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Publié par Patrick Granet

Dans Le tourment de la guerre, un essai pétri d'humanité et adossé à une solide érudition, Jean-Claude Guillebaud répond à la question que chacun se pose aujourd'hui : « Comment se peut-il que des jeunes gens nés dans nos sociétés d'opulence aillent tuer ou se faire tuer en Syrie ou au Bataclan ? ».

Il y réfléchit à partir de son aventure familiale et professionnelle (voir son entretien avec Herodote.net).

Né en 1944, il appartient à la génération soixante-huitarde qui a cru de bonne foi à l'avènement d'un monde sans guerre.

Mais en tant que fils et petit-fils d'officiers, il a aussi découvert « cette fascination pour la guerre qui peut, à tout moment, nous envahir » (page 42). Il l'a lui-même observée sur tous les théâtres d'opération qu'il a couverts pendant vingt-cinq ans en qualité de grand reporter.

Cette fascination transparaît à toutes les époques dans les mémoires des anciens combattants, parmi lesquels de remarquables écrivains comme Ernst Jünger (Orages d'acier) et Maurice Genevoix (Ceux de 14).

Joseph de Maistre la traduit en une formule appelée à faire date : « La guerre est divine » (Soirées de Saint-Petersbourg, 1821).

Jean-Claude Guillebaud nous remet aussi en mémoire les travaux trop vite oubliés d'un penseur de l'après-guerre, Gaston Bouthoul (1896-1980), fondateur de lapolémologie (« étude scientifique de la guerre »). Il « eut l'audace d'écrire que les guerres comportaient toujours, de tout temps et en tous lieux, une dimension de fête suprême, d'orgie sacrée » (page 33).

Il le cite à propos des uniformes : « Les plus beaux atours qu'aient créés les hommes dans toutes les civilisations, écrit Bouthoul, l'ont été pour la parure du combattant » (La Guerre, 1953).

L'auteur en tire un enseignement pour l'époque actuelle : « À quoi bon échafauder des théories farfelues sur la "radicalité" et la "déradicalisation" si l'on refuse de réfléchir aucaractère distrayant de la guerre évoqué par des centaines d'écrivains ? » (page 47).

Nostalgie de la « guerre des princes »

Faut-il l'avouer ? À la lecture du Tourment de la guerre, nous en arrivons à nourrir une nostalgie pour les guerres d'Ancien Régime, qui voyaient les souverains européens se disputer quelques arpents de terres.

Ces « guerres des princes » ou « guerres en dentelles » étaient relativement économes en vies humaines car elles mobilisaient des soldats professionnels dont la formation coûtait cher. Les officiers faisaient donc en sorte de les épargner. Ces officiers, issus de la noblesse, se battaient pour la gloire. Ils recrutaient leurs hommes parmi les vagabonds et les marginaux et accomplissaient œuvre utile en en débarrassant la société civile. Malgré leurs effets collatéraux, pillages et viols, ces guerres affectaient assez peu les non-combattants.

De temps en temps toutefois, une guerre civile parfois teintée de religion amenait une violence extrême et généralisée pendant une durée relativement brève, de quelques années à trois décennies (guerres de religion, guerre de Trente Ans, Fronde...).

Tout change à la fin du XVIIIe siècle avec l'arrivée de la « guerre des peuples ». Comme beaucoup d'inventions de ce temps-là, c'est à la France qu'on la doit et plus précisément à nos révolutionnaires de l'An II.

Jean-Claude Guillebaud a identifié le théoricien de cette nouvelle forme de guerre, qui va se traduire par des massacres à grande échelle de combattants et aussi de non-combattants. Il a nom Hippolyte de Guibert. En 1772, à 29 ans, ce surdoué encensé par Voltaire publie à Londres Essai général de tactique.

Il entrevoit très clairement et avec inquiétude le moment où la noblesse perdra le monopole de la guerre au profit de la nation toute entière : « Quand les nations elles-mêmes prendront part à la guerre, tout changera de face ; les habitants d'un pays devenant soldats, on les traitera comme ennemis, la crainte de les avoir contre soi, l'inquiétude de les laisser derrière soi, les fera détruire... » (Hippolyte de Guibert, 1790).

De fait, avec la levée en masse en 1793 puis la conscription obligatoire en 1798, la République française peut compter sur des ressources humaines mal formées mais motivées et renouvelables à volonté.

Le basculement s'opère selon Jean-Claude Guillebaud à l'occasion de la campagne de Russie, en 1812. Elle commence en « guerre des princes », à la loyale, et finit en« guerre des peuples » avec tueries en veux-tu en voilà, à Borodino, sur la Moskova, le 7 septembre 1812, où 300 000 hommes s'affrontent sans règles ni limites pendant une dizaine d'heures.

Comme toujours en matière d'innovation et de modernité, ce sont les Américains qui vont parfaire la transformation à la faveur de leur guerre civile ou guerre de Sécession(1861-1865). Tout sera prêt pour les grandes tueries de 14-18 et 39-45... Il faut sauter deux millénaires et revenir à l'époque antique pour observer des « guerres totales »aussi féroces. Ainsi de la guerre du Péloponnèse (431-401 av. J.-C.).

Il y a deux millénaires comme au XXe siècle, ces guerres excessivement meurtrières n'ont aucun rapport direct avec la religion et parfois sont conduites par des régimes irréligieux ou même farouchement antireligieux, ainsi que le rappelle avec justesse Jean-Claude Guillebaud. Il faut beaucoup de mauvaise foi laïcarde pour imputer à la religion non point seulement la violence , mais toute la violence du monde...

Vers les « guerres asymétriques »

Mais nous n'en sommes déjà plus là. Aux guerres d'État à État ont succédé les guerres asymétriques qui opposent des armées régulières à des troupes de partisans ou de« terroristes ». Ici aussi, la France fait figure de pionnière avec les guerres de Vendée(1793-1795) et mieux encore la guerre d'Espagne (1808-1814) qui a vu les paysans espagnols faire plus de mal aux armées d'occupation napoléoniennes que les armées anglo-espagnoles.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, ces « guerres de partisans » sans règles prennent le pas sur les autres formes de violence. Jean-Claude Guillebaud en a été le témoin auBangladesh. On les a vues à l'œuvre aussi en Amérique latine et aujourd'hui au Moyen-Orient. Elles conduisent de part et d'autre à la diabolisation de l'adversaire pour légitimer son extermination par tous les moyens possibles.

Les nations dites civilisées, qui se distinguent par le souci d'épargner la vie de leurs soldats et de leurs citoyens, tentent de répondre à ces nouvelles menaces par des biais technologiques : le renseignement et les drones (avions bombardiers sans pilote) sans trop se soucier des effets collatéraux très meurtriers de ces derniers. Le risque étant de fabriquer de la sorte plus de nouveaux terroristes que l'on n'en tuera jamais.

Avons-nous l'espoir de sortir de cette logique de guerre ? Jean-Claude Guillebaud en appelle aux mânes d'Henri Dunant, qui conçut la Croix Rouge après avoir foulé le champ de bataille de Solferino, et de Léon Tolstoï, qui découvrit la non-violence en visitant Borodino un demi-siècle après le carnage. Tolstoï eut entre autres disciples un jeune avocat indien, Gandhi...

Il n'empêche que ces personnalités exceptionnelles n'ont pas elles-mêmes réussi à faire reculer la violence, tout au plus ont-elles tenté d'en soulager les effets... Et Jean-Claude Guillebaud de confesser dans son entretien avec Herodote.net son intérêt pour la doctrine de la « guerre juste » inspirée de saint Augustin : face aux forces du Mal, d'où qu'elles viennent, il faut s'obliger à prendre les armes, si pénible que cela puisse être.

André Larané

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