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Publié par Patrick Granet

ean Marie Brohm, Le sport, l’opium du peuple, 1996)

L’Euro, le Tour de France, on a été servi... mais quand on croit que c'est fini, c'est reparti, et c'est maintenant au tour des Jeux olympiques de prendre le relais. Du 10 juin au 10 juillet, durant 30 jours, l’Euro 2016, championnat d’Europe UEFA de football, a pris tout l’espace médiatique et occupé le centre d’une dizaine de villes en France. Les supporters, pourtant minoritaires, ont envahi le cœur de la cité en s'octroyant tous les droits, s'accaparant toute l’attention, envahissant tout l’espace. Et pendant ce temps la contestation n’était plus admissible par les pouvoirs en place, les manifestations ont été chassées du centre-ville, réprimées et parfois interdites.
Pour les matchs internationaux, tout semble autorisé aux insupportables supporters à condition qu’ils se conforment aux vociférations et gesticulations qui sont propres à leur rôle. Cette ivresse passagère refonde et renforce une identité nationale en décrépitude. Toute la lourdeur des conflits de la société est ainsi détournée et focalisée sur le concurrent qu’il faut battre et éliminer, l’adversaire étranger qu’il s’agit d’écraser.

À ce niveau de compétition, le sport n’est plus un amusement d’enfant, mais un business intransigeant. Il s'agit toujours d'une épreuve difficile où la concurrence est féroce et dont le seul but est de gagner sur les autres, la victoire à tout prix. L’équipe gagnante est une entreprise qui fait des affaires, la compétition est son marché, les matchs des opportunités et l’adversaire une menace. Sa stratégie est d’éliminer la menace.
De partout le sport est présenté comme une évidence, une activité naturelle positive. "Le sport est l’impensé autant que l’incritiqué des temps contemporains" (Robert Redecker, Le sport contre les peuples, 2002). Ce qui nous conditionne n’est jamais perçu comme tel. Notre aliénation ne nous est pas perceptible.

Le sport a toujours été l'activité préférée développée par les dictatures et les fascistes, « au point de devenir un élément constitutif indispensable de ces régimes » (Jacques Ellul). L'institution sportive est un appareil efficace qui répand massivement une idéologie réactionnaire, " le paradigme de l’idéologie fasciste" (Michel Caillat). On y retrouve la hiérarchisation, la sélection de l'élite, l'obsession de la pureté, la mobilisation de masse, l'omniprésence de la propagande, la glorification de la jeunesse, le culte des forts et de la virilité, l'exaltation de l'effort, l'apologie de la souffrance, la diabolisation de la fainéantise, l'idolâtrie du surhomme, l'exacerbation des passions chauvines, nationalistes et racistes.

Le sport n'est pas un jeu, mais une activité physique fortement réglementée basée sur l'effort, le renoncement au plaisir, le travail, le rendement, la compétition, le record, le dopage et l'absolue nécessité de la victoire. Le corps du sportif mercenaire est chosifié, transformé en chair à record, en marchandise compétitive, encaserné et drogué. Cette compétitivité sportive fonctionne à l'image du système marchand. "Le sport reflète le fondement des rapports de production capitalistes ainsi que leurs principes structurels de fonctionnement. À travers lui, l’idéologie dominante est perpétuellement et sournoisement distillée à haute dose : individualisme, apologie de la compétition, du rendement et du dépassement de soi, mythe du surhomme et de la croissance ininterrompue des performances” (Michel Caillat, Le sport n’est pas un jeu neutre et innocent, 2008). À l'image du sport, le moteur même de la survie sociale d'aujourd'hui est construit sur la guerre des uns contre les autres, seul contre tous. La loi de la compétition est le dogme de cette société. La compétition est une nuisance sociale où l'autre devient un obstacle à supprimer, l'ennemi à vaincre, où il s'agit de gagner en fabriquant des perdants.
“L’idée selon laquelle, dans chaque secteur, dans chaque discipline, il faut qu’il y ait un premier, un deuxième et un troisième est une aberration. La compétition, c’est la volonté d’être meilleur qu’autrui, de le dépasser. Quitte à tout faire pour le détruire. Dans le domaine du sport, la compétition engendre le dopage, les pots-de-vin. Elle transforme des êtres humains en une nouvelle espèce, intermédiaire entre les humains et les monstres”(Albert Jacquard, Je suis absolument contre la compétition, L’Express-l’Expansion le 12/09/2013).

On a besoin des autres pour se construire. C'est la différence de l'autre qui enrichit mon évolution dans la société en la rendant plus complexe. Ce sont les autres qui me font exister. "Je suis les liens que je tisse" (Albert Jacquard, Éloge de la différence, 1981).
Quand on est en compétition on ne tisse plus de liens on les détruit. Toute compétition est un suicide social, une entreprise de déconstruction où les gagnants sont les plus conformistes et les plus antisociaux, car ils détruisent ce qui nous relie les uns aux autres.

Nous survivons dans le culte de la performance individuelle, où l’on doit se prendre soi-même comme une marchandise à promouvoir sur le marché des apparences. Il faut soigner son image, se montrer à son avantage, être visible et reconnu. Ce “chacun pour soi” incite à mettre la pression sur les autres pour se mettre en avant. La présence de l’autre est alors vécue comme un danger. Tout le monde ment, magouille et fraude éperdument, l’hypocrisie et la fourberie sont devenues normalité.
Le pouvoir des uns sur les autres est partout. Il est construit sur l’élimination de la concurrence. Cette compétition, guerre sans merci, isole, réduit et conditionne les comportements. C’est une restriction arbitraire à la liberté de choisir. Elle se construit sur la règle intransigeante, celle qui s’oppose à tout changement de règles, imposant une situation conflictuelle étouffante dans une méfiance généralisée envers l’ennemi qui est partout.
Dans cette société autoritaire, ce sont toujours les membres déviants, considérés comme anormaux, qui lui permettent d’évoluer et de ne pas se scléroser dans une uniformité immobile constituée d’interdits généralisés, sans aucune issue, dans une impasse qui lui serait fatale. C’est parce que cette société individualisée est construite sur l’isolement et la compétition, sans coopération ni sociabilité, que l’inadaptation aux règles de la normalité est le signe d’une bonne santé mentale et sociale.

Le sport est l'opium du peuple, il n'exprime que la soumission à l'ordre établi. "Rouleau compresseur de la modernité décadente, le sport lamine tout sur son passage et devient le seul projet d’une société sans projet" (Marc Perelman, Le sport barbare, 2008).
L’entreprise football, par son conditionnement massif, ses slogans répétitifs, son affairisme publicitaire, sa fureur nationaliste, est une servitude volontaire qui envahit tout l’espace public dans “une vaste opération de chloroformisation des consciences” (Quel Sport ? n° 30/31). L’unanimisme tapageur de cet empire affairiste et mafieux n’autorise que des comportements de supporters chauvins, spectateurs exaltés, abrutis et asservis. Cette entreprise de diversion et d’enfumage permet de dissimuler la dégradation des conditions de notre survie, et une misère sociale effrénée.
"Derrière le matraquage footballistique de l’espace public se profilent toujours la guerre en crampons, les haines identitaires et les nationalismes xénophobes. Et derrière les gains, transferts et avantages mirobolants des stars des pelouses, promues “exemples pour la jeunesse”, se cachent les salaires de misère, le chômage, l’exclusion, la précarité et l’aliénation culture de larges fractions de la population invitée à applaudir les nouveaux mercenaires des stades comme naguère les foules romaines étaient conviées par les tyrans aux combats de gladiateurs. Le football-spectacle n’est donc pas simplement un “jeu collectif”, mais une politique d’encadrement pulsionnel des foules, un moyen de contrôle social qui permet la résorption de l’individu dans la masse anonyme, c’est-à-dire le conformisme des automates" (Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, Le football, une peste émotionnelle, 2006).

L'exploitation du travail, sa marchandisation est une aliénation de l'activité humaine. Le temps du non-travail, c'est-à-dire celui des loisirs et de la culture de masse est le domaine de la crétinisation volontaire, de l'automutilation librement consentie. Le sport est le pilier de cette culture qui n'en est pas une et n'est en fait que l'expression de son absence, affirmation ostentatoire de sa soumission à une conformité normalisée.
"La saturation de l’espace public par le spectacle sportif atteint aujourd’hui des proportions démesurées. (...) Le spectacle sportif apparaît comme une propagande ininterrompue pour la brutalité, l’abrutissement, la vulgarité, la régression intellectuelle et pour finir l’infantilisation des foules solitaires"(Jean-Marie Brohm, Le spectacle sportif, une aliénation de masse, Mediapart 2013).

Clos sur lui-même, le stade, centre et ciment de la communauté, agrégateur de solitudes, est un espace de concentration où chacun est tout le monde. C'est une masse en fusion, l'unité sonore d'un monde sourd à lui-même, l'assourdissement devenu réalité. "L’institution sportive est organiquement, incorporée au système de production capitaliste dans lequel elle s’épanouit. La diffusion et l’emprise planétaire du sport, l’olympisation du monde vont accompagner l’expansion impérialiste du système capitalisme" (Jean Marie Brohm, Le sport, l’opium du peuple, 1996).
Le sport c'est la mort des feignasses, l'apologie de l'effort et du sacrifice, l'adoration du travail dans le respect des règles et la servitude à l'ordre en place. Le sport n'est plus que spectacle, publicité suprême du corps marchandise, image de l'adhésion totale à la marchandisation de la vie.

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