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Publié par Patrick Granet

Pourquoi des islamistes européens ont-ils rejoint la rébellion syrienne? Pourquoi font-ils peur aux occidentaux et sont-ils rejetés par une partie de l'armée libre syrienne?

ATMEH (Syrie)

Certains Syriens reprochent aux djihadistes européens de souiller la pureté de leur révolution. Pour le régime de Bachar el-Assad, leur intervention est un signe que les rebelles sont des intégristes soutenus par les étrangers, et quant aux agences de sécurité occidentales, elles y voient une potentielle menace terroriste. Pourtant, malgré tout ce qu’on dit sur eux, ils évoquent rarement leurs croyances et leurs objectifs avec des étrangers.

Alors quand deux djihadistes européens ont accepté de nous parler, c’était la première fois que des combattants collaborant avec al-Qaida en Syrie expliquaient au monde pourquoi ils se battent et quel avenir ils imaginent pour le pays.

Entre 600 et 1000 combattants

Ces deux combattants -dont un est européen d’origine, converti à l’islam, et l’autre, né musulman, n’est ni européen ni arabe d’origine- ont commencé par poser leurs conditions. Leurs vrais noms et leurs nationalités ne devaient pas être divulgués; comme ils le disaient, «l’Europe, ça ira bien.» Ils ont également porté des masques pendant l’entretien pour ne pas être reconnus. «J’ai encore l’intention d’aller voir ma famille en Europe» a expliqué l’un d’eux.

Il était aussi expressément interdit de nommer la ville où aurait lieu l’interview. «Vous pouvez dire quelque part dans le nord de Bilad-el-Cham» déclara l’un des hommes, référence à la Grande Syrie du début de l’ère islamique -territoire qui englobe non seulement la Syrie moderne mais aussi le Liban, Israël-Palestine, la Jordanie et l’Irak.

Se rendre sur le lieu de l’interview posait un autre problème. Preuve de la dangerosité de la Syrie, des militants affiliés à al Qaeda sont en faction à un check-point à deux kilomètres du camp de réfugiés d’Atmeh, à la frontière avec la Turquie. Et il y a beaucoup d’autres de ces check-points sur la route menant au lieu où vivent les deux djihadistes européens. Le nombre d’enlèvements de journalistes et de travailleurs humanitaires ayant fortement augmenté ces derniers mois, les habitants de la région nous ont tous déconseillé de nous engager plus avant dans le pays. Après de longues délibérations, nous avons choisi de rester à Atmeh et envoyé à notre place un intermédiaire syrien digne de confiance pour pénétrer plus avant dans le pays. Il emmenait notre questionnaire, une caméra, et c’est lui qui a conduit les interviews.

Les rencontres avec les djihadistes européens ont eu lieu séparément, deux jours différents dans deux endroits distincts. Les interviews se sont déroulées en anglais car les combattants ne parlent pas couramment l’arabe.

Ce flux de djihadistes européens qui se rendent en Syrie attire de plus en plus l’attention des agences de sécurité occidentales qui redoutent ce qu’ils feront quand ils rentreront chez eux. Selon ce qu’ont confié des responsables des renseignements américains et européens au New York Times, il y a davantage d’Occidentaux en train de se battre en Syrie qu’en Irak, en Afghanistan, en Somalie ou au Yémen: on estime qu’ils sont entre 600 et 1.000combattants. Leur motivation est avant tout religieuse—la grande majorité sont des blancs convertis à l’islam ou des immigrants naturalisés de culture musulmane.

Blond aux yeux bleus

L’extrémisme religieux des djihadistes, leur expérience militaire en Syrie et la facilité avec laquelle ils pourraient se déplacer en Europe et aux États-Unis forment un cocktail potentiellement létal. Matthew Olsen, directeur du Centre national de l’anti-terrorisme américain, a récemment déclaré lors d’une conférence que la Syrie était devenue «le champ de bataille djihadiste prédominant dans le monde» et a émis la crainte que ce genre de djihadistes pouvaient revenir «dans le cadre d’un vrai mouvement djihadiste mondial en Europe de l’Ouest et, potentiellement, aux États-Unis.»

Abu Talal, combattant blond aux yeux bleus dissimulé sous une cagoule noire, est exactement le genre de guerrier religieux qui empêche les responsables de la sécurité d’Occident de dormir. Il raconte être venu en Syrie «pour aider les moudjahidines (djihadistes) contre Bachar» mais refuse de dire comment il est venu d’Europe. Cependant, il ajoute qu’il «retournera voir [s]a famille (en Europe), puis retournera en Syrie

Pendant l’interview, Abu Talal, qui, fusil en main, se tient assis devant une bannière noire utilisée par les groupes djihadistes, dit avoir rejoint «l’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL)» -la branche irakienne d’al-Qaida qui combat le régime d’Assad et tente d’étendre son «émirat islamique» en Syrie.

L’EIIL, dirigé par l’Irakien Abou Bakr al-Baghdadi, est considéré comme le groupe le plus radical de Syrie. Cette extension des forces d’al-Qaida qui a combattu les États-Unis et les troupes du gouvernement irakien en Irak pendant sa guerre civile dispose de bases au poste-frontière de Bab al-Hawa entre la Syrie et la Turquie et aux environs, dans les villes du nord de Racca et d’Alep, et dans le djebel turkmène, les montagnes du nord-ouest.

Il prétend que les relations sont bonnes entre l’EIIL et l’Armée syrienne libre, vaste groupe qui englobe des organisations rebelles syriennes plus traditionnelles. «Ce sont des moudjahidines et nous sommes des moudjahidines. Nous demandons à Dieu de nous guider tous pour combattre Bachar.»

«Même si les Américains attaquent, nous ne reculerons pas»

Mais pourquoi tant de gens dans le monde considèrent-ils les djihadistes étrangers comme des terroristes? «C’est drôle, répond Abu Talal, parce que nous ne tuons pas des innocents comme le font les hommes de Bachar. Le monde entier pense que la charia (la loi islamique) est mauvaise, mais ce n’est pas vrai. Nous aidons les gens... Et nous apporterons la charia ici -quoi qu’on en dise.»

Les deux djihadistes expriment souvent leur conviction que les États-Unis vont tôt ou tard s’engager en Syrie -pas pour renverser le régime d’Assad, mais pour les tuer, eux. Les deux hommes pensent que les États-Unis utiliseront des drones contre les djihadistes syriens -exactement comme ce qui est en train de se passer au Pakistan ou au Yémen.

«Je suis certain que les Américains vont commencer à utiliser des drones», explique Abu Salman, le deuxième combattant européen, qui porte un keffieh traditionnel pour cacher son identité. «Dès que nous serons débarrassés du régime d’Assad ils enverront leurs armes. Mais évidemment, nous les combattrons. Le prophète, que la paix soit sur lui, a dit: “Les infidèles vous combattront comme ils m’ont combattu.” Mais si Dieu veut, nous gagnerons cette guerre....Même si les Américains attaquent, nous ne reculerons pas.»

Abu Salman est une sorte d’électron libre dans le djihad syrien, qui se déplace comme il veut entre les groupes en fonction de qui a besoin de ses services. «Je fais de l’électronique» explique-t-il. «Je coopère avec tout groupe qui a besoin de mes services ici. Je n’ai pas rejoint un groupe en particulier à cause de la nature de mon travail, tous ont besoin de moi.»

Mais Abu Salman ajoute qu’il travaille principalement avec des groupes affiliés à al-Qaida comme Jabhat al-Nosra et l’EIIL, ou sinon avec Ahrar al-Sham et Suqoor al-Sham, des milices connues pour leur stricte application de la loi islamique. «Ce sont les meilleurs combattants de l’islam», assène-t-il.

«Ceux qui ne l'accepteront pas seront jetés dehors»

Abu Salman estime que les djihadistes étrangers en Syrie ont injustement mauvaise presse: il dit qu’il a accepté cette interview pour expliquer au monde ce qu’ils font. «Vous pouvez parlez des heures de ce que vous faites, ça ne compte pas» s’indigne-t-il. «Si vous portez la barbe, si vous faites la salât (prière musulmane) vous êtes considéré comme un terroriste. Le monde extérieur ne nous comprend pas. Ils n’ont pas la même mentalité que nous. Ils ne savent pas ce que nous voulons

Contrairement à Abu Talal, Abu Salman accepte d’expliquer comment il est arrivé en Syrie. «Je suis venu de l’aéroport(en Turquie) et j’ai passé clandestinement la frontière de la Turquie au Bilad-el-Cham, raconte-t-il. Tout le monde passe par là

Cet itinéraire est cependant en train de devenir plus ardu pour les étrangers. «La route commence à être coupée» expose Abu Salman. «On ne peut plus entrer dans le Bilad-el-Cham sans passeport syrien, il y a beaucoup plus de contrôles

Abu Salman s’accorde à dire avec son camarade djihadiste que certains éléments de l’Armée syrienne libre sont de bons «moudjahidines»—mais s’inquiète à l’idée que les États-Unis apportent leur soutien à de «mauvais» éléments de l’organisation globale. «Ils (les États-Unis) ne donnent des armes qu’aux pires groupes; ceux qui veulent la démocratie, s’indigne-t-il. Ces groupes opèrent à l’intérieur de l’Armée syrienne libre, mais ils ne se battent même pas pour la démocratie, ils ne font que voler de l’argent

La présence de djihadistes étrangers est controversée parmi les soutiens locaux de la révolte syrienne. Des islamistes étrangers fouettent ou exécutent régulièrement des partisans du régime à Racca, tandis qu’à Alep les djihadistes ont exécuté un jeune syrien qu’ils soupçonnaient de s’être rendu coupable de blasphème. Les enlèvements de Syriens, de journalistes étrangers et de travailleurs humanitaires par des islamistes ne font qu'augmenter. La semaine dernière, le père Paolo Dall'Oglio, prêtre jésuite bien connu qui vivait en Syrie depuis trente ans et était fermement pro-révolution, a disparu à Racca.

Abu Salman sait que la position des djihadistes parmi la population syrienne est fragile: il est convaincu qu’après la défaite du régime d’Assad, certains Syriens lanceront une seconde révolution contre des groupes islamistes radicaux. «Je sens que ça va arriver, affirme-t-il. Mais ça n’a pas d’importance. Parce que le prophète, que la paix soit sur lui, a dit: “Vous gagnerez cette bataille”.»

Et quand Abu Salman et les siens auront renversé Assad et écrasé les groupes rebelles moins religieux, que se passera-t-il? Que deviendront les minorités chrétiennes, alaouites et chiites, à la taille non négligeable?

«Les minorités?, répond-il. Elles n’auront qu’à l’accepter. Ceux qui ne l’accepteront pas seront jetés dehors –ou bien ils pourront partir

Jenan Moussa
Reporter itinérant pour Al-Aan TV, chaîne panarabe basée à
Dubaï

Harald Doornbos
Journaliste basé au Pakistan, est spécialiste du Moyen-Orient

Traduit par Bérengère Viennot

Foreign Policy

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