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Publié par Patrick Granet

L’évangile de Judas

Un manuscrit de l’évangile de Judas a été trouvé dans les années 1970, dans des circonstances douteuses. Il a refait surface en 1983, adisparu de nouveau… pour enfin être acheté pour une somme astronomique et confié en 2001 à des chercheurs à Bâle. On en connaissait l’existence théorique depuis longtemps, mais on croyait ce texte perdu, il a fallu attendre presque deux mille ans pour le redécouvrir. Après être passé entre les mains de plusieurs antiquaires, le manuscrit[1], réduit à un puzzle de mille pièces, a été restauré par une fondation suisse, sur des deniers américains. Une analyse au carbone 14 a permis de le dater. Il remonterait aux années 220 à 340 après Jésus-Christ. Mais pourtant, il ne faut pas non plus survaloriser son importance, il s’agit d’un évangile apocryphe parmi tant d’autres. Ces évangiles sont connus, mais n’offrent que peu d’intérêt. Il s’agit un évangile apocryphe de plus ne qui comporte pas plus d’intérêt que les autres. Le manuscrit, en langue copte, date du quatrième siècle. C’est la traduction d’un texte composé vers le milieu du deuxième siècle et connu de l’évêque de Lyon, Irénée[2], qui le cite vers 180 dans son livre Contre les Hérésies.

A la lecture, le texte n’a rien de révolutionnaire. Mais, comme toujours en semblable occasion, les médias se sont rués sur ce qu'ils pensent être une occasion de remettre en cause les fondements de la religion. Et comme toujours, l'information a été tronquée des éléments nécessaires à une approche objective, et le « scoop » était déjà connu aux premiers siècles de l'ère chrétienne... La presse ne s’est intéressée qu’à un aspect du texte : Judas aurait été le complice de Jésus pour le livrer aux autorités. Les journalistes semblent prendre au pied le la lettre la dernière ligne du texte : « Selon Judas », alors que tous les spécialistes disent que Judas[3] ne l’a pas écrit ! Ce n’est pas un texte historique, c’est un enseignement ésotérique qui prend la forme d’un évangile, bien après les faits. Le titre d’évangile de Judas n’est donné qu’à la fin de l'œuvre qui débute, en fait, par ces mots : « Compte rendu secret de la révélation[4] faite par Jésus en dialoguant avec Judas l'Iscariote sur une durée de huit jours, trois jours avant qu'il célèbre la Pâque ».

Les évangiles ne sont pas conçus comme des documents historiques ou journalistiques. Ils sont écrits pour faire passer un message, et sont au service d’une théologie de base. Ce texte donne une présentation de la relation entre Jésus et Judas différente de celle du Nouveau Testament. Il montre Judas comme l'apôtre le plus proche de Jésus, le seul qui ait compris son message. Cet évangile présente Judas comme un initié, un disciple qui cherche à accéder aux connaissances mystiques sur les origines du Christ et du monde. Mais il n'est pas dit que Jésus lui ait demandé de le livrer. La seule phrase qui va dans ce sens est la parole de Jésus : « Tu surpasseras tous les autres, car tu sacrifieras l'homme qui me sert d'habit[5] ». Cette phrase est typique de la conception gnostique[6] qui cherche la manière de libérer leur énergie vitale du corps matériel dans lequel l'âme est emprisonnée. Cette parole de Jésus montrerait alors qu'il accepte que Judas le trahisse et le conduise à la mort[7].

Le récit commence par montrer Jésus qui rejoint ses disciples préparant la Pâque. Jésus rit de leur attitude, il leur explique que la Pâque est inutile, ils ne comprennent pas, sauf Judas qui lui dit : « Je sais qui tu es et d'ou tu viens, du royaume immortel de Barbélo[8] ». A une autre occasion, les disciples racontent à Jésus une vision qu'ils ont eue : un autel avec des prêtres qui accomplissent des abominations[9]. Jésus leur répond de cesser les sacrifices. Voyant que Judas était prêt à être illuminé[10], Jésus le prend à part : Écarte-toi des autres. Je t’enseignerai[11] les mystères du royaume. Tu pourras l’atteindre, mais pour cela, tu souffriras beaucoup ». Jésus révèle le vrai Dieu qui est bon et qui veut sauver le monde. Mais pour cela le sacrifice de Jésus est nécessaire, et c'est pourquoi il demande à Judas de le livrer. Il lui enseigne alors les mystères du Royaume et lui annonce qu'il sera maudit par les chrétiens.

On connaît le milieu dans lequel l’évangile de Judas a été rédigé : on sait que c’est un texte Egyptien à tendance gnostique. La Gnose est un courant de pensée complexe qui a pris des formes diverses et comporte différents aspects. C'est d'abord une philosophie ésotérique où l'on trouve le salut par l'initiation aux mystères cachés. C'est aussi une conception dualiste qui s’est mélangée rapidement avec la pensée chrétienne ; elle oppose l'esprit et la matière qui est mauvaise, en particulier l'âme est emprisonnée dans un corps mauvais. Le but de la vie était de se libérer de la matière pour accéder à l’esprit, par la connaissance, l’accès à une « gnose », c’est-à-dire à un enseignement initiatique, secret, permettant d’arriver à la perfection par une purification[12].

L’évangile de Judas, écrit prétendument par celui là même qui a trahi Jésus, présente les choses vues sous un angle qui n’est pas celui des évangiles canoniques. Judas aurait été le disciple préféré de Jésus, le plus initié, le seul qui ait vraiment compris son message, celui qui aurait eu des révélations particulières[13], et il serait celui qui se serait dévoué sous l’ordre du Christ pour le faire arrêter par les Romains afin qu’il accomplisse sa mission. Il aurait accepté de jouer ce rôle dont il savait à l’avance que cela le ferait être rejeté. Il se sacrifie en quelque sorte, renonçant à sa propre image, et à lui-même pour servir le Christ.

Le cas de Judas n’est pas clair, même dans les évangiles canoniques. Le sens du geste de Jésus désignant celui qui le livrera est difficile à saisir. On a l’impression qu’il désigne vraiment Judas comme celui qui devra le livrer. Les disciples semblent étonnés, et même demandent si ce n’est pas eux qui devront le livrer, Judas aussi pose la question et ne semble pas avoir le projet en question avant ce geste... Jésus dira un peu plus tard à Judas : ce que tu as à faire, fais-le vite... Jésus semble donc désigner Judas et l’incite à faire son geste de le livrer aux Romains. Certains évangiles ne parlent pas de « trahison » de Judas, mais disent seulement qu’il le « livre » aux Romains ce qui n’est pas forcément à interpréter négativement. Judas a permis à Jésus d’accomplir son destin « selon les Ecritures », il est peut-être un traître[14], mais dans le fond, il accomplit le dessein de Dieu... Et puis le baiser[15] de Judas n’est peut-être pas aussi fourbe qu’on croit, surtout que Jésus s’adresse à lui en lui disant alors « Ami[16] » et Judas continue de l’appeler « Maître ».

Selon les textes du Nouveau Testament, il y a deux versions différentes de la mort de Judas[17]. D'après l’évangile de Mathieu, Judas pris de remord se serait pendu après avoir rendu les deniers d'argent aux grands prêtres qui les lui avaient donnés. Ceux ci, avec cet argent, achetèrent un champ. Dans les Actes des apôtres, Pierre raconte que Judas, ayant acquis un champ avec le salaire de son iniquité, est tombé la tête en avant, s'est rompu par le milieu du corps et toutes ses entrailles se sont répandues.

L’essentiel du message contenu dans l’évangile de Judas, c’est d’expliquer que si Judas a livré Jésus aux Romains, ce n'est pas pour une vile question d'argent ou parce qu'il était possédé du démon, comme le veut la tradition. S'il a trahi son maître, c'est bien à la demande de celui-ci[18] qui savait qu'une fois jugé, condamné à mort et crucifié, il accomplirait son destin, soit de mourir pour sauver l'humanité. Débarrassé de son enveloppe charnelle[19], Jésus quitterait ce monde imparfait créé par un dieu qui est inférieur au Dieu véritable et il retrouverait, par le fait même, son essence divine.

En plus, dans cet évangile, Jésus révèle à Judas des choses qu'il ne pouvait révéler à personne d'autre, des secrets sur l'origine du monde. Au départ, un ange lumineux et divin nommé Adamas est sorti d'un nuage lumineux et il a créé des myriades d'anges pour régner sur le Chaos. Le premier s'appelait Nébro (ce qui veut dire « rebelle »), et d'autres l'appelaient Yaldabaoth. Le deuxième s'appelait Saklas, c’est lui qui a créé Adam et Ève[20]. Nébro et Saklas créèrent chacun six anges pour être leurs assistants, et chacun reçurent une partie des cieux.

C’est n’est donc pas Dieu qui a créé le monde, c’est un ange mauvais. D’où la scène où Jésus se moque des disciples lorsqu’ils rendent grâces pour le pain : par cette prière, leur dieu, le dieu qui est en eux, sera loué, alors que c’est un dieu inférieur. L’évangile de Judas se place donc dans la lignée d’autres textes gnostiques qui disent que le créateur n’est pas le dieu de la sagesse, de la connaissance, de la lumière, de l’Esprit. Ce n’est qu’un être sans intelligence, Yahvé, qui a eu la mauvaise idée non seulement de créer le monde mais de donner la loi et de s’attacher le peuple juif. On l’appelle le démiurge. Suivent des développements très compliqués sur la cosmologie avec les douze luminaires de chacun des six éons, ce qui donne un total de soixante-douze. Mieux encore, chacun comporte cinq firmaments, d'où le total de trois cent soixante, soit le nombre de jours d'une année solaire. Les spéculations sur la création de l'homme ne sont pas moins compliquées.

Le récit s'achève par la parole de Jésus : « Tu surpasseras tous les autres, car tu sacrifieras l'homme qui me sert d'habit ». Enfin Judas livre Jésus aux grands prêtres et reçoit d'eux la somme promise.

[1] C’est un manuscrit en papyrus comportant vingt cinq feuillets en assez mauvais état. Il fait partie d'un codex d'une soixantaine de feuillets appelé « Codex de Tchacos », contenant deux autres textes apocryphes : l'épître de Pierre à Philippe et la première Apocalypse de Jacques, qui se trouvent aussi dans les manuscrits de Nag Hammadi découverts en 1945.

[2] Saint Irénée dénonce cet évangile comme hérétique : « ils (les Caïnites) déclarent que Judas le traître était bien avisé de ces choses, et que lui seul, connaissant la vérité comme aucun autre, a accompli le mystère de la trahison. Ils ont produit une histoire fictive de ce genre, qu’ils ont appelé l’Evangile de Judas ». Les Caïnites, membres d'une secte apparue vers l'an 159, vénéraient Caïn et les Sodomites. Ils possédaient un évangile de Judas dans lequel ce dernier était présenté comme un initié ayant trahi Jésus, à sa demande, pour assurer la rédemption de l'humanité. Les Caïnites avaient pour Judas une vénération particulière, ils le louaient comme homme admirable : le plus illustre des fils de Caïn

[3] Le mystère reste entier sur le ou les véritables auteurs de l'œuvre, puisque Judas s'est pendu après sa trahison, et qu'il n'a pu rédiger lui-même le texte original de ce manuscrit.

[4] Révélation, tel est le mot essentiel, une révélation pour initiés dans laquelle le récit de l'arrestation de Jésus ne tient que quelques lignes, en finale. Sur quoi portent donc ces discours secrets de Jésus ? Les nombreuses lacunes du texte ne rendent pas la lecture aisée. Jésus commence par instruire « des mystères au-delà du monde et de ce qui aurait lieu à la fin »

[5] Jésus ne serait pas un véritable homme, il n’est pas tributaire du monde matériel. L’humanité du Christ n’est qu’un habit, une enveloppe. Cette pensée, porte le nom de docétisme : le Christ avait seulement l’apparence de l’humanité. Elle affleure vers la fin du premier siècle, lorsque Jean combat ceux qui reconnaissent le Christ venu avec l’eau de son baptême, où il est déclaré Fils de Dieu, mais nient sa venue « en chair » et « avec le sang » de sa croix.

[6] La gnose est un courant de pensée complexe qui a pris des formes diverses et comporte différents aspects. C'est d'abord une philosophie ésotérique ou l'on trouve le salut par l'initiation aux mystères cachés. C'est aussi une conception dualiste qui oppose l'esprit et la matière qui est mauvaise, en particulier l'âme est emprisonnée dans un corps mauvais. Le mouvement gnostique est apparu au alentour de 70 après Jésus-Christ et c'est développé jusqu'au quatrième siècle. Il comprend de nombreuses sectes. Après 313, date à laquelle le culte chrétien est autorisé par l'empire romain, l'Église à écarté les textes gnostiques du canon officiel des textes bibliques.

[7] Pour les Caïnites, Judas seul savait le mystère de la création des hommes et c'est pour cela qu'il avait livré le Christ à ses ennemis. Par là il avait rendu un grand service à l'humanité, la mort de Jésus devant procurer de grands biens au monde, Judas avait fait une bonne action en la précipitant.

[8] Barbélo, dans la tradition gnostique, est un des êtres divins primordiaux, l'aspect féminin de la Divinité. Il serait à l'origine du malheur dans ce monde. C’est donc une divinité mauvaise et créatrice du monde au côté du Démiurge, mais elle s’en serait ensuite repentie, et sa souffrance dans le monde avant son retour aux cieux symbolise l’itinéraire de vie du gnostique. Dieu aurait par la suite envoyé le Christ sur terre pour sauver l'humanité. Jésus vient donc du Royaume parfait du Dieu inconnaissable.

[9] Cette vision peut être interprétée de la manière suivante : les prêtres indignes, ministres de l'égarement, représentent les chefs de la communauté chrétienne, coupables de provoquer la mort de leurs fidèles

[10] Judas avait raconté à Jésus la vision qu'il avait eue : les autres disciples le persécutaient. Il interroge Jésus sur son destin personnel et Jésus lui répond qu'il sera maudit à travers les générations.

[11] Pour les gnostiques, sont « sauvés », non pas ceux qui croient en Jésus, mais ceux qui connaissent Jésus, ceux qui parviennent à percer les secrets du divin après une longue quête initiatique…

[12] Pour la gnose, le Dieu véritable est caché aux yeux des hommes par un dieu inférieur créateur du monde, le dieu de la Bible. La gnose rejette le dieu de l'Ancien testament qu'elle considère comme un démiurge diabolique. Il est méchant et jaloux. Ce démiurge est responsable de toutes les imperfections du monde. Le monde crée est infecté par le mal, les ténèbres et le péché. Pour la gnose, Jésus est un maître spirituel chargé de guider les hommes vers la connaissance du vrai Dieu caché. Jésus n'est pas le fils du dieu de l'Ancien Testament, mais de Seth, le troisième fils d'Adam. Seth fait partie d'une autre catégorie de divinités, au sommet de laquelle trône Barbélo, un dieu androgyne.

[13] Cet évangile présente donc Judas comme un initié, comme un disciple qui cherche à accéder à des connaissances mystiques sur les origines du Christ et du monde.

[14] Les raisons de Judas sont assez subtiles. Il aurait été un « sicaire », un membre des zélotes, un activiste souhaitant la lutte armée contre la force de l’envahisseur romain. Il aurait cru que Jésus en tant que Messie rendrait à Israël sa souveraineté ; déçus par la passivité ou le pacifisme de Jésus, il le livre pour le faire mettre à mort. Puis pris de remords il se suicide. Si l’on prolonge cette thèse, on pourrait aller jusqu’à penser que Jésus aurait en quelque sorte programmé sa mort pour qu’elle tombe au moment de Pâques. Cette hypothèse soulève un problème éthique qui semble grave : si on légitime une telle attitude, alors peut-on dire qu’il serait légitime que chacun choisisse plus ou moins le moment de sa mort, en la devançant même éventuellement ?

[15] Le baiser de Judas serait alors en fait un vrai baiser d'amour, et non pas un baiser de trahison.

[16] Judas n'est pas l’ennemi du Christ, il est son meilleur ami. Et c'est à lui que Jésus a demandé de le débarrasser de son enveloppe charnelle, lui qui ne demande qu'à redevenir un pur esprit. Judas, par amitié, a accepté de se prêter à un simulacre de trahison. L'évangile précise également qu'il ne se suicide pas mais coule des jours heureux après le service rendu à son ami... Il y a donc de fortes chances pour qu'il siège parmi les bienheureux.

[17] Il va sans dire que l’évangile de Judas affirme que Judas ne s’est pas suicidé. Sinon, comment aurait-il pu rédiger ce « récit » ?

[18] Si Jésus a vraiment demandé à son « meilleur ami » de le trahir, il n’est qu'un « malade ». Il y a une différence entre accepter ce qui va arriver et demander à un ami de trois ans d'y prendre part.

[19] Pour les rédacteurs de l’évangile de Judas, la mort physique n’est pas un mal, mais plutôt un bien puisqu’il s’agit de libérer l’esprit de la matière

[20] qui est appelée dans les cieux Zoé.