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Publié par Patrick Granet

La militante Angela Davis a participé à de nombreuses luttes. Elle incarna la contestation des années 1968 aux Etats-Unis. Cette militante communiste associe la lutte des classes avec l’émancipation des Noirs et des femmes. Aujourd’hui, elle est réappropriée par de nouveaux militants qui se réfèrent à l’intersectionnalité. Dans le livre Une lutte sans trève, Angela Davis revient sur son parcours politique mais surtout sur les luttes actuelles.

Angela Davis revient sur le Black Power des années 1968. Ce mouvement s’oppose à la démarche réformiste de la lutte pour les droits civiques, incarnée par Martin Luther King. Le Black Power aspire à changer la société pour permettre la satisfaction des besoins fondamentaux. Pour ce mouvement de libération noire, « il n’était pas seulement nécessaire de réclamer des droits juridiques dans le cadre de la société existante, mais également d’exiger des droits fondamentaux – en matière de travail, de logement, de santé, d’éducation, etc. – et de remettre en question la structure même de la société », présente Angela Davis. Cette démarche reste d’actualité.

Angela Davis relie les luttes du passé aux luttes actuelles. Le mouvement des droits civiques, aujourd’hui célébré et embaumé, doit être ravivé pour lutter contre le racisme d’aujourd’hui. « Nul ne peut nier que la culture de masse à l’échelle mondiale est aujourd’hui imprégnée de références au mouvement de libération noir », observe Angela Davis.

Pourtant, derrière la figure célèbre de Martin Luther King, la mémoire des luttes reste méconnue. L’importance des femmes noires a notamment été gommée au profit de la mise en avant de quelques leaders masculins. Les figures de l’Histoire n’existent qu’à travers les mouvements sociaux. « Ce n’est pas grâce à l’action des leaders des mouvements de contestation, des Présidents et des législateurs que les régimes marqués par la ségrégation raciale ont été renversés, mais parce que des citoyens et des citoyennes ordinaires se sont mis à porter un regard critique sur leur situation et la manière dont ils la percevaient », souligne Angela Davis. Ce sont les luttes sociales qui permettent la prise de conscience collective et les changements historiques.

Le récit officiel vise à éluder le mouvement de libération noir et ses perspectives émancipatrices pour le circonscrire dans le cadre juridique des droits civiques. Les révoltes sont effacées au profit de Lincoln qui aurait voté l’abolition de l’esclavage.

A Ferguson, Mike Brown est tué par la police. Des émeutes éclatent. Cette révolte révèle l’importance de l’armement de la police et sa militarisation. Surtout, ce mouvement vise à dénoncer les violences d’Etat. « Evidemment, ces brutalités et ce type d’homicides se produisent tout le temps, dans les grandes villes comme dans les petites localités », précise Angela Davis. Mais il ne suffit pas de demander la condamnation du policier qui a tué Michaël Brown. Il faut au contraire dénoncer l’Etat et sa police. « L’enjeu majeur de la période actuelle est de faire naître, au sein des mouvements spontanés, une prise de conscience du caractère structurel de la violence d’Etat », analyse Angela Davis.

Le mouvement des droits civique a mis un terme au racisme légal avec la discrimination juridique et le système de ségrégation. Mais le racisme perdure. « Malheureusement, on croit souvent qu’éliminer le dispositif juridique sur lequel repose en partie le racisme revient à le faire disparaître. Mais le racisme persiste au sein d’un cadre légal », observe Angela Davis. Le racisme existe toujours dans les institutions et à travers les inégalités sociales.

Angela Davis met en avant l’intersectionnalité. Elle tente de relier les luttes contre les dominations de classe, de genre et de race. Elle associe le mouvement féministe et le mouvement antiraciste. Cependant, elle ne se contente pas forcément d’une affirmation identitaire des minorités pour tenter de rallier la majorité de la population. « Nous devons sortir d’une approche trop identitaire trop étroite si nous voulons encourager les franges progressistes à accepter tous ces combats comme les leurs », analyse Angela Davis.

Elle reste également attachée à développer une perspective d’émancipation globale et une critique du capitalisme. Les évolutions graduelles ne permettent pas toujours des changements importants. « Pour autant, je crois qu’il y a toujours un moment où la conjoncture est telle qu’elle ouvre de nouveaux possibles », souligne Angela Davis. Elle insiste également sur la dimension internationale de la révolte.

Angela Davis évoque également la société carcérale. Une véritable industrie de la sécurité se développe et les camps pour migrants deviennent un commerce. La prison correspond à une criminalisation de la misère. Angela Davis propose une société sans prison dans le cadre d’un monde qui privilégie la satisfaction des besoins sociaux sur le profit.

Les luttes sociales actuelles sont également rapidement gommées de l’Histoire. Lemouvement Occupy semble déjà oublié. « Cette vaste mobilisation a pourtant surgi avec tant de force, dans un contexte qui faisait écho au processus alors en cours en Egypte ou en Tunisie, mais aussi à la mobilisation des travailleurs et des travailleuses du secteur public dans le Wisconsin », observe Angela Davis. Les occupations se multiplient alors dans de nombreuses villes. Ce mouvement permet d’ouvrir des réflexions critiques sur le capitalisme.

« Il me semble donc que nous devrions nous réjouir des nouvelles possibilités offertes par ce mouvement et admettre qu’il a créé un espace politique dont nous profitons encore aujourd’hui », souligne Angela Davis. Ce mouvement a débouché vers de nombreuses luttes, notamment contre les expulsions locatives.

Le livre s’achève par une tribune commise à l’occasion de la Marche pour la dignité appelée par le Parti des Indigènes de la République (PIR). Angela Davis insiste sur la critique des violences policières. Depuis 2013, des émeutes ont éclaté après la mort de plusieurs noirs tués par la police. Une vague de contestation s’organise contre les institutions policières et judiciaires. Les crimes racistes commis par les forces de l’ordre restent impunis.

Mais Angela Davis, visiblement déconnectée, situe la Marche pour la dignité dans la même lignée. Elle croit que les associations qui ont appelées à cette mascarade existent réellement dans les quartiers populaires. « Du côté de la gauche radicale française, il faut noter que la plupart de ses organisations ont appelé à cette manifestation », observe plus lucidement Angela Davis. Cette marche est effectivement soutenue par l’extrême gauche et par tous les débris issus de la gauche colonialiste et républicaine. Même Podemos y va de son soutien tant recherché.

Cette Marche revendique une dignité et une affirmation identitaire. Mais, dans les quartiers populaires, peu de monde en a entendu parler. La fierté d’être racisé ne concerne que quelques universitaires. Les luttes pour le logement, contre la précarité, contre le racisme et la police semblent bien plus pertinentes.

Regard sur les luttes actuelles

Angela Davis reste une figure sympathique de la contestation. Son parcours inspire le respect et sa détermination à continuer le combat reste admirable. Ce qui ne l’empêche pas de cultiver quelques ambiguïtés. Angela Davis a notamment milité dans le Parti communiste qui repose sur de nombreuses contradictions.

Tout d’abord, Angela Davis reste une figure des luttes intersectionnelles. Elle incarne le combat antiraciste et l’héritage du Black Power. Dans ses textes, elle s'attache à évoquer les Noirs et les racisés. Mais elle insiste davantage sur les discriminations et les positions sociales que sur l’identité raciale. Cependant, ses textes restent utilisés par la mouvance identitaire du PIR qui gomme toute référence à la lutte des classes.

Parmi les mouvements évoquées, les luttes ouvrières, les grèves sauvages destravailleurs précaires et même les luttes des quartiers sont éludés. Angela Davis continue de défendre les combats de la classe ouvrière. Elle y ajoute simplement les luttes indispensables des femmes et des Noirs. Mais sa réflexion sur l’intersectionnalité révèle alors toute ses limites, en considérant l'oppression de classe comme secondaire. La question sociale n'est pas considérée comme centrale. Elle structure pourtant l'histoire des mouvements sociaux, y compris les luttes des Noirs.

Angela Davis semble tiraillée entre deux démarches politiques contradictoires. Elle évoque une pluralité de luttes séparées qui sont uniquement reliées par le concept fumeux d’intersectionnalité. Cette démarche postmoderne insiste sur les minorités et sur les oppressions spécifiques. Inversement, Angela Davis reste attachée à une perspective d’émancipation globale et internationale. Elle ne se contente pas de plaquer une litanie identitaire mais reste ouverte aux luttes sociales. Elle oscille donc entre une posture identitaire et une démarche communiste et universaliste.

Angela Davis essaie également de concilier luttes sociales et changement institutionnel. Son rapport à Barak Obama semble très ambigüe. Elle soutient le président noir et se réjouit de ses victoires électorales. Elle soutient également ses réformes, notamment sur la sécurité sociale dans le domaine de la santé. En revanche, elle regrette l’absence d’un mouvement populaire pour faire pression sur le gouvernement.

Ces réflexions semblent illusoires. Personne ne peut faire évoluer les institutions. Même un président noir. Obama reste un excellent communiquant. Mais sa politique n’est évidemment pas à la hauteur des enjeux. Les violences policières et le creusement des inégalités sociales suffisent à montrer son impuissance. Angela Davis doit même reconnaître que sa politique migratoire reste sécuritaire. Sa connaissance historique devrait la prémunir contre l’illusion de changements depuis les institutions. Ensuite, elle considère que les luttes sociales doivent se contenter de faire pression sur le gouvernement pour l’encourager à faire des réformes. L’objectif des luttes sociales doit au contraire de congédier le pouvoir en place et déboucher vers des perspectives de rupture avec l’ordre capitaliste. Angela Davis conserve donc une conception uniquement réformiste des luttes.

D’ailleurs, elle privilégie l’organisation sur la spontanéité. Les émeutes, les formes d’auto-organisation, les explosions sociales ne lui plaisent pas entièrement. Angela Davis estime que, au moment d’une révolte spontanée, ce sont les partis et les organisations qui doivent reprendre la main. Elle ne critique pas les bureaucraties politiciennes, ni même le Parti démocrate. Au contraire, il semble indispensable d’affirmer une nécessaire autonomie des mouvements sociaux par rapport à toutes les organisations. Les luttes n’ont besoin d’aucun parti pour réfléchir elles-mêmes aux perspectives qu’elles décident de se donner.

Source : Angela Davis, Une lutte sans trève, traduit par Frédérique Popet, La Fabrique, 2016

Les luttes des ouvriers noirs à Détroit

CLR James, un marxiste noir

Les luttes de quartiers à Los Angeles

Les émeutes de Chicago en 1919

Vidéo : Angela Davis, icône du Black Power, dans l'émission Tracks diffusée sur Arte le 27 avril 2013

Vidéo : Angela Davis, Talking about revolution, interview en 1972

Vidéo : The Black Panthers – All Power To The People, publié sur le site Alternative Libertaire Bruxelles le 16 février 2014

Vidéo : Angela Davis à Toulouse, Avant première à l'Utopia de "Free Angela" de Shola Lynch

Vidéo : Angela Davis invitée des Lundis du Duc de TSFJAZZ, ajoutée le 28 mars 2013

Vidéo : Angela Davis : "je travaille, donc je suis !", conférence mise en ligne sur le site France Culture Plus le 4 avril 2016

Vidéo : Angela Davis, éternelle héroïne

Radio : Angela Davis et son combat pour la liberté, émission diffusée sur France Inter le 20 février 2016

Radio : "Une lutte sans trêve" d'Angela Davis par la librairie L'Autre Rive à Toulouse, émission diffusée sur France Culture le 22 juin 2016

Angela Davis : « Nos luttes mûrissent, grandissent », publié sur le site de la revue Ballast le 17 mars 2015

Un entretien avec Angela Davis sur les banlieues, publié sur le site de la revueMultitudes

Baptiste Duclos, Angela Davis : « L’industrie carcérale aux États-Unis n’est que le prolongement de l’esclavage », publié sur le site The Dissident le 28 juillet 2014

Angela Davis, la rebelle, condamnée à mort, est acquittée le 4 juin 1972, publié sur le site Rebellyon le 4 juin 2016

Jean-Claude Izzo, Angela Davis : « La voix de l’autre Amérique »

Quentin & Giulio, Angela Davis en musiques, publié sur le site Nova Planet le 5 avril 2013

Radio : Pour une critique de l'idéologie IDENTITAIRE, émissions de la web radio Vosstanie mises en ligne le 22 juillet 2016

Dossier Histoire du mouvement noir américain, publié sur le site Alternative Libertaire

Fabien Delmotte, Baltimore et le mouvement « Black Lives Matter », publié sur le site Autre Futur le 19 mars 2016

Yves Coleman, Petite bibliographie critique sur le « mouvement de libération noire » aux Etats-Unis, publié sur le site Mondialisme.org le 17 juillet 2016

Un contributeur du négatif, De la banalisation des thèses ethno-différencialistes et communautaristes en milieu militant, publié sur le site Non Fides le 8 mai 2015

Lettre ouverte à ceux qui pensent que participer à la Marche-de-la-dignité-contre-le-racisme-avec-le-soutien-d’Angela-Davis n’est pas un problème, publié sur le site Non Fides le 17 octobre 2015

Yves Coleman, Suite de la discussion à propos de la marche contre le racisme du 31 octobre et de la "lettre ouverte" qui critique cette initiative, publié sur le site Mondialisme.org le 20 octobre 2015

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