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Publié par Patrick Granet

Ce penseur musulman est devenu une figure incontournable des réseaux sociaux pour les islamistes et les partisans de l'État islamique. Une trajectoire surprenante pour un théologien à la pensée complexe et longtemps plongé dans l'oubli.

Lui qui réprouvait le culte des saints se retrouve encensé comme l'un d'entre eux. Sept cents ans après sa mort en 1328, l'ouléma (théologien et juriste) Ibn Taymiyya est devenu une star des réseaux sociaux. Des internautes traditionalistes, et pour certains proches de l'organisation État islamique, publient sur Facebook ou Twitter des extraits de l'œuvre pléthorique (elle compte des milliers de pages) qu'il a rédigée aux XIIIe-XIVe siècles. Peu d'auteurs de cette époque, a fortiori religieux, peuvent se targuer d'une telle postérité.

عبد الله @Ibn_al_islam1

Ibn Taymiyyâh a dit :

« Les rawâfidhs s’allient à ceux qui combattent les gens de la sunna et du consensus. »

(Majmu’ Al-fatâwâ 28/636)

11:58 - 7 Août 2016

Plus largement, dans le monde musulman, la figure de ce théologien partisan d'un retour strict aux écritures intrigue. Les recherches internet locales témoignent de cette popularité impressionnante.

Voir l'image sur Twitter

Mubaraz Ahmed @MubarazAhmed

Saudi Arabia has most searches for Ibn Taymiyya. Trending data useful in understanding & defeating extremist thought

16:29 - 30 Juil 2016

Vedette des milieux fondamentalistes ou tout simplement pieux, islamistes ou sympathisants du djihad, Ibn Taymiyya est aussi explicitement utilisé comme référence juridique par le «Califat» de l'État islamique. Il y a quelques semaines, au moment de mettre en circulation une fatwaappelant à la mort de Tareq Oubrou, le recteur de la Grande mosquée de Bordeaux jugé trop libéral, l'EI citait ainsi le théologien, comme le notait alors Libération.

C'est désormais un fait: Ibn Taymiyya est sorti de son anonymat en Occident et de l'oubli relatif où il demeurait au Moyen-Orient pour se trouver drapé dans une légende noire, moulé dans une réputation sulfureuse faisant de lui l'avocat postmortem du djihadisme califale. Le lecteur curieux de se confronter à sa vie et à sa pensée découvre une personnalité complexe et ombrageuse.

Un conservateur très spirituel

Ibn Taymiyya naît dans une famille kurde dans le sud-est de la Turquie actuelle en 1263. Enfant, il doit cependant s'établir à Damas avec sa famille à cause des guerres alors déchaînées par les Mongols contre l'empire musulman. Sa trajectoire intellectuelle et son passé familial l'amènent à devenir un savant hanbalite du nom de cette école de pensée qui veut faire dériver la loi des Écritures saintes et de la tradition du prophète Mahomet et ses compagnons.

Il était anthropomorphiste. Pour lui, Dieu avait un visage notamment. En fait, c'était un spirituel, à sa manière

Éric Geoffroy

En conséquence, Ibn Taymiyya s'affirme comme un conservateur au XIIIe siècle et l'ennemi des innovations au sein de la foi. Il souhaite aussi en revenir à l'exemple des premiers musulmans, les «salaf» (mot arabe qui donnera bien sûr sa racine au mouvement salafiste). Dans un empire dominé alors par les mamelouks, il apparaît enfin comme va-t-en-guerre en prônant le djihad contre les Mongols qu'il voit comme de faux musulmans, des «associationnistes»(c'est-à-dire ne respectant pas le strict monothéisme islamique).

Éric Geoffroy, islamologue et grand spécialiste du soufisme, connaît bien Ibn Taymiyya dont il a expliqué la spiritualité dans son ouvrage Le soufisme, voie intérieure de l'islam. Cette vision d'un Ibn Taymiyya dépeint en père fondateur du djihadisme est insensée comme il nous l'explique aujourd'hui:

«C'est vrai qu'Ibn Taymiyya était assez emporté, péremptoire, mais il faut remettre les choses dans leur contexte. Les terres musulmanes se sentent menacées. Lui-même sait que la grande civilisation arabe est attaquée à l'ouest et à l'est. À ce moment-là, les musulmans se débarassent à peine des croisés et ils doivent aussi faire face aux Mongols. En 1258, les Mongols ont même mis Bagdad à sac!»

Ibn Taymiyya n'est pas seulement en butte aux étrangers. Aujourd'hui, adoré parmi des franges islamistes minoritaires, il n'est pas non plus de son vivant à son aise dans la société. Il est même poursuivi par les autorités qui l'ont emprisonné plusieurs fois et ce, pour des motifs théologiques. On lui reproche une lecture trop littérale du Coran: «Il était anthropomorphiste. Pour lui, Dieu avait un visage notamment. En fait, c'était un spirituel, à sa manière, même s'il était opposé à l'ésotérisme», détaille Éric Geoffroy. Cette dimension spirituelle, son attachement à la confrérie Qadiriyya expliquent qu'à sa mort en 1328 on l'ait enterré dans un cimetière soufie.

Les profanateurs de sépultures

Si sa dépouille repose de nos jours à Damas, les fondamentalistes ont exhumé sa mémoire. Et ils n'ont pas attendu Daech. Alors qu'il jouit après sa disparition d'une certaine notoriété, sa célébrité s'estompe au XVIe et XVIIesiècles. Mais au XVIIIe siècle, Mohammed Ben Abdelwahhab, fondateur du très rigoriste courantwahhabite, procède à la récupération du souvenir d'Ibn Taymiyya et, comme ses successeurs, le met au service de son discours.

Les wahhabites aiment sa volonté de se conformer à la vie des premières générations de musulmans, son hostilité à l'égard des modifications de la foi et des pratiques religieuses, son opposition aux dévotions populaires rendues devant les tombeaux de saints. Autant de traits que l'État islamique peut aussi mettre en avant à présent:

«Les wahhabites, qui ont édité toutes ses fatwas, se sont servis de lui, en atrophiant sa pensée. Et, pour le reste, Ibn Taymiyya n'aurait jamais validé ce que fait Daech. Il était contre les visites aux tombes de saints, c'est vrai, mais jamais il n'aurait accepté qu'on les fasse sauter. Il a écrit une fatwa contre les chiites ismaëliens en son temps mais seulement parce qu'il considérait qu'ils avaient pactisé avec les Mongols. Il n'aurait pas cautionné leurs massacres aujourd'hui», s'exclame Éric Geoffroy.

Lui et ses semblables estiment que la philosophie relativise le message de Mahomet en prônant que la raison peut “challenger” la révélation

Éric Geoffroy

La postérité nourrit un autre grief à l'égard d'Ibn Taymiyya, alourdissant encore le dossier qui l'accuse de collusion avec l'islamisme moderne: il aurait été l'adversaire farouche d'un «Islam des Lumières» médiéval, mêlant le Coran et la pensée d'Aristote ou de Platon.

«Franchement, il n'est pas le seul à l'époque à être contre la philosophie gréco-arabe. Lui et ses semblables estiment que la philosophie relativise le message de Mahomet en prônant que la raison peut “challenger” la révélation. Ibn Taymiyya s'oppose à ce discours qui est tenu par des gens qui, comme Averroès par exemple, sont très élitistes. Pourtant, la pensée d'Ibn Taymiyya est riche et complexe mais actuellement on simplifie à outrance», déclare l'auteur de L'Islam sera spirituel ou ne sera plus.

Comme dans un moulin

Toutes ces caricatures permettent à l'EI de détourner à son profit l'héritage d'Ibn Taymiyya qui est alors présenté comme anti-intellectuels, ennemi de la raison, partisan d'un islam «purifié» et guerrier revenant à des sources idéalisées. Un dernier point, aussi géographique que symbolique, a encouragé également cette entreprise comme le dit Éric Geoffroy:

«Ibn Taymiyya était Syrien et Daech fait sans doute le lien avec l'actualité, d'autant plus que la Syrie est décrite par certains hadiths comme une terreeschatologique. Ça rentre dans leur besace.»

Pour notre islamologue, c'est un «consumérisme religieux»qui a intégré ce théologien complexe mort il y a sept siècles dans «le prêt-à-porter salafiste de base» contemporain. En ouverture de sa longue biographie philosophique consacrée à Flaubert, L'Idiot de la famille, Sartre écrivait dans les années 1970: «On entre dans un mort comme dans un moulin.» La formule n'en finit plus de se vérifier.

Robin Verner

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