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Publié par Patrick Granet

Un membre de l’organisation raconte comment des armes parmi les plus dangereuses du monde sont tombées entre les mains du «califat».

Cet article constitue le deuxième épisode d'une série en trois parties sur le récit des débuts de l'organisation État islamique, nourri du témoignage d'un de ses membres, Abou Ahmad. Le premier épisode est disponible ici.

Abou Ahmad nous a raconté comment l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) en est venu à mettre la main sur les armes parmi les plus terrifiantes du monde, butin de guerre arraché aux forces du président syrien Bachar al-Assad des mois avant la création du groupe.

En décembre 2012, environ quatre mois avant la scission entre le Front al-Nosra et l’organisation État islamique, des dizaines de djihadistes syriens escaladèrent une colline en direction du bataillon 111 –une vaste base militaire installée près de la ville de Darat Izza, dans le nord de la Syrie. Cette ville avait été prise environ cinq mois auparavant par une coalition de groupes rebelles. Ces derniers assiégeaient le bataillon 111 depuis l’été 2012, sans parvenir à arracher la base aux troupes loyales au président Assad.

L’hiver venu, le mauvais temps s’installa et l’armée syrienne eut de plus en plus de mal à repousser les rebelles avec ses frappes aériennes. En outre, la base militaire était immense: elle s’étendait sur presque 200 hectares et était difficile à protéger sur tous les fronts.

Mine d'or

Les soldats de l’armée syrienne du bataillon 111 avaient réussi à défendre leur base pendant la première attaque rebelle début novembre 2012, tuant dix-huit combattants d’al-Nosra au passage. Mais les vents froids de décembre ne firent que renforcer la détermination des rebelles. La base était une mine d’or: elle contenait des fusils, de l’artillerie, des munitions et des véhicules. Et dans les entrailles des bunkers du bataillon 111 se cachait quelque chose d’encore plus précieux: un stock secret d’armes chimiques.

L’assaut fut dirigé par le Front al-Nosra et principalement soutenu par le Kataib Muhajiri al-Sham, une unité appartenant au groupe rebelle Liwa al-Islam, par Majlis Shura al-Mujahideen et le Katibat al-Battar, un groupe constitué majoritairement de djihadistes libyens. Les combattants savaient que la base contenait des munitions et des armes, mais pas des armes chimiques.

Les rebelles gravirent les collines près du bataillon 111 et déclenchèrent des combats intenses. «Ce jour-là, nous étions tous excités et avides de vengeance», me confia Abou Ahmad. «Tout le monde voulait venger les dix-huit combattants d’al-Nosra tombés en martyrs lors de la première attaque. Les gens criaient: “Cette fois, nous le conquerrons!”»

En une journée, les forces djihadistes conjuguées forcèrent les lignes de l’armée syrienne. Le bataillon 111 ne tarda pas à tomber entièrement entre les mains des djihadistes. Ceux-ci y trouvèrent de vastes stocks d’armes et de munitions et, à leur grande surprise, d’agents chimiques. Il s’agissait, selon Abou Ahmad, surtout de barils remplis de chlore, de sarin et de gaz moutarde.

Le djihadiste turco-néerlandais Salih Yilmaz justifie le recours aux armes chimiques en réaction à une question qui lui est posée sur son blog, et répond à une critique contre l’État islamique en disant que le groupe djihadiste s’est emparé des armes chimiques de ses ennemis.

Le butin de guerre fut distribué. Chacun s’attribua des munitions et des armes. Seul le Front al-Nosra prit les armes chimiques. Abou Ahmad vit les membres de la filiale d’al-Qaida faire venir dix gros camions, remplir quinze conteneurs de chlore et de gaz sarin et les emmener vers une destination inconnue. Il ne vit pas ce qu’il advint du gaz moutarde.

Trois mois plus tard, le gouvernement syrien et les groupes rebelles signalèrent une attaque à Khan al-Assal, près d’Alep. Les médias internationaux annoncèrent que vingt-six personnes y avaient été tuées, dont seize soldats du régime et dix civils. Le régime syrien et l’opposition déclarèrent que des armes chimiques avaient été utilisées –et chacun accusa l’autre d’avoir perpétré une des premières attaques aux armes chimiques de la guerre syrienne.

Abou Ahmad garda le silence en public, mais en privé, lui et certains de ses camarades djihadistes abordèrent le sujet. Sans avoir aucune preuve concrète à leur disposition, ils se demandèrent si les armes utilisées lors de l’attaque de Khan al-Assal provenaient des stocks du bataillon 111. Il savait qu’il ne pouvait demander d’éclaircissement à [son supérieur], Abou al-Atheer. À l’époque, il avait intégré l’une des règles d’or du mouvement djihadiste: quand ce n’est pas tes oignons, tais-toi. «Chez nous, ça ne se fait pas de poser des questions», nous a-t-il expliqué.

«Les frères ont envoyé une voiture piégée aux armes chimiques»

L’histoire en resterait là pendant huit mois. À partir d’avril 2013, Abou Ahmad et ses camarades allaient s’inquiéter de l’expansion d’Abou Bakr al-Baghdadi en Syrie et des tensions de plus en plus fortes entre le tout nouveau État islamique en Irak et au Levant et le Front al-Nosra. Ce furent des temps troublés dans le monde du djihad syrien: de nombreuses factions du Front al-Nosra, affilié à al-Qaida, faisaient sécession pour rejoindre l’EIIL, tandis que le groupe travaillait avec ferveur pour maintenir la loyauté dans ses rangs. Tous se disputaient les territoires, les bases et les armes comme jamais.

Mais à la mi-août 2013, Abou Ahmad reçut des informations qui lui laissèrent penser qu’après la séparation d’avec le Front al-Nosra, l’EIIL s’était retrouvé en possession des armes chimiques saisies au bataillon 111 –et qu’il était en train de s’en servir contre ses ennemis.

Soudain, Abou al-Atheer, l’homme à qui Abou Ahmad avait juré fidélité –et qui à son tour avait prêté allégeance directement à Baghdadi– déclara à ses propres commandants que l’EI avait par deux fois utilisé des armes chimiques lors d’attaques contre l’armée syrienne. Ce chef de l’EI fit cette annonce au cours d’une banale conversation avec ses hommes, fièrement et sur un ton joyeux. «Les frères ont envoyé une voiture piégée aux armes chimiques à un checkpoint (de l’armée syrienne) près du village d’al-Hamra dans le gouvernorat de Hama», se réjouit-il, tandis qu’ils étaient installés dans leur QG.

Al-Hamra est un village situé à une trentaine de kilomètres au nord-est de la ville de Hama. Il est encore contrôlé par des forces loyales au régime syrien.

Abou al-Atheer mentionna une autre attaque par armes chimiques de l’EIIL: «Nous avons aussi utilisé une voiture piégée remplie de produits chimiques contre des forces du régime près de la base aérienne de Menagh.» La base aérienne de Menagh est à une trentaine de kilomètres au nord d’Alep. Après un an de siège, le 5 août 2013, elle est tombée aux mains de djihadistes dirigés par l’EI.

Cette fois encore, Abou Ahmad pensa à cette froide soirée de décembre où des combattants djihadistes s’étaient emparés du bataillon 111. S’agissait-il des mêmes armes chimiques que lui et ses camarades avaient découvertes dans les réserves de la base militaire à l’époque?

«Moutarde au soufre»

Que ce soit le cas ou non, l’État islamique semble encore disposer de ces armes. Plus de deux ans plus tard, le 6 octobre 2015, un article du New York Times a décrit la manière dont il a utilisé des armes chimiques contre des combattants rebelles modérés dans la ville de Marea, dans le nord de la Syrie. Selon le quotidien, le groupe a tiré des projectiles libérant de la «moutarde au soufre», substance plus connue sous le nom de gaz moutarde.

Le djihadiste turco-néerlandais Salih Yilmaz, ancien soldat de l’armée néerlandaise qui a rejoint les rangs de l’EI, a admis le 31 août 2015 sur son blog, désormais fermé, que l’État islamique avait bien utilisé des armes chimiques à cet endroit. Un des lecteurs de son blog lui avait demandé:«Pourquoi accuse-t-on [l’État islamique] d’avoir récemment utilisé des armes chimiques dans la province d’Alep?» Yilmaz avait répondu: «Où crois-tu que l’EI s’est procuré ses armes chimiques? Chez nos ennemis –et maintenant nous utilisons contre eux leurs propres armes.»

Harald Doornbos et Jenan Moussa

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