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Publié par Patrick Granet

Le community organizing structure les luttes dans les quartiers populaires aux Etats-Unis. De nouvelles pratiques se développent. Une approche moins idéologique et plus pragmatique permet de remporter des victoires concrètes. Larevue Mouvements, dans un numéro intitulé « Ma cité s’organise », présente ce nouveau modèle. « Les Etats-Unis, ce pays où les inégalités sociales sont plus fortes que jamais, où les minorités raciales sont discriminées, incarcérées – sans parler de leur assassinat par la police – pourraient-ils inspirer un renouveau du militantisme dans les banlieues françaises ? », interroge l’éditorial.

En France, les quartiers populaires subissent également la précarité, le mal logement et le racisme. Mais les associations restent soumises aux subventions et aux institutions. Le community organizing repose sur un militantisme de proximité, ancré dans les lieux du quotidien, pour impulser des luttes concrètes souvent victorieuses. « Ces formes de contre-pouvoir contribuent à ce que les habitants des quartiers populaires résistent au clientélisme, à l’encadrement et au contrôle social que leur imposent les institutions », présente l’éditorial.

Ces nouvelles pratiques peuvent permettre de renouveler le mouvement social. La politisation des classes populaires reste un enjeu majeur. Malgré l’existence de professionnel et de leaders, le community organizing valorise les luttes à la base et l’auto-organisation. « A l’opposé de l’avant-gardisme qui a longtemps marqué le mouvement ouvrier au XXe siècle, les expériences présentées dans ce dossier ont en commun de chercher à faire des classes populaires, prises dans leur diversité, les actrices de leur propre émancipation », introduit l’éditorial.

Julien Talpin et Hélène Balazard présentent le modèle du community organizing. Des professionnels de la mobilisation permettent aux habitants de s’organiser eux-mêmes pour lutter et obtenir des améliorations concrètes de leurs conditions de vie. Ces associations sans but lucratif s’implantent dans les quartiers et les lieux de vie.

Aux Etats-Unis, le développement de la société civile repose sur une défiance à l’égard de l’Etat. Aucun parti de masse ne prétend représenter la classe ouvrière américaine. Les syndicats les plus puissants représentent les fractions les mieux intégrées des classes populaires. Les Noirs et les immigrés restent exclus de structures qui regroupent surtout des ouvriers qualifiés et blancs. Il existe donc un vide politique pour représenter les classes populaires, à la gauche du Parti démocrate. Ensuite, l’Etat délègue à la société civile de nombreux services. Le community organizing est alors soutenu par les institutions et bénéficie du financement de fondations privées. Cette pratique peut devenir managérial et renforcer la pacification sociale. Mais le community organizing peut également s’opposer aux politiques néolibérales.

Des associations s’inscrivent dans des pratiques caritatives et proposent de simples services. En revanche, le community organizing entretien un rapport critique avec les élus et les institutions. « Il entend favoriser l’organisation collective et autonome des quartiers populaires afin de créer un rapport de force avec les pouvoirs établis », précisent Julien Talpin et Hélène Balazard. Les manifestations et actions collectives précèdent toujours les négociations. Les associations reflètent donc une diversité de pratique, de la lutte autonome jusqu’au soutien à des candidats aux élections.

Le modèle du community organizing se développe également en France. L’Alliance Citoyenne de Grenoble valorise l’autogestion et semble critique par rapport aux institutions. En revanche, Stop le contrôle au faciès semble davantage intéressé par la conquête du pouvoir avec la candidature de listes citoyennes aux élections locales. Les méthodes du community organizing inspirent plus largement de nombreuses associations et des animateurs sociaux.

Une table ronde de chercheurs et militants évoque le community organizing en France. Stop le contrôle au faciès se contente d’interpeller la justice. Mais cette expérience permet surtout aux habitants des quartiers de retrouver confiance dans leur force collective. « Quand les gens sentent qu’ils ont une capacité à faire changer les choses, ils se bougent », observe L. Réal. Pour l’Alliance Citoyenne, les actions et les pratiques de lutte permettent la prise de conscience politique. « La rue est un super lieu d’éducation, c’est important de concevoir les actions comme des moments d’éducation politique », estime Adrien Roux.

Les associations reproduisent une séparation entre les leaders et les simples participants à l’action. Des formes de hiérarchies se développent. « Alors c’est sûr que d’une part il y a des leaders qui vont émerger et qui vont maîtriser les dossiers, et d’autre part des gens qui vont être prêts à se battre sans avoir forcément tous les éléments », reconnaît Adrien Roux. Les associations tentent d’adopter des pratiques démocratiques et de décisions collectives, mais elles sont également guidées par un souci d’efficacité.

Adrien Roux développe un discours ambigu. Il défend le conflit comme un moyen d’intégration sociale. L. Réal développe même un discours républicain et tente de redonner la fierté d’être Français aux habitants des quartiers. Les associations semblent défendre davantage la pacification sociale que le conflit et peuvent même adopter des discours d’extrême droite sur la fierté nationale. Alliance Citoyenne dialogue avec la mairie de Grenoble. Ils forment un contre-pouvoir qui se contente d’une vigilance mais qui refuse la conflictualité ouverte. Les actions médiatiques doivent se contenter de faire pression sur la mairie, mais pas de remettre en cause sa légitimité à gouverner. Stop le contrôle au faciès discute même avec les syndicats de police. L’apologie du pragmatisme et du concret peut déboucher sur les pires crapuleries politiciennes, sans améliorer le quotidien des classes populaires.

Samir Hadj Belgacem présente la démarche du Conseil Local des Jeunes (CLJ), valorisé notamment dans les municipalités communistes. Loin de favoriser l’auto-organisation comme aux Etats-Unis, la France s’appuie sur l’Etat. Les jeunes ne doivent développer des pratiques de lutte mais subir le bourrage de crâne citoyen : apprendre l’écoute, la négociation et la soumission aux autorités. Ils doivent également connaître le fonctionnement de la mairie et des institutions. Les élus doivent discuter de sujets dépolitisés et se conformer à une socialisation civique.

Mais les jeunes de cité perturbe cette institution et n’adoptent pas le comportement docile attendu. Ils n’hésitent pas à envoyer une lettre critique adressée au maire pour demander un espace pour se réunir. Ils lancent une commission qui met en cause la police. Mais le CLJ s’apparente à de la « démocratie participative » et les élus ne sont pas obligés de prendre en compte la parole des jeunes. Mais, au final, cette expérience permet une politisation. « Elle a renforcé les dispositions existantes à savoir la défiance des éducateurs et des jeunes de cités vis-à-vis des institutions et des élu.es de la gauche municipale », observe Samir Hadj Belgacem.

Hélène Balazard et Robert Fisher soulignent la dimension néolibérale qui existe dans le community organizing. Dès 2006, David Cameron, alors chef du Parti conservateur du Royaume-Uni, encourage les associations. Il insiste sur l’importance de la responsabilisation individuelle. Contre l’Etat social, il invite les collectifs de citoyens à travers des subventions. Il s’agit d’une nouvelle forme de gestion de la misère. « Ce faisant, les associations et collectifs d’habitants sont mis en compétition et incités à gérer et non remettre en cause les inégalités sociales », analysent Hélène Balazard et Robert Fisher.

Anaïk Purenne évoque l’exemple des mobilisations d’usagers de drogue à Vancouver. L’association VANDU reprend le registre de la responsabilité individuelle et de l’autonomie. Les autorités publiques incitent également à cette participation. « Cette nouvelle normativité érige certes l’individu en acteur autonome capable d’optimiser ses ressources au service de ses propres aspirations, mais sans ébranler la distribution inégale des ressources et des pouvoirs », observe Anaïk Purenne.

Nicole Marwell évoque les associations de services. Elles sont mieux financées que le celles qui pratiquent le community organizing et surtout moins radicales. Elles cherchent à rendre service à la population, mais pas à transformer la réalité sociale. Elles entretiennent des liens privilégiés avec les élus et peuvent sombrer dans des relations de clientélisme.

Marie-Hélène Bacqué évoque la notion d’empowerment et son importation en France. Dans le travail social, cette notion vise à sortir des modalités d’intervention paternalistes et hiérarchiques. « Dans l’idée d’empowerment il y a l’idée de transformer la société, mais aussi de se transformer soi-même et collectivement en sortant de la stigmatisation et de la victimisation », présente Marie-Hélène Bacqué. Mais cette notion peut aussi renvoyer à la responsabilité individuelle, et non à la transformation sociale.

Le modèle du community organizing provient de la société américaine et de ses spécificités. Malgré ses limites, cette pratique de lutte s’inscrit dans une longue histoire d’organisation des travailleurs précaires mais aussi des ouvriers noirs. Aux Etats-Unis, la lutte de classe se révèle particulièrement violente. Surtout, le mouvement social semble moins soumis à l’Etat. Une véritable culture de la société civile favorise davantage d’autonomie dans les luttes sociales.

En France le modèle du community organizing semble reproduire toutes les târes du Républicanisme franchouillard. Loin du pragmatisme américain, le bavardage idéologique prime sur les luttes concrètes. La marche pour la dignité et autres pitreries racialistes ne visent pas à améliorer les conditions de vie concrètes dans les quartiers populaires. Ensuite, les associations françaises restent soumises à l’Etat. Et pas uniquement à travers des subventions. Les associations adoptent toujours une posture pleurnicharde qui consiste à demander à l’Etat plus de droits. On est loin de l’auto-organisation et du conflit social.

En revanche, les associations françaises devraient davantage puiser dans une bellehistoire des luttes de l’immigration et des quartiers populaires. Marginalisés par les organisations comme le Parti communiste et la CGT, les immigrés se sont organisés par eux-mêmes. Ils s’inscrivent dans la lutte des classes et défendent une amélioration de leurs conditions de travail et de vie. Des émeutes spontanées peuvent également éclater. L’objectif n’est plus le pragmatisme ou l’interpellation des institutions, mais une contestation globale de la société existante.

Source : Revue Mouvements n° 85, « Ma cité s’organise. Community organizing et mobilisations dans les quartiers populaires », La découverte, 2016

Editorial publié sur le site de la revue Mouvements

Sommaire du numéro en ligne sur le portail Cairn

Vidéo : La démocratie d'interpellation : l’exemple de « Pas sans nous », publié sur le site de Mediapart le 22 octobre 2015

Vidéo : Ici l'Amérique 3/3, Racisme, Antiracisme : le match France - Etats-Unis, publié sur le site de Mediapart le 22 octobre 2015

Vidéo : La « marche de la dignité » : de nouveaux militantismes dans les banlieues, publié sur le site de Mediapart le 22 octobre 2015

Vidéo : Hélène Balazard : « Il est possible d'agir en démocratie », publié sur le siteMediapart le 21 juillet 2015

Vidéo : Hélène Balazard : Territomaton 2014 - retour sur expériences, publié sur le site du Centre National de la Fonction Publique Territoriale le 16 décembre 2014

Vidéo : Injonction à la participationet normativité, dans le cadre de la Journée d'étude Classes populaires et organisations militantes : transformations sociopolitiques et recompositions des liens avec le monde associatif et politique

Vidéo : Nicolas Duvoux, L’empowerment, de la théorie à la pratique. Entretien avec Marie-Hélène Bacqué, publié sur le site La Vie des idées le 10 mai 2013

Radio : émission avec Marie-Hélène Bacqué diffusées sur France Culture

Radio : Pour une critique de l'idéologie IDENTITAIRE, émissions mises en ligne sur le site Vosstanie le 1er août 2016

Adeline DL, Community organizing : Libertaire ou néolibéral ?, publié dans le journalAlternative Libertaire de juin 2016

Adeline DL, Le « community organizing » décortiqué, publié dans le journal Alternative Libertaire n°258 de février 2016

Donatien Huet, Dans les banlieues françaises, "tout est fait pour que les habitants ne puissent pas s’organiser", publié sur le site d'Arte le 27 octobre 2015

Ixchel Delaporte, Quelles réalités de la participation citoyenne en France ?, publié dans le journal L'Humanité le 10 octobre 2014

Claire Malen, Agir dans les quartiers : de l’éducation populaire au « community organizing », publié sur le site Presse & Cité le 17 septembre 2012

Jean-Pierre Duport, Quelle place des citoyens dans le débat public ?, publé sur le site la Fonda, fabrique associative le 17 janvier 2013

La participation citoyenne, enjeu d’une démocratie territoriale, publié sur le site du collectif Pouvoir d'agir le 13 février 2013

Emilie Brouze, « Changer les choses autrement que par le vote », entretien avecHélène Balazard publié sur le site Rue 89 le 14 décembre 2015

Emmanuel Daniel, Démocratie et citoyenneté: la France peut-elle s'inspirer du community organizing à l'américaine ?, publié sur le site Slate le 15 mars 2013

Publié dans #Actualité et luttes

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