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Publié par Patrick Granet

Quand la guerre d’Espagne débuta, en juillet 1936, il y avait non pas deux, mais trois camps : fascistes, républicains et révolutionnaires. La question était : lequel des trois devait l’emporter sur les deux autres ? Par la force des choses, la CNT-FAI a dû s’allier avec le gouvernement républicain pour faire face à Franco. Mais n’a-t-elle pas été dupée ? Alexandre Schapiro détaille les erreurs commises.

Moins d’un an après l’insurrection fasciste et la révolution ouvrière qui lui a répondu, Alexandre M. Schapiro (1882-1946), militant anarchiste et syndicaliste révolutionnaire, publie dans Le Combat syndicaliste du 28 mai 1937 un article intitulé « Guerre ou révolution ».

Au lendemain de la semaine des barricades à Barcelone, il fustige l’impréparation et la candeur de la CNT devant les impératifs d’une révolution à construire et consolider. Il revient aussi sur les capitulations à répétition de la ­direction de la centrale anarcho-syndicaliste ibérique.

Schapiro est une des figures marquantes du mouvement libertaire international de la première moitié du XXe siècle. Banni de la Russie bolchévique, il s’est réfugié en Allemagne puis en France où il a contribué activement à la construction de l’Association internationale des travailleurs (AIT), fondée en 1922 à Berlin. Dans les années 1930, il adhère à la CGT-Syndicaliste révolutionnaire et collabore activement à son journal Le Combat syndicaliste.

Son article revient sur les erreurs stratégiques qui condamnent le processus révolutionnaire.

Dès l’automne 1936, l’entrée aux gouvernements de la Generalitat catalane et celui de Madrid de ministres anarchistes ; ensuite, en avril 1937, la complicité tacite de ces mêmes « camarades-ministres » quand est promulgué le décret de militarisation des milices qui met fin à l’idée d’une armée révolutionnaire sous le contrôle des organisations ouvrières ; enfin, les événements sanglants de mai 1937 à Barcelone qui voient les militants et militantes de la CNT, des Jeunesses libertaires, des Amis de Durruti et du Poum s’affronter avec les forces contre-révolutionnaires (en premier lieu les staliniens du PSUC).

Alors que les combats font rage, les ministres anarchistes Federica Montseny et Garcia Oliver, figures illustres de la CNT-FAI, appellent leurs camarades à rendre les armes et à fraterniser avec leurs opposants. La coupe est pleine, d’où le ton acerbe d’Alexandre Schapiro.

La participation gouvernementale conçue comme moyen de contrôler les velléités contre-révolutionnaires des « partenaires » républicains est jugée devant l’autel de l’histoire. Les « camarades-ministres » n’ont rien contrôlé. Par leur seule présence dans les cabinets de Caballero et de Companys, par leurs appels répétés à la « responsabilité » et au « calme », ils se sont faits complices des reculs stratégiques et des capitulations politiques.

Jérémie (AL Gard)

Alexandre Schapiro

« GUERRE OU RÉVOLUTION »

La formation à Valence d’un ministère de concentration républicaine à l’exclusion, nominativement, de l’UGT et de la CNT, n’est réellement qu’une manœuvre habile pour se débarrasser de la CNT, car l’UGT continue à y être représentée – et combien ! – par trois ministres socialistes et deux ministres communistes. Nous croyons, d’ailleurs, que la CNT aurait dû prendre les devants. Car, avoir commis une faute très grave en exigeant la participation gouvernementale ne signifie pas qu’il faille, en continuant à l’approfondir, en faire une vertu.

Cette erreur fondamentale avait suivi de près les événements du 19 juillet 1936. La CNT avait cru qu’elle gagnerait la révolution en Catalogne et dans l’Espagne en participant ministériellement, et dans tous les autres domaines, avec les ennemis les plus acharnés de la révolution. Elle a, au contraire, obligé la CNT à s’éloigner de cette révolution pour laquelle elle avait fait tant de sacrifices physiques et moraux.

Dès le 19 juillet, le mot d’ordre était : Guerre contre le fascisme et révolution sociale à l’arrière. Les collectivisations agraires et industrielles, prenaient un essor admirable parmi les ouvriers et paysans. L’organisation des milices sous le contrôle de la CNT garantissait au peuple en armes la souveraineté de la classe ouvrière et paysanne dans la conduite de la lutte contre le fascisme. La création du Conseil économique, indépendant de toute emprise politique, permettait au prolétariat l’extension, jusqu’à ses limites ultimes, d’une collectivisation provisoire, préparant le chemin pour une socialisation totale de la terre et des moyens de production.

La révolution marchait vers la victoire, malgré les difficultés énormes, qu’elle devait rencontrer inévitablement de tous côtés : sur le front et à l’arrière.

Complicité de la Direction CNT

La participation de la CNT aux gouvernements de Barcelone et de Madrid a aussitôt changé la face des choses. Sous le prétexte de concentrer tous les efforts sur la lutte armée contre le fascisme, les éléments bourgeois et étatiques de ces gouver­nements – qui forment, après tout, contre les représentants de la CNT, une majorité écrasante – exigeaient le ralentissement des mesures révolutionnaires que le peuple entendait bien mener à bonne fin.

La CNT se plia à ces exigences : elle remplissait ainsi les conditions du pacte de collaboration. Ce fut ­d’abord la militarisation des milices qui amena, bien entendu, à leur complète abolition. Le prolétariat n’avait plus en ses mains l’arme principale qui le garantissait contre les traîtres de demain. Ce fut ensuite, avec l’assentiment, voire sur l’initiative d’un ministre de la CNT, que fut crée un ministère de l’Économie nationale faisant double emploi avec le Conseil économique, organe direct du prolétariat. Ce dernier dut plier bagages, sur l’ordre même du ministre anarchiste.

La CNT rentrait, petit à petit, dans le sillon législatif délaissant chaque jour davantage, la grande route révolutionnaire, non pas par la volonté de ses alliés qui étaient en majorité. « La guerre d’abord, la révolution ensuite » devint le mot d’ordre nécessité par les soi-disant exigences du moment, mais qui réellement étaient les conditions posées par la bourgeoisie et par les socialistes autoritaires à la collaboration de la CNT.

Celle-ci se plia de nouveau à ces exigences au nom du pacte de collaboration. Il ne restait, en somme, qu’à faire la guerre et à oublier la révolution. Or la guerre se faisait en dehors des frontières de Catalogne ; c’était le gouvernement de Valence qui en était responsable. Mais ici, les leviers de commande n’étaient pas aux mains de la CNT ? On affamait le front d’Aragon – clé de voûte de toute la guerre – parce qu’on ne voulait pas donner aux anarchistes qui détenaient ce front les armes qui auraient pu servir la révolution ?

La situation est donc celle-ci : en Catalogne, où la CNT avait, de l’avis de tous, les possibilités d’un développement révolutionnaire à la base du conseil libertaire, la révolution fut volontairement étranglée pour ne pas nuire à la conduite de la guerre. Dans le reste de l’Espagne républicaine, la guerre contre le fascisme fut, en premier lieu, une guerre contre la CNT, puisque la clef de la victoire, Huesca et Saragosse, était délibérément ignorée.

On est donc en train de vouloir délibérément perdre la guerre comme on a délibérément étouffé la révolution. D’ailleurs, le gouvernement Prieto-Negrin, loin d’être un gouvernement de guerre jusqu’au bout, s’avère déjà être un gouvernement de médiation, d’abord, de paix ensuite. Les événements des 4 et 5 mai à Barcelone ont hâté l’avènement de ce gouvernement de contre-révolution.

Mais la faute en est à ceux qui, le 5 mai, ont fait appel aux anarchistes en révolte de mettre bas les armes. Le gouvernement contre-révolutionnaire Negrin a été précédé par un appel antirévolutionnaire du front populaire de Barcelone. Car si cet appel n’avait pas été fait, nous aurions eu à Barcelone la révolution.

Mysticisme de la guerre

Aujourd’hui la conduite de la guerre tombe à l’arrière-plan de nos préoccupations. La révolution étouffée à Barcelone le 5 mai, toute victoire sur les fronts ne peut autrement se terminer que par la défaite complète de toute nouvelle tentative révolutionnaire au lendemain d’une telle victoire. Nous sommes donc aujourd’hui – si nous ne voulons pas un jour être traités de traîtres à la révolution – devant l’impérieuse nécessité de proclamer hautement : la révolution seulement, et elle seule, décidera du sort de la guerre.

Mais nous nous heurtons chez nos amis d’Espagne, à une nouvelle vague de mysticisme : la mystique de la guerre. Avant le 19 juillet, c’était la mystique de la révolution qui empêchait nos camarades de comprendre ­qu’une révolution s’organise. Incapables de la réaliser au moment psychologique du 19 juillet, ils la remplacèrent par la mystique de la guerre. Et comme toute mystique fanatise, nous sommes, aujourd’hui aussi, comme avant le 19 juillet, devant une incapacité de raisonnement. Dans le numéro du 4 mai, la Solidarirad Obrera,l’organe de la CNT catalane, publiait en manchette l’appel suivant :

La guerre, camarades ! Par- dessus toutes les misères de l’arrière, par-dessus la politicaillerie indigne, par-dessus les rivalités entre partis, il y a la guerre ! De dures journées se préparent pour la Catalogne que seulement ­l’union étroite de tous pourra surmonter. Camarades : la guerre, la guerre, la guerre !

L’union étroite de tous ayant été rendu impossible par la trahison complète et absolue de toutes les parties contractantes du pacte du 19 juillet, à l’exception de la CNT, l’appel de la Soli est plutôt celui d’une voix clamant dans le désert et que le peuple lui même ne comprend plus.

L’heure est aujourd’hui à l’audace révolutionnaire. Par-dessus tous les dangers d’une rupture, tous les dangers d’une rupture brutale avec les politiciens, par-dessus toutes les embûches semées par les traîtres socialistes, communistes et républicains, par-dessus tous les risques d’une guerre civile sur les fronts et à l’arrière, il y a la révolution !

Et les dures journées qui attendent la Catalogne seront surmontées par la volonté ferme du prolétariat des villes et des campagnes de réaliser sa seule planche de salut, aujourd’hui, comme elle aurait dû l’être hier, comme elle le sera certainement demain : la révolution, la révolution, la révolution !

Alexandre Schapiro

1936-2016 :
ACTUALITÉ DE LA RÉVOLUTION ESPAGNOLE

Le 19 juillet 2016, cela fera 80 ans que le « peuple en armes », de Barcelone et des principales villes de la péninsule ibérique, mit en déroute le coup d’État militaire de Francisco Franco.

Même si l’épilogue, en 1939, de ce qui allait devenir la guerre d’Espagne, est douloureux, cela n’en représente pas moins, pour nous, un événement important. En effet, du moins durant plusieurs mois (juillet 36-août 1937), le caractère révolutionnaire, sous le pli de la bannière rouge et noire de la CNT, est indéniable.

Exposition « La Révolution libertaire »

Loin de commémorer des temps révolus, notre ambition est de revenir sur cette révolution espagnole afin d’en tirer des enseignements pour enrichir notre pratique militante présente.

C’est dans ce sens, que nous avons décidé de proposer, pour le courant de l’automne 2016 et de l’hiver 2017, une série de réunions publiques dans les villes où des groupes de l’AL sont présents.

À cette occasion, au-delà de films et de débats portant sur ce thème, il sera possible de découvrir une exposition intitulée « La révolution libertaire ». Elle a été produite et nous a été prêtée par nos compañeros et companeras de la CGT de l’État espagnol.

Cette exposition, riche de 26 panneaux, aborde différentes thématiques, entre autre : les collectivisations agraires, l’autogestion ouvrière, les ­femmes et le mouvement des Mujeres Libres, les expériences pédagogiques antiautoritaires, un autre cinéma et théâtre, les publications de la CNT-FAI, l’exil…

Jérémie (AL Gard)

TRENTE ANS DE RÉVOLUTION
ET DE CONTRE-RÉVOLUTION

Février 1902 : Grève générale à Barcelone.

Juillet 1909 : « Semaine tragique » à Barcelone. Exécution du pédagogue libertaire Francisco Ferrer.

Octobre 1910 : Fondation de la CNT (voir « 1910 : la CNT, naissance d’une légende » dans AL n° 200 de novembre 2010)

10 mars 1923 : Assassinat du leader anarchosyndicaliste catalan Salvador Segui par des pistoleros du patronat. Le groupe Nosotros, composé de figures du mouvement libertaire ibérique (Francisco Ascaso, Buenaventura Durruti, Garcia Oliver), multiplie les représailles.

Septembre 1923 : Prétextant l’agitation anarchiste, coup d’Etat militaire et dictature de Miguel Primo de Rivera.

1927 : Au sein d’une CNT condamnée à la clandestinité, création de la Fédération anarchiste ibérique (FAI) censée regrouper les éléments les plus radicaux de la centrale syndicale libertaire.

14 avril 1931 : Proclamation de la république.

Janvier 1933 : Soulèvements en Catalogne et en Andalousie. Massacre du village andalou de Casas Viejas.

Octobre 1934 : Insurrection des mineurs de la CNT et de l’UGT et Commune des Asturies. L’armée conduite par Francisco Franco réprime le mouvement. L’Espagne compte alors 30.000 détenus politiques.

Février 1936 : Victoire du Front Populaire aux élections générales. Loi d’amnistie des prisonniers politiques.

Pronunciamiento et révolution sociale

18 juillet 1936 : Le soulèvement de l’armée au Maroc se propage à la péninsule.

19 juillet 1936 : Échec du pronunciamiento (coup d’État) dans les principales villes du pays, sauf Séville et Saragosse, pourtant bastions de la CNT.

Été-automne 1936 : Départ des milices ouvrières (principalement de la CNT-FAI et du Poum) constituées en Colonnes vers le front d’Aragon. Création du Comité central des milices antifascistes de Catalogne. Vague de collectivisations des terres et de l’industrie en Catalogne, en Aragon et dans le Levant.

25 septembre 1936 : Création du Conseil de la Generalitat (gouvernement catalan) avec la participation de la CNT.

Octobre 1936 : création du Conseil d’Aragon dominé par la CNT et s’appuyant sur les Colonnes anarchistes.

Priorité à la guerre

4 novembre 1936 : Largo Caballero forme un nouveau cabinet, surnommé le « second gouvernement de la Victoire », qui compte des membres éminents de la CNT tels que Juan García Oliver (Justice), Juan López (Commerce), Federica Montseny (Santé) et Joan Peiró (Industrie).

Avril 1937 : Décret de militarisation des milices.

2–7 mai 1937 : « Semaine des barricades » à Barcelone. Des militants de la CNT, du Poum, des Jeunesses libertaires et du groupe Les Amis de Durruti s’affrontent aux staliniens du PSUC. Garcia Oliver appelle au calme. Les libertaires italiens Camilo Berneri et Francesco Barbieri sont exécutés par des agents du NKVD.

Juin 1937 : Interdiction du Poum et assassinat par les staliniens d’Andres Nin.

Août 1937 : la contre-révolution est triomphante dans la zone républicaine. Le Conseil d’Aragon est définitivement dissous. Joaquín Ascaso, son président, est emprisonné. Création du SIM, police politique formée et encadrée par le NKVD.

Défaite de la république

Juillet-novembre 1938 : Bataille de l’Ebre et débâcle républicaine.

26 janvier 1939 : Chute de Barcelone. Les armées franquistes défilent sur les Ramblas. Début de la Retirada et fuite vers la frontière française de centaines de milliers de réfugié-e-s.

24 février 1939 : Le gouvernement français reconnaît le régime franquiste. Le maréchal Pétain est nommé ambassadeur de France en Espagne.

28 mars 1939 : Chute de Madrid.

Photo d’ouverture, une affiche de la CNT-FAI : « Avidité, militarisme, guerre : c’est le fascisme. Unissons nos forces pour le détruire. »

Quand la guerre d’Espagne débuta, en juillet 1936, il y avait non pas deux, mais trois camps : fascistes, républicains et révolutionnaires. La question était : lequel des trois devait l’emporter sur les deux autres ? Par la force des choses, la CNT-FAI a dû s’allier avec le gouvernement républicain pour faire face à Franco. Mais n’a-t-elle pas été dupée ? Alexandre Schapiro détaille les erreurs commises.

Moins d’un an après l’insurrection fasciste et la révolution ouvrière qui lui a répondu, Alexandre M. Schapiro (1882-1946), militant anarchiste et syndicaliste révolutionnaire, publie dans Le Combat syndicaliste du 28 mai 1937 un article intitulé « Guerre ou révolution ».

Au lendemain de la semaine des barricades à Barcelone, il fustige l’impréparation et la candeur de la CNT devant les impératifs d’une révolution à construire et consolider. Il revient aussi sur les capitulations à répétition de la ­direction de la centrale anarcho-syndicaliste ibérique.

Schapiro est une des figures marquantes du mouvement libertaire international de la première moitié du XXe siècle. Banni de la Russie bolchévique, il s’est réfugié en Allemagne puis en France où il a contribué activement à la construction de l’Association internationale des travailleurs (AIT), fondée en 1922 à Berlin. Dans les années 1930, il adhère à la CGT-Syndicaliste révolutionnaire et collabore activement à son journal Le Combat syndicaliste.

Son article revient sur les erreurs stratégiques qui condamnent le processus révolutionnaire.

Dès l’automne 1936, l’entrée aux gouvernements de la Generalitat catalane et celui de Madrid de ministres anarchistes ; ensuite, en avril 1937, la complicité tacite de ces mêmes « camarades-ministres » quand est promulgué le décret de militarisation des milices qui met fin à l’idée d’une armée révolutionnaire sous le contrôle des organisations ouvrières ; enfin, les événements sanglants de mai 1937 à Barcelone qui voient les militants et militantes de la CNT, des Jeunesses libertaires, des Amis de Durruti et du Poum s’affronter avec les forces contre-révolutionnaires (en premier lieu les staliniens du PSUC).

Alors que les combats font rage, les ministres anarchistes Federica Montseny et Garcia Oliver, figures illustres de la CNT-FAI, appellent leurs camarades à rendre les armes et à fraterniser avec leurs opposants. La coupe est pleine, d’où le ton acerbe d’Alexandre Schapiro.

La participation gouvernementale conçue comme moyen de contrôler les velléités contre-révolutionnaires des « partenaires » républicains est jugée devant l’autel de l’histoire. Les « camarades-ministres » n’ont rien contrôlé. Par leur seule présence dans les cabinets de Caballero et de Companys, par leurs appels répétés à la « responsabilité » et au « calme », ils se sont faits complices des reculs stratégiques et des capitulations politiques.

Jérémie (AL Gard)

Alexandre Schapiro

« GUERRE OU RÉVOLUTION »

La formation à Valence d’un ministère de concentration républicaine à l’exclusion, nominativement, de l’UGT et de la CNT, n’est réellement qu’une manœuvre habile pour se débarrasser de la CNT, car l’UGT continue à y être représentée – et combien ! – par trois ministres socialistes et deux ministres communistes. Nous croyons, d’ailleurs, que la CNT aurait dû prendre les devants. Car, avoir commis une faute très grave en exigeant la participation gouvernementale ne signifie pas qu’il faille, en continuant à l’approfondir, en faire une vertu.

Cette erreur fondamentale avait suivi de près les événements du 19 juillet 1936. La CNT avait cru qu’elle gagnerait la révolution en Catalogne et dans l’Espagne en participant ministériellement, et dans tous les autres domaines, avec les ennemis les plus acharnés de la révolution. Elle a, au contraire, obligé la CNT à s’éloigner de cette révolution pour laquelle elle avait fait tant de sacrifices physiques et moraux.

Dès le 19 juillet, le mot d’ordre était : Guerre contre le fascisme et révolution sociale à l’arrière. Les collectivisations agraires et industrielles, prenaient un essor admirable parmi les ouvriers et paysans. L’organisation des milices sous le contrôle de la CNT garantissait au peuple en armes la souveraineté de la classe ouvrière et paysanne dans la conduite de la lutte contre le fascisme. La création du Conseil économique, indépendant de toute emprise politique, permettait au prolétariat l’extension, jusqu’à ses limites ultimes, d’une collectivisation provisoire, préparant le chemin pour une socialisation totale de la terre et des moyens de production.

La révolution marchait vers la victoire, malgré les difficultés énormes, qu’elle devait rencontrer inévitablement de tous côtés : sur le front et à l’arrière.

Complicité de la Direction CNT

La participation de la CNT aux gouvernements de Barcelone et de Madrid a aussitôt changé la face des choses. Sous le prétexte de concentrer tous les efforts sur la lutte armée contre le fascisme, les éléments bourgeois et étatiques de ces gouver­nements – qui forment, après tout, contre les représentants de la CNT, une majorité écrasante – exigeaient le ralentissement des mesures révolutionnaires que le peuple entendait bien mener à bonne fin.

La CNT se plia à ces exigences : elle remplissait ainsi les conditions du pacte de collaboration. Ce fut ­d’abord la militarisation des milices qui amena, bien entendu, à leur complète abolition. Le prolétariat n’avait plus en ses mains l’arme principale qui le garantissait contre les traîtres de demain. Ce fut ensuite, avec l’assentiment, voire sur l’initiative d’un ministre de la CNT, que fut crée un ministère de l’Économie nationale faisant double emploi avec le Conseil économique, organe direct du prolétariat. Ce dernier dut plier bagages, sur l’ordre même du ministre anarchiste.

La CNT rentrait, petit à petit, dans le sillon législatif délaissant chaque jour davantage, la grande route révolutionnaire, non pas par la volonté de ses alliés qui étaient en majorité. « La guerre d’abord, la révolution ensuite » devint le mot d’ordre nécessité par les soi-disant exigences du moment, mais qui réellement étaient les conditions posées par la bourgeoisie et par les socialistes autoritaires à la collaboration de la CNT.

Celle-ci se plia de nouveau à ces exigences au nom du pacte de collaboration. Il ne restait, en somme, qu’à faire la guerre et à oublier la révolution. Or la guerre se faisait en dehors des frontières de Catalogne ; c’était le gouvernement de Valence qui en était responsable. Mais ici, les leviers de commande n’étaient pas aux mains de la CNT ? On affamait le front d’Aragon – clé de voûte de toute la guerre – parce qu’on ne voulait pas donner aux anarchistes qui détenaient ce front les armes qui auraient pu servir la révolution ?

La situation est donc celle-ci : en Catalogne, où la CNT avait, de l’avis de tous, les possibilités d’un développement révolutionnaire à la base du conseil libertaire, la révolution fut volontairement étranglée pour ne pas nuire à la conduite de la guerre. Dans le reste de l’Espagne républicaine, la guerre contre le fascisme fut, en premier lieu, une guerre contre la CNT, puisque la clef de la victoire, Huesca et Saragosse, était délibérément ignorée.

On est donc en train de vouloir délibérément perdre la guerre comme on a délibérément étouffé la révolution. D’ailleurs, le gouvernement Prieto-Negrin, loin d’être un gouvernement de guerre jusqu’au bout, s’avère déjà être un gouvernement de médiation, d’abord, de paix ensuite. Les événements des 4 et 5 mai à Barcelone ont hâté l’avènement de ce gouvernement de contre-révolution.

Mais la faute en est à ceux qui, le 5 mai, ont fait appel aux anarchistes en révolte de mettre bas les armes. Le gouvernement contre-révolutionnaire Negrin a été précédé par un appel antirévolutionnaire du front populaire de Barcelone. Car si cet appel n’avait pas été fait, nous aurions eu à Barcelone la révolution.

Mysticisme de la guerre

Aujourd’hui la conduite de la guerre tombe à l’arrière-plan de nos préoccupations. La révolution étouffée à Barcelone le 5 mai, toute victoire sur les fronts ne peut autrement se terminer que par la défaite complète de toute nouvelle tentative révolutionnaire au lendemain d’une telle victoire. Nous sommes donc aujourd’hui – si nous ne voulons pas un jour être traités de traîtres à la révolution – devant l’impérieuse nécessité de proclamer hautement : la révolution seulement, et elle seule, décidera du sort de la guerre.

Mais nous nous heurtons chez nos amis d’Espagne, à une nouvelle vague de mysticisme : la mystique de la guerre. Avant le 19 juillet, c’était la mystique de la révolution qui empêchait nos camarades de comprendre ­qu’une révolution s’organise. Incapables de la réaliser au moment psychologique du 19 juillet, ils la remplacèrent par la mystique de la guerre. Et comme toute mystique fanatise, nous sommes, aujourd’hui aussi, comme avant le 19 juillet, devant une incapacité de raisonnement. Dans le numéro du 4 mai, la Solidarirad Obrera,l’organe de la CNT catalane, publiait en manchette l’appel suivant :

La guerre, camarades ! Par- dessus toutes les misères de l’arrière, par-dessus la politicaillerie indigne, par-dessus les rivalités entre partis, il y a la guerre ! De dures journées se préparent pour la Catalogne que seulement ­l’union étroite de tous pourra surmonter. Camarades : la guerre, la guerre, la guerre !

L’union étroite de tous ayant été rendu impossible par la trahison complète et absolue de toutes les parties contractantes du pacte du 19 juillet, à l’exception de la CNT, l’appel de la Soli est plutôt celui d’une voix clamant dans le désert et que le peuple lui même ne comprend plus.

L’heure est aujourd’hui à l’audace révolutionnaire. Par-dessus tous les dangers d’une rupture, tous les dangers d’une rupture brutale avec les politiciens, par-dessus toutes les embûches semées par les traîtres socialistes, communistes et républicains, par-dessus tous les risques d’une guerre civile sur les fronts et à l’arrière, il y a la révolution !

Et les dures journées qui attendent la Catalogne seront surmontées par la volonté ferme du prolétariat des villes et des campagnes de réaliser sa seule planche de salut, aujourd’hui, comme elle aurait dû l’être hier, comme elle le sera certainement demain : la révolution, la révolution, la révolution !

Alexandre Schapiro

1936-2016 :
ACTUALITÉ DE LA RÉVOLUTION ESPAGNOLE

Le 19 juillet 2016, cela fera 80 ans que le « peuple en armes », de Barcelone et des principales villes de la péninsule ibérique, mit en déroute le coup d’État militaire de Francisco Franco.

Même si l’épilogue, en 1939, de ce qui allait devenir la guerre d’Espagne, est douloureux, cela n’en représente pas moins, pour nous, un événement important. En effet, du moins durant plusieurs mois (juillet 36-août 1937), le caractère révolutionnaire, sous le pli de la bannière rouge et noire de la CNT, est indéniable.

Exposition « La Révolution libertaire »

Loin de commémorer des temps révolus, notre ambition est de revenir sur cette révolution espagnole afin d’en tirer des enseignements pour enrichir notre pratique militante présente.

C’est dans ce sens, que nous avons décidé de proposer, pour le courant de l’automne 2016 et de l’hiver 2017, une série de réunions publiques dans les villes où des groupes de l’AL sont présents.

À cette occasion, au-delà de films et de débats portant sur ce thème, il sera possible de découvrir une exposition intitulée « La révolution libertaire ». Elle a été produite et nous a été prêtée par nos compañeros et companeras de la CGT de l’État espagnol.

Cette exposition, riche de 26 panneaux, aborde différentes thématiques, entre autre : les collectivisations agraires, l’autogestion ouvrière, les ­femmes et le mouvement des Mujeres Libres, les expériences pédagogiques antiautoritaires, un autre cinéma et théâtre, les publications de la CNT-FAI, l’exil…

Jérémie (AL Gard)

TRENTE ANS DE RÉVOLUTION
ET DE CONTRE-RÉVOLUTION

Février 1902 : Grève générale à Barcelone.

Juillet 1909 : « Semaine tragique » à Barcelone. Exécution du pédagogue libertaire Francisco Ferrer.

Octobre 1910 : Fondation de la CNT (voir « 1910 : la CNT, naissance d’une légende » dans AL n° 200 de novembre 2010)

10 mars 1923 : Assassinat du leader anarchosyndicaliste catalan Salvador Segui par des pistoleros du patronat. Le groupe Nosotros, composé de figures du mouvement libertaire ibérique (Francisco Ascaso, Buenaventura Durruti, Garcia Oliver), multiplie les représailles.

Septembre 1923 : Prétextant l’agitation anarchiste, coup d’Etat militaire et dictature de Miguel Primo de Rivera.

1927 : Au sein d’une CNT condamnée à la clandestinité, création de la Fédération anarchiste ibérique (FAI) censée regrouper les éléments les plus radicaux de la centrale syndicale libertaire.

14 avril 1931 : Proclamation de la république.

Janvier 1933 : Soulèvements en Catalogne et en Andalousie. Massacre du village andalou de Casas Viejas.

Octobre 1934 : Insurrection des mineurs de la CNT et de l’UGT et Commune des Asturies. L’armée conduite par Francisco Franco réprime le mouvement. L’Espagne compte alors 30.000 détenus politiques.

Février 1936 : Victoire du Front Populaire aux élections générales. Loi d’amnistie des prisonniers politiques.

Pronunciamiento et révolution sociale

18 juillet 1936 : Le soulèvement de l’armée au Maroc se propage à la péninsule.

19 juillet 1936 : Échec du pronunciamiento (coup d’État) dans les principales villes du pays, sauf Séville et Saragosse, pourtant bastions de la CNT.

Été-automne 1936 : Départ des milices ouvrières (principalement de la CNT-FAI et du Poum) constituées en Colonnes vers le front d’Aragon. Création du Comité central des milices antifascistes de Catalogne. Vague de collectivisations des terres et de l’industrie en Catalogne, en Aragon et dans le Levant.

25 septembre 1936 : Création du Conseil de la Generalitat (gouvernement catalan) avec la participation de la CNT.

Octobre 1936 : création du Conseil d’Aragon dominé par la CNT et s’appuyant sur les Colonnes anarchistes.

Priorité à la guerre

4 novembre 1936 : Largo Caballero forme un nouveau cabinet, surnommé le « second gouvernement de la Victoire », qui compte des membres éminents de la CNT tels que Juan García Oliver (Justice), Juan López (Commerce), Federica Montseny (Santé) et Joan Peiró (Industrie).

Avril 1937 : Décret de militarisation des milices.

2–7 mai 1937 : « Semaine des barricades » à Barcelone. Des militants de la CNT, du Poum, des Jeunesses libertaires et du groupe Les Amis de Durruti s’affrontent aux staliniens du PSUC. Garcia Oliver appelle au calme. Les libertaires italiens Camilo Berneri et Francesco Barbieri sont exécutés par des agents du NKVD.

Juin 1937 : Interdiction du Poum et assassinat par les staliniens d’Andres Nin.

Août 1937 : la contre-révolution est triomphante dans la zone républicaine. Le Conseil d’Aragon est définitivement dissous. Joaquín Ascaso, son président, est emprisonné. Création du SIM, police politique formée et encadrée par le NKVD.

Défaite de la république

Juillet-novembre 1938 : Bataille de l’Ebre et débâcle républicaine.

26 janvier 1939 : Chute de Barcelone. Les armées franquistes défilent sur les Ramblas. Début de la Retirada et fuite vers la frontière française de centaines de milliers de réfugié-e-s.

24 février 1939 : Le gouvernement français reconnaît le régime franquiste. Le maréchal Pétain est nommé ambassadeur de France en Espagne.

28 mars 1939 : Chute de Madrid.

Photo d’ouverture, une affiche de la CNT-FAI : « Avidité, militarisme, guerre : c’est le fascisme. Unissons nos forces pour le détruire. »

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