Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Patrick Granet

Dans son essai «Magic and Loss», la journaliste Virginia Heffernan s'attaque à l'alarmisme ambiant autour de l'impact d'internet sur nos vies.

À une certaine époque, il n’y a pas si longtemps, on allaitsur Internet. C’est-à-dire qu’on y allait plus ou moins dans le même état d’esprit qu’on grimpait sur la grande roue de la fête foraine ou qu’on se rendait à la plage: on y allait, on restait un peu et puis on reprenait le cours de sa vie. Cette idée semble empreinte d’une improbable désuétude aujourd’hui qu’être en ligne est davantage une condition existentielle qu’une chose que l’on puisse envisager de faire ou non sur son temps libre (voyez les termes log in, «se connecter», et log out, «se déconnecter», devenus des curiosités saugrenues datant d’une époque depuis longtemps révolue où allumer son modem revenait à vivre un genre de passage notionnel, un voyage dans un bidule appelé cyberespace.)

Mais si Internet n’est plus un endroit où l’on se rend, comment l’appréhendons-nous dans le contexte de notre vie quotidienne et dans celui de l’histoire? Il ne s’agit pas d’une technologie transformative, à la manière de la machine à vapeur, du télégraphe ou de l’ordinateur personnel; c’est à la fois plus vaste et plus diffus, c’est le mécanisme par lequel plus d’une dizaine de technologies transformatives ont été introduites. Et pourtant, il ne s’agit pas non plus d’un changement de paradigme culturel de l’ordre de l’expansion du christianisme ou des Lumières.

Mais qu’est-ce alors que ce média dans lequel nous sommes si nombreux à passer une si grande partie de notre temps de veille –ce vaste et inexplicable royaume de Snapchats, de thermostats malins, de publicités pop-up, de tentacules érotiques japonais, de musique en streaming, d’essais sur Donald Trump, de posts merdiques sur 4chan et de photos de brunchs à l’avocat? Dans son nouvel ouvrage Magic and Loss: The Internet as Art, la critique Virginia Heffernan développe un argument contre une vision réductrice de nos vies en ligne –contre le genre de lamentations et de jubilations monotones qui présentent la révolution numérique soit comme la meilleure des choses du monde, soit comme la pire.

Les pyramides et l'État-nation

Comme le suggère son titre, Heffernan veut prendre la mesure des transformations culturelles, à la fois bonnes et mauvaises, provoquées par Internet au cours des vingt dernières années. Elle se concentre davantage sur le côté magique des choses que sur la perte et commence par jeter une certaine lumière sur des livres comme Internet rend-il bête? de Nicholas Carr et The Dumbest Generation de Mark Bauerline, qui insistent sombrement sur le fait qu’Internet pourrit nos esprits. «Les essais alarmistes», écrit-elle, «qui mettent en garde contre la manière dont le Web met en danger la culture ou corrompt la civilisation, passent à côté du fait qu’on a entendu la même chose tour à tour au sujet du théâtre, de la poésie lyrique, du roman, des films et de la télévision.» À la place, elle veut démontrer«comment les lecteurs peuvent utiliser Internet sans être submergés; comment nous pourrions arrêter de nous battre contre lui, en bref, et apprendre à aimer sa splendeur hallucinatoire.»

Dans ce sens, son approche du sujet est humaniste et éclairée par sa formation de critique littéraire. Heffernan a passé la plus grande partie des années 1990 à réaliser un doctorat en littérature anglaise à l’université de Harvard, et certaines parties du livre parmi les plus captivantes sont les sections largement autobiographiques dans lesquelles elle réconcilie les apparentes contradictions de sa propre double identité d’amateur précoce de la technologie en réseau d’une part et d’universitaire littéraire d’autre part. Et en tant que femme passée de doctorante dirigée par Henry Louis Gates Jr. à auteur de clickbaits pour Yahoo News –travail auquel elle fait référence de façon mémorable comme à du «journalisme en tube»–, elle est plutôt bien placée pour écrire ce genre de livre.

Son intention est d’étudier Internet en tant que vaste objet culturel à la hauteur des pyramides, du roman, de l’État-nation, du monothéisme même –voire qui plane au-dessus d’eux tous sous la forme de «grand chef-d’œuvre de la civilisation humaine.» C’est une revendication extravagante, émise dans l’idée de faire tomber les barricades depuis longtemps en ruines entre la haute et la basse culture. Au final, Heffernan ne parvient jamais à la justifier –principalement parce qu’elle n’a pas l’air d’avoir tant que ça envie d’essayer– mais son livre n’est jamais aussi satisfaisant que lorsqu’il dégonfle les discours pompeux sur la mort de telle ou telle forme culturelle. Elle écarte les interrogations pleurnichardes du New York Times selon lequel Twitter aurait «tué» la poésie, par exemple, avec cet aphorisme plein de désinvolture: «Se demander ce qu’il va advenir de la poésie à l’ère de Twitter, c’est comme se demander ce qu’il va advenir de la musique à l’ère de la guitare.» C’est une comparaison qui ne tient la route que si vous définissez la poésie dans le plus large sens du terme possible, en tant qu’emploi créatif et esthétique de la langue. Mais elle a raison de souligner qu’il est problématique de prétendre que la brièveté intrinsèque de la forme la condamne nécessairement à la superficialité:«Aussi sûrement que la nuit suit le jour», écrit-elle, «la brièveté des tweets met en lumière le sophisme permanent autour de notre “capacité de concentration”, caractéristique occulte de notre esprit qui en théorie est aussi fixe que l’allonge d’un boxeur. Mais la capacité d’attention est toujours évoquée comme une chose déformée et quand on y regarde de plus près, elle n’existe sûrement pas, sauf déjà toujours découpée en petits morceaux.»

Ouverture d'esprit vivifiante

La manière dont Heffernan écrit sur les éphémères d’Internet rappelle l’esprit (voire l’intensité critique) du vieil argument de Susan Sontag sur le contrôle des frontières entre pop culture et art «sérieux», sur ce qui mérite ou non qu’on lui accorde une vraie attention. («Si je devais choisir», comme l’a écrit Sontag de façon inoubliable,«entre les Doors et Dostoïevski, alors –évidemment– je choisirais Dostoïevski. Mais pourquoi choisir?»). Elle montre une ouverture d’esprit vivifiante envers un type de technologies qu’un tas de gens se réclamant des sciences humaines considèrent comme des présages de l’apocalypse. Elle décrit la réaction à Spritz –une appli pour smartphone qui vous apprend à lire plus vite en vous fournissant des e-books où les mots apparaissent un par un à grande vitesse– comme «quasi-hystérique»; avant même que l’appli ne soit lancée, The Atlantic et le New Yorker condamnaient sa promotion, dénonçant un engagement superficiel et inauthentique dans les textes, plus approprié, comme le dit Heffernan, aux «hommes d’affaires incultes obligés de lire»qu’aux esprits littéraires qui le font pour le plaisir ou pour s’ouvrir l’esprit. Et il n’y a là rien de nouveau, souligne-t-elle:

«Séparer la vraie lecture de la fausse, et les vrais des faux lecteurs, est une proposition puissante aux conséquences sinistres depuis le premier siècle de notre ère, lorsque les sofers avançaient que lire les tout nouveaux codex (des livres avec des pages séparées) n’était pas vraiment de la lecture. Tant que vous ne vous êtes pas repéré dans l’impossible labyrinthe d’un rouleau de la Torah, posait l’argument qui sauvegardait le statut élevé des scribes, vous n’avez jamais vraiment lu.»

Contre cette notion que la lecture est une activité moralement sérieuse et intellectuellement laborieuse, en plus d’être irréductiblement analogique, Heffernan trouve son propre profond plaisir dans cette activité précisément lorsqu’elle est entreprise de la plus «cancre» des façons–«en prenant des libertés grossières avec les livres traditionnels, en savourant les infractions aux règles, en sautant les avant-propos, les lexiques et les chapitres rasoirs, tout en manifestant un intérêt lubrique pour la quatrième de couverture, les dédicaces et les remerciements.» Elle considère la lecture moins comme«une vertu morale, qui doit être infatigablement promue par les enseignants, les parents et les Premières dames»que comme «une mauvaise habitude, comme manger sans arrêt ou dormir toute la journée.» (En parlant de mauvaises habitudes de lecture, cette partie-là de mon exemplaire de Magic and Loss est couverte de mots en majuscules griffonnés au crayon sans le moindre soin, comme «OUI!» et «VRAI!» Je ne m’étais pas rendu compte à quel point l’interprétation morale de la lecture me rendait malade jusqu’à ce que je lise la réfutation lapidaire qu’en fait Heffernan).

Internet est une part intégrante de notre humanité et de notre histoire

Cinq des six chapitres du livre sont consacrés à diverses facettes esthétiques d’Internet –le design, le texte, les images, la vidéo, la musique. Le livre passe très vite d’un engagement laconique à l’autre –des jeux pour smartphone comme Hundreds et Angry Birds aux hashtags Twitter, en passant par les commentaires sur YouTube, Instagram, l’Oculus Rift, jusqu’à la «densité joycéenne» des vidéos musicales de Beyoncé. L’enthousiasme d’Heffernan pour la panoplie numérique complète est souvent contagieux, mais on a parfois moins l’impression de lire des critiques que de feuilleter une série exceptionnellement bien écrite de comptes rendus de produits (je dois avouer que j’ai été tentée, ici et là, de suivre l’exemple de Heffernan et de lire en cancre). Dans ce sens, le livre n’atteint jamais vraiment son objectif déclaré de comprendre Internet «comme faisant partie intégrale de notre humanité, comme étant l’extension et l’expression les plus récentes et les plus puissantes du projet d’être humain.»

Ce qu’Heffernan comprend tout à fait, et ce sur quoi elle écrit merveilleusement, c’est le fait qu’Internet est une part intégrante de sa propre humanité, ou en tout cas de sa propre histoire. Le dernier chapitre du livre –récit de grande envergure de son propre rejet du scientisme et de son adoption d’un genre de christianisme ambivalent– est le plus personnel et le plus captivant. Il se déplace avec grâce entre discussion sur la religion, rationalité et technologies. Nous voyons Heffernan étudiante prendre de l’ecstasy et se faufiler dans la salle informatique de la fac, où elle se connecte sur «un des énormes terminaux» pour«passer la nuit dans une orgie solitaire de preuves logiques.» Diplôme de philosophie en poche, elle est attirée par les traditions intellectuelles juives et rejette «les positivistes logiques d’une suprême bêtise» pour la retenue quasi-mystique de Wittgenstein, dont les travaux deviennent tout ce dont elle a besoin «pour [la] séparer des crétins athées monologuant sur les données des sens et les non-problèmes esprit-corps». Mais malgré la vivacité de son matériau, et malgré les plaisirs faciles que procure la prose érudite d’Heffernan, une incertitude plane quant à l’intention critique sous-jacente, quant au lien entre sa fascination pour Wittgenstein et son adhésion à la religion, disons, et sa défense de l’expérience de lecture sur Kindle ou l’excitation que lui cause l’Oculus Rift –sans parler d’affirmations plus larges encore sur le fait qu’Internet serait le grand chef-d’œuvre de la civilisation occidentale. Qu’est-ce exactement que Magic and Loss? Tout comme l’Internet que le livre décrit avec une vraie sagesse et une perspicacité critique, il s’agit d’une fragmentaire et insaisissable création.

Mark O'Connell

PARTAGEZ CET ARTICLE

0 LIKES 0 TWEETS 0 +1 0 LINKEDIN

NOUS RECOMMANDONS:

Derrière le café le plus cher du monde, le cauchemar d’un petit…

Abdication de l'Empereur du Japon: les souverains (aussi) réclament…

Pourquoi vous suez à grosses gouttes et pas votre voisin

Kim Kardashian a-t-elle volé mille ans d’histoire?

Recommandé par

Par Mark O'Connell

Commenter cet article