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Publié par Patrick Granet

par Malika As-Sabah

On pourrait multiplier les exemples d’un mépris de gauche [8] à l’encontre des musulmans dans leur ensemble en France ou ailleurs. Début avril 2016, l’édito de Charlie Hebdo signé par Riss, directeur de la publication, synthétisait en quelques lignes la suspicion généralisée à l’encontre des musulman-e-s en France. Du boulanger musulman à la femme voilée, ils seraient selon lui la première étape avant la terreur et les premiers responsables. « Pourtant, tout ce qui va arriver ensuite à l’aéroport et dans le métro de Bruxelles ne pourra avoir lieu sans le concours de tous [la femme voilée, le boulanger qui fait des sandwichs sans porc et Tariq Ramadan]. Car tous inspirent la crainte et la peur. La peur de contredire, la peur de polémiquer, la peur de se faire traiter d’islamophobe et même de raciste. La peur, tout simplement. Ce qui va se passer dans quelques minutes est l’étape ultime de la peur : la terreur. Le terrorisme. Il n’y a pas de terrorisme possible sans l’établissement préalable d’une peur silencieuse généralisée. » [9]

Quelques semaines plus tard, Cocoboer, dessinatrice de l’hebdomadaire dit satirique, prenait, elle, prétexte du Hijab Day organisé par des étudiantes de Sciences Po Paris, pour s’approprier les pires clichés racistes à l’égard des musulmans.

Plusieurs mois avant déjà, lors du débat sur le travail du dimanche, Plantu, caricaturiste du Monde, compare l’opposition de la CGT au travail du dimanche à un musulman interdisant à sa fille voilée d’aller à l’école. La réaction outrée de la CGT ne s’est pas faite attendre : « Le parallèle que fait le dessin de Plantu entre la CGT et la face la plus violente d’un extrémisme politique liberticide ne relève pas de ce registre-là […]. Il est non seulement indécent mais également antirépublicain. Il nous déshonore tous. » Il est toutefois notable que le courrier de la CGT ne critique que l’attaque à son encontre, et ne commente pas l’idée véhiculée derrière l’« Islamorama » du dessinateur de presse,. Alors que c’est la loi républicaine qui, en France, exclut les filles voilées des établissement, le dessinateur sous-entend que si elles n’ont pas accès à l’éducation c’est à cause de leur père. .

L’abandon des classes populaires

Une des clés d’explication à l’absence de la prise en compte des attaques à l’encontre des musulmans ou présumés tels par l’état d’urgence, au sein d’une partie de la gauche, peut se comprendre à l’aune du fossé politique et spatial entre cette même gauche et les classes populaires surreprésentés au sein des musulmans. Cet abandon des musulmans, et plus largement des classes populaires, s’incarne dans la disparition des forces politiques de gauche au sein des quartiers populaires, illustré par exemple par la disparition progressive du parti communiste au sein des municipalités populaires (la « banlieue rouge »).

Le passif politique jamais réglé entre organisations issues de l’immigration (FTCR, ATMF, Mouvement des Travailleurs Arabes, Mouvement de l’Immigration et des Banlieues…) et certaines structures de gauche explique, en partie, le fossé politique qui s’est creusé ces trente dernières années. Les tentatives de récupération ou de neutralisation des dynamiques issues des quartiers comme pour la Marche pour l’Égalité et contre le Racisme de 1983, par la création de SOS Racisme puis, plus tard, de Ni Putes Ni Soumises, et l’utilisation de l’Amicale des Algériens par les autorités, n’en sont que quelques exemples. Ces multiples tensions politiques nationales et locales, le déni de l’islamophobie en France, la non prise en compte de problématiques propres aux quartiers (violences policières, apartheid social et urbain...) justifient pour certains, au sein des quartiers et chez une partie des musulmans, à désigner la gauche dans son ensemble comme un ennemi politique. Ainsi, une partie non négligeable des associations musulmanes ou de quartier a une suspicion historique et justifiée en partie envers la gauche.

Cette situation aboutit à une méconnaissance par de larges factions de la gauche, associative et politique, de la diversité du champ politique et associatif islamique en France. Ceci peut expliquer en partie l’incapacité à trouver des interlocuteurs et partenaires musulmans pour un travail en commun face à l’état d’urgence. L’appréhension face à l’islam, alimentée par les discours médiatiques et celui des élites islamophobes [10]provoque suspicions et jette l’opprobre sur les militants musulman-e-s, considérés d’abord comme des islamistes cachés « au double discours », rendent quasi impossible une lutte commune entre les premiers concernés et les différentes structures dites « de gauche ». On ne peut que constater que très peu de structures et de militants
[11] prennent en compte la question de l’islamophobie [12] et travaillent sur un pied d’égalité avec des structures musulmanes ou de quartiers populaires.

La persistance sans fin des débats sur l’utilisation du terme « islamophobie » et de l’existence ou pas d’un racisme antimusulman en France, sont révélateurs d’une fracture au sein de la gauche sur l’islam. La perpétuelle remise en cause de la présence musulmane en France répond à une stratégie de diversion politique. Elle est révélatrice de l’incapacité de la gauche à traiter des questions sociales, là où on l’attend, préférant s’enfermer dans des questions identitaires et culturelles, participant à faire du musulman le bouc émissaire numéro un. Et Yasser Louati, alors porte-parole du CCIF, interpelle publiquement le chef du gouvernement :« Le Premier ministre de la République ignore le peuple qui manifeste et, au lieu de l’écouter, lui rétorque que le véritable souci ne doit pas être son avenir mais… la femme voilée. Qu’elle soit bannie de l’école et du travail ne vous suffit pas, vous voulez en plus la bannir de l’université. J’avoue être habitué à vos excès de langage, mais, là, vous avez fait bien fort. Vous étiez attendu pour combattre le chômage, or il a explosé, nous voilà revenus au niveau de 1997. Vous vous deviez de nous protéger, or nous avons subi deux vagues d’attentats et perdu 149 des nôtres. Vous aviez le devoir moral de nous rassembler, or vous nous avez divisés avec votre débat sur la déchéance de nationalité. Vous auriez pu faire la une de Libération avec des propositions concrètes pour le pays, or vous l’avez faite pour commenter l’actualité sans rien proposer. À l’instar de Gaston Defferre, qui déclarait que les grèves des ouvriers musulmans étaient “des grèves saintes” commandées par “les mollahs iraniens”, vous déclarez que la femme qui décide de ne pas se dénuder est une militante politique commandée par les salafistes. » (Tribune de Yasser Louati, dansLibération le 14 avril 2016).

Depuis une dizaine d’année, essentiellement après le 11 septembre 2001, on a vu une reformulation de l’islamophobie à gauche, porté par de nouvelles structures politiques ou institutionnelles :la Dilcra (Délégation interministérielle de lutte contre le racisme et l’antisémitisme) en est l‘exemple le plus récent mais on pourrait citer le Printemps Républicain (collectif animé par l’universitaire Laurent Bouvet, défendant une laïcité excluante au nom « de la gauche ») [13]. On pourrait ainsi esquisser les contours d’une gauche islamophobe et autoritaire qui s’évertue à désigner la présence de l’islam en France et plus largement en Europe comme le problème politique numéro un.
On peut aussi y déceler un certain cynisme politique, qui voit dans les populations musulmanes des personnes qui ne se mobilisent pas et qui voteraient peu : il n’y aurait donc aucun intérêt politique à les prendre en compte. Cette attitude est renforcée par un regard méprisant, qui verrait dans « le musulman » le misogyne, l’antisémite, l’homophobe, le délinquant et le terroriste.

Cette invisibilisation des musulmans à gauche ne date pas de la déclaration de l’état d’urgence. Les débats qui font polémique depuis vingt ans en son sein l’illustrent : les différentes affaires sur le voile à l’école, la loi de 2005 sur les signes ostentatoires, l’affaire Baby-Loup, la volonté d’exclure les mères voilées lors de sorties scolaires, le cliché « banlieues islamisées », le soutien à la Palestine considéré comme du communautarisme, les débats permanents sur l’incompatibilité présumée de l’islam et de la République, etc.
Bref, une interprétation et une application de plus en plus excluante de la laïcité en France, depuis 2003.

La solitude politique des musulmans

Cette impossibilité pour certains de s’identifier ou de manifester de l’empathie et d’avoir une proximité politique avec ces personnes, révèle une grille d’analyse où le dominé peut être « le migrant », le « mal-logé », le « précaire », « l’ouvrier », « le jeune de banlieue »…mais le /la musulmanE est absent-e. Comme si être musulman ne pouvait être sujet à attaque ou stigmatisation en France quand la solidarité avec les juifs ou chrétiens d’Orient, confrontés à l’hostilité et à la violence, pose peu de questions.

Une majeure partie de cette gauche, radicale en particulier, considère également que la religion et la croyance sont une forme d’aliénation et d’oppression. De fait, comment se sentir solidaire et/ou proche de personnes perçues comme aliénées ou défendant un système oppressif ?« Quand il défend les Femen ou les dessinateurs de Charlie Hebdo, le religiophobe fait valoir qu’ils ne peuvent pas être racistes, puisqu’ils s’en prennent autant aux cathos ou aux orthodoxes qu’aux musulmans : CQFD. Inutile d’aller lui expliquer que les religions ne sont pas de simples systèmes métaphysiques flottant dans la stratosphère, et qu’elles sont indissociables des populations qui s’en réclament ou qu’on y associe, de la culture, de la politique, de l’histoire, des rapports de domination entre groupes sociaux », analyse Mona Chollet. [14] Les récentes déclarations de Céline Pina, ex-élue PS, comparant le voile islamique au « brassard nazi » [15], et les déclarations de Laurence Rossignol, ministre des familles, de l’enfance et du droit des femmes, comparant les femmes qui choisissent de porter le voile aux « nègres qui étaient pour l’esclavage » [16] sont des exemples parmi tant d’autres.

Ainsi, la prise en compte de la dimension religieuse de fractions des classes populaires est soit niée, soit méprisée, soit attaquée. Ce dilemme confine à l’absurde : le pire est-il dans le fait que la gauche refuse consciemment de parler de la situation des musulmans face à l’état d’urgence en France, ou que les musulmans soient dans l’angle mort de leur analyse ? Le climat politique de défiance collective à l’encontre des musulmans est tel que toute personne qui oserait émettre l’idée que les musulmans sont la cible principale de l’état d’urgence serait immédiatement qualifiée d’« islamogauchiste » ou d’« angéliste ».

Malgré cette réalité, l’urgence de la situation a permis la rencontre et le travail en commun d’acteurs qui s’ignoraient mutuellement. Cette phase de recomposition/décomposition politique, en particulier à gauche, facilite l’émergence de nouveaux acteurs politiques et associatifs, laissant penser que d’autres dynamiques peuvent voir le jour…In sha Allah.

NOTES

[1] Intervention de M. Valls lors d’un colloque « islamisme radical et démocratie » le 4 avril 2016.

[2] http://www.syndicat-magistrature.org/-L-urgence-d-en-sortir-4-.html
http://www.syndicat-magistrature.org/Prolongation-de-l-etat-d-urgence.html

[3] Rapport de la FIDH "Mesures antiterroristes contraires aux droits humains : Quand l’exception devient la règle". https://www.fidh.org/fr/regions/europe-asie-centrale/france/mesures-antiterroristes-contraires-aux-droits-humains-quand-l

[4] http://www.stopetatdurgence.org/

[5] http://www.nousnecederonspas.org/

[6] http://www.islamophobie.net/

[7] https://www.facebook.com/events/475108102677063/

[8] http://www.liberation.fr/chroniques/2015/12/07/la-femme-voilee-du-metro_1418963 pour exemple

[9] Editorial de Riss dans Charlie Hebdo, 30 mars 2016

[10] Islamophobie : comment les élites fabriquent le problème musulman, Abdellali Hajjat et Marwan Mohammedhttp://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-islamophobie-9782707176806.html

[11] https://www.facebook.com/generationpalestinepaname/videos/vb.1474970172723870/1752276468326571/?type=2&theater

[12] http://www.afapb.org/compte-rendu-de-la-mobilisation-du-6-fevrier-2016/

[13] http://www.regards.fr/web/article/l-extreme-laicite-du-printemps
http://www.liberation.fr/france/2016/03/21/au-lancement-du-printemps-republicain-n-ayez-pas-peur-du-mot-islamophobe_1440912

[14] http://www.peripheries.net/article335.html

[15] https://www.youtube.com/watch?v=b16cNKDerHc

[16] Laurence Rossignol, 30 mars 2016 : « Il y a des femmes qui choisissent, il y avait aussi des nègres américains qui étaient pour l’esclavage. (…) Je crois que ces femmes sont pour beaucoup d’entre elles des militantes de l’islam politique. Je les affronte sur le plan des idées et je dénonce le projet de société qu’elles portent. Je crois qu’il peut y avoir des femmes qui portent un foulard par foi et qu’il y a des femmes qui veulent l’imposer à tout le monde parce qu’elles en font une règle publique. »

Dernière modification le 24 juillet

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