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Publié par Patrick Granet

Dès le lendemain de la manifestation parisienne du 14 juin, les médias se sont emballés sur un moment bien précis de celle-ci : la casse d’une quinzaine de baies vitrées de l’hôpital Necker-Enfants malades. Le jeu du gouvernement a été de créer le scandale, pour diviser, comme toujours, gentils et méchants. Ça marche comme sur des roulettes, bien évidemment, pour tout ce qu’il y a de démocratique, avec le cœur de pleureuses dans la presse. On lira par exemple, à côté des prises de positions des politiciens de tous bords, le communiqué de l’Institut des maladies génétiques Imagine (sur lequel on reviendra) : « […] cette atteinte au symbole que représente l’hôpital a pour but de faire vaciller le socle de valeurs partagées qui fondent notre société démocratique. Ce sont elles qui ont été mises en cause et que nous défendons aujourd’hui. » Et le moustachu en chef, Martinez, dénonce “des actes aveugles” qui discréditeraient l’opposition à la Loi travail – comme si le but des révoltés qui étaient dans les rues parisiennes ce mardi-là (et plein d’autres fois) c’était le simple retrait d’une simple loi, ou la défense du Code du travail.

Pas très différent du côté « radical ». Sur le site lundi.am, référence obligée de ce courant politique qu’est l’appelisme, par exemple, on se croirait au bar de la CGT. L’auteur d’un « témoignage de parent1 » (toujours les premiers concernés, toujours la famille…) aux bons sentiments « comprend parfaitement » que « la jeunesse […] voie un symbole » dans la casse, cependant il trouve « idiot » de briser les vitres d’un hôpital. Une prise de position bien sage et de gauche qui finit pour demander au gouvernement, en plus du retrait de la Loi travail, un financement correct des hôpitaux français. Donc, dans leur monde à eux, les blanquistes imaginaires, il y aurait aussi l’AP-HP (Assistance publique – hôpitaux de Paris, l’établissement public de santé de la région Île-de-France) ? Faudra le noter dans la prochaine réédition de leur programme post-révolution, l’indispensable « Premières mesures révolutionnaires » de sieur Hazan, celui qui sur le même lundi.am, prônait, il y a peu, « la police avec nous ». Un peu étonnant sur un site qui depuis trois mois nous sert des appels à l’insurrection, en mode « le monde ou rien »… Un peu étonnant de la part d’un site qui, le 23 novembre 2015, nous faisait l’éloge des assassins islamistes, « affranchis » parce qu’ils ne redouteraient pas la mort…2

Un texte signé Nantes Révoltée3 parle, lui, de « quelques égarés pavloviens venus casser du verre– une petite librairie juste à côté a subi le même sort que l’hôpital » et nous informe (sur quelles bases ?) que ceux qui ont brisé les baies vitrées de l’hôpital « n’ont même pas compris ce à quoi ils touchaient ». Mais s’il y a quelque chose de pavlovien, ce sont bien les prises de distance par rapport à cette attaque, face à la répression attendue. Et de plaindre les vitres d’un commerce, elles aussi frappées par la rage des révoltés (pas nantais, du coup, ou pas tous). Idem pour ce qui est du site d’infos des citoyennistes radicaux de la capitale, Paris-luttes.info, qui, en plus de son récit victimisant habituel et le fait de renvoyer à la fine analyse de lundi.am, parle de « la mauvaise blague de l’hôpital Necker… »4. L’auteur se demande même les raisons de cette casse. Peut-être qu’il ne sait pas que les hôpitaux appartiennent à l’État ou à des grandes fondations ?

On est bien loin de la critique des institutions sociales, même de celle universitaire et non conflictuelle faite par exemple par un philosophe à la renommée radicale usurpée, comme Foucault, dont certains de ces citoyennistes sont des farouches admirateurs. Les prises de position de ces « radicaux » sont du simple copié-collé des déclaration ministérielles, avec en rab’ un peu de café-commerce de gauche et beaucoup de volonté d’esquiver la répression. Elles semblent faites exprès pour jouer le jeu étatique de la division entre les gentils et les méchants.

Mais on est aussi en plein dans le champ de la politique populiste. Il s’agit du même choix, conscient ou pas, qu’on peut voir à l’origine d’un épisode assez révélateur d’une époque peut-être riche en formes spectaculaires, mais assez pauvre en perspectives révolutionnaires. Lors de la manifestation du 26 mai, toujours à Paris, un groupe de personnes masquées, « du cortège de tête », les mêmes qui, peu de temps avant, applaudissaient la chute de la vitre d’un concessionnaire Skoda, se mettent en cordon devant une boutique Emmaüs Solidarité5, pour la protéger. Il y a en effet pas mal de monde qui en veut à Emmaüs et aurait bien saisi cette occasion. On peut bien imaginer ce que se sont dit les défenseurs de la propriété privée : ça ne se fait pas, Emmaüs c’est une assoc’ humanitaire, ça ternirait l’image du « mouvement ». Pourtant, il suffit de creuser un tantinet (et ça a été expliqué, en cette occasion-là), pour savoir qu’Emmaüs est une entreprise qui se fait plein de thune sur la misère des autres6. Une entreprise comme toutes autres, l’hypocrisie en plus.

Voilà le scandale, la profanation. Les humanitaires seraient des amis, sous-entend-on . Un hôpital, ça ne se touche pas, nous dit-on. Encore plus un hôpital où sont soignés des enfants. C’est un des symboles du vivre-ensemble : on est tous susceptibles d’y avoir recours, on est tous soumis à la Médecine, qui incarne une Science bienveillante et maternelle. Mais la main qui soigne est aussi celle qui tue. Non seulement parce que le secteur sanitaire public est une des parties de l’appareil de l’État, où on trouve aussi, entre autres, l’armée, la police, la justice. Tout comme la CAF, dont, comme les hôpitaux, on est nombreux à profiter volontiers – mais cela n’en fait pas quelque chose à défendre, parce qu’il s’agit seulement du côté nourricier d’une société fondée sur l’exploitation7.
Certes, ça arrive à (presque) tout le monde d’avoir recours aux soins d’un hôpital (et parfois ça sauve la vie et c’est tant mieux). Cependant, on ne doit pas le considérer comme un lieu « neutre » ou, pire, un « sanctuaire ». Dans un hôpital on nous soigne, certes, mais est-ce qu’on nous a jamais permis de choisir pour de vrai comment être soignés ou, encore mieux, comment ne pas tomber malades, dans un monde qui est producteur de nuisances et de mort (et dont le secteur sanitaire/pharmaceutique est une partie importante) ? Le secteur médical est en effet particulièrement représentatif du côté ambivalent de la science (et de l’État).
Mais un hôpital n’est pas seulement un lieu où on se fait soigner, c’est aussi un lieu où on fait de la recherche, qui sert notamment au développement du secteur pharmaceutique. En effet, la recherche médicale, loin de l’idéal de solidarité et d’humanisme véhiculé par l’idéologie scientiste, est dirigée avant tout par les profits de l’industrie pharmaceutique. Et on sait tous où mène la recherche : à plus d’asservissement. Puis, il y a certains hôpitaux haut-de-gamme où des scientifiques font de la recherche de pointe. C’est le cas, par exemple, de la recherche en génétique. On nous la présente comme la solution aux maladies, notamment les maladies sites « orphelines » et les cancers (ces derniers sont notamment le produit de ce modèle économique et social). La recherche sur le génome promet bien pour ce qui est d’avoir encore plus de prise sur la vie de chacun et chacune. Qu’on pense seulement au bon outil de contrôle social qu’est l’identification via l’ADN, une technique issue du médical, encore futuriste il y a 30 ans, ordinaire (un ordinaire couleur gris-prison) aujourd’hui. Et l’hôpital Necker-Enfants malades est un des centres français de la recherche génétique, avec l’Institut des maladies génétiques Imagine – précisément ceux et celles qui se plaignent des vitres cassées et des valeurs démocratiques pas si partagées. Mais pour celles et ceux qui veulent tenter d’esquisser des perspectives révolutionnaires, leurs valeurs et leur science sont clairement des ennemis et doivent finir comme leurs baies vitrées.

Ce qui a été frappé mardi ce sont les vitres d’un bâtiment. Il s’agit d’un dommage économique à l’AP-HP8. Personne parmi les patients de l’hôpital n’a été incommodé (ou si ça a été le cas, plutôt par les gaz et grenades de désencerclement de la police).

Le problème est : est-ce que certains peuvent s’arroger le pouvoir de décider pour tout le monde quelles sont les cibles à attaquer et celles qui ne le sont pas (à priori, en défendant une assoc’ humanitaire, ou a posteriori avec leurs prises de distances de la casse contre l’hôpital Necker, qui a échappé à leur protection) ? Non, les seuls établissements à casser ne sont pas banques, agences d’intérim et McDo9, tout le monde en conviendra. Si on veut porter une critique plus profonde de ce monde, il y a plusieurs ruptures à faire, notamment avec des mythes de la gauche comme le respect de l’humanitarisme et de la science, l’attention au discours médiatique (à « ce que pensent les gens ») et la recherche du consensus.
L’AP-HP et les associations humanitaires sont, pour plein de raisons différentes, des cibles légitimes de la rage de ceux et celles qui, depuis trois mois, descendent dans les rues avec l’excuse de la Loi travail, tout en sachant que le Code du travail que les syndicats nous appellent à défendre sert seulement à nous attacher au turbin. Les raisons de se révolter appartiennent à celles et ceux qui passent à l’attaque (au lieu de radoter sur internet) et si la discussion sur les perspectives et les méthodes est nécessaire et peut être enrichissante, défendre des entreprises et des structures étatiques ne rentre sûrement pas dans des perspectives révolutionnaires. Encore moins pour ce qui est de la dissociation et des diverses prises de distance.
Si on veut tenter un dépassement vraiment révolutionnaire, il ne suffit pas de porter des discours (ou choisir des cibles) qui seraient « compréhensibles par tout le monde ». C’est le cas par exemple du très consensuel slogan « tout le monde déteste le police ». Certes, on la déteste tous, mais cette haine partagée n’est pas suffisante comme le plus petit dénominateur commun : les assassins islamistes aussi détestent la police. Nous devons viser vers le haut, vers la révolution. Notre révolte se doit de ne pas se limiter aux apparences, mais de cibler les racines de ce qui nous enferme.

Et non, les révoltés qui ont cassé les baies vitrées de l’Hôpital Necker ce 14 juin ne sont pas des « idiots », ni des « égarés pavloviens », ni « des types bien seuls »10. Ils sont des révoltés, et nous sommes à leurs côtés.
Il n’y a rien d’aveugle dans ce geste, mais bien une belle suggestion critique allant vers le dépassement d’un « mouvement » trop limité dans ses perspectives. Laissons derrière nous les mythes d’une gauche qui ne fait rien d’autre que défendre ce monde. Et prenons garde aux politiciens en noir qui parfois peuvent se trouver près de nous, mais qui se dissocieront de la révolte dès qu’elle sera sauvage.

Comme le dit un slogan récent : « Nous sommes tous des casseurs »… ou seulement par moments ?
Et comme le disait un tag qui a fait scandale en 2006 et qui n’a rien perdu de son urgente actualité : « Mort à la démocratie !»

27 juin 2016,
quelques anarchistes d’ici et d’ailleurs

Notes :

1 « Sur l’instrumentalisation des vitres de l’hôpital Necker – Témoignage d’un parent. »https://lundi.am/Sur-l-instrumentalisation-des-vitres-de-l-hopital-Necker-Un-parent

2 « La guerre véritable » https://lundi.am/La-guerre-veritable

3 « De l’hôpital Necker dans l’offensive spectaculaire marchande »https://nantes.indymedia.org/articles/35073

4 « Tentative de récit de la longue journée de lutte du 14 juin

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