbres de son épouse, la Syrie, dans ce lieu le plus obscur, constituait un devoir (…) Pour lui, Il fallait être là», insiste Friedrich Bokern.

Les jésuites, une cible privilégiée?

Le père Paolo n’est pas le seul à avoir été la cible des islamistes en Syrie. Moins de neuf mois après son enlèvement par l’EI, le père Frans van der Lugt, 75 ans, également de l’ordre jésuite, a été abattu par des hommes en armes, à Homs, assiégée par les forces du régime. Établi en Syrie depuis 1966, il refusait de quitter la ville.

Un mois plus tôt, en mars 2014, 13 religieuses syriennes avaient été kidnappées par un groupe rebelle au nord de Damas avant d’être libérées, suite à de multiples médiations.

Enfin, en mai 2015, le père Jacques Mourad, un proche du père Paolo, et curé de la localité de Karyatein dans la province de Raqqa, a également été enlevé par l’EI. Il a néanmoins réussi à s’évader en octobre de la même année. «Quelqu’un a organisé son départ mais on ignore toujours de qui il s’agit et par qui il a été envoyé. (…) Le père Jacques a été déguisé en bédouin, et est passé par tous les postes de contrôle de Daech, comme par miracle, sans se faire arrêter, assis à l’arrière d’une moto» conduite par son libérateur, raconte le père Paul.

Ce prêtre syro-catholique faisait ainsi partie d’une longue liste de religieux chrétiens ayant été la cible de groupes extrémistes, toutes branches de l’Église confondues. Dans le cas spécifique des prêtre jésuites, la disparition du père Paolo et l’assassinat du père s’inscrivent néanmoins dans le cadre d’un lourd tribut payé par l’ordre jésuite aux cycles de violence qui ont marqué la région depuis au moins quarante ans.

La guerre qui a éclaté au Liban entre 1975 et 1990 avait déjà provoqué la mort de sept d'entre eux, tous non orientaux: 5 étaient français, 1 hollandais et 1 américain. Ils travaillaient dans le domaine universitaire, et quelques-uns étaient au service de la rencontre islamo-chrétienne.

Bachir El Khoury

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Journaliste

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