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Publié par Patrick Granet

N’adoptons pas leur vocabulaire.

À propos de l’attentat de Nice, Le Monde, sous la plume de Soren Seelow, pose la question le 16 juillet de savoir si le tueur est «un sympathisant djihadiste dissimulé» ou s’il a«voulu sublimer son suicide en opération martyre». Faux héros ou faux martyr, c’est un vrai tueur en tout cas et l’auteur d’un attentat-suicide. Il faut ici prêter attention aux mots et se rappeler qu’il n’y avait guère d’attentat-suicide durant la guerre d’Algérie. Le terme arabe istichhadi, voisin du terme japonais kamikaze, mais lié à une religion bien différente, n’est apparu que récemment: il fut forgé dans les années 1985, pour désigner non pas les simples martyrs, mais les héros demandeurs de martyre, et brouiller de la sorte la relation entre combattant (mujahid) et témoin (chahid).

Tout est clair tant qu’on peut opposer le héros à la victime, comme l’homme qui agit à l’homme qui subit. L’idée de témoin ou de martyr (c’est le même mot en grec) introduit déjà un moyen-terme entre le héros et la victime, dans la mesure où le martyr ne se contente pas de subir son supplice, mais l’accepte pour glorifier sans violence la cause qu’il défend. Mais que signifie le fait de vouloir mourir en donnant la mort, de s’autosacrifier en perpétrant des massacres?

L’enjeu de pareille conduite se situe dans un ensemble de croyances, où la mise en scène –l’élaboration esthétique– joue un grand rôle. Que se passerait-il si la figure du justicier vêtu de noir, maniant fièrement sa kalachnikov et ceinturé d’explosifs, ou bien, comme à Nice, celle du solitaire juché au volant d’un puissant camion, bardé d’armes et apparemment inaccessible à la crainte de la mort, n’exerçait pas une sorte de fascination? Et que se passerait-il si le rêve d’un corps immortel et sexué, accédant au paradis des houris, ne prenait pas consistance dans un imaginaire culturel?

Que signifie le fait de vouloir mourir en donnant la mort, de s’autosacrifier en perpétrant des massacres?

Là où les djihadistes croient reconnaître des héros, nous voyons des tueurs qui massacrent lâchement des victimes sans défense –des «cibles molles», comme ils disent– et maquillent leurs crimes en actes exemplaires. Ils les maquillent: ils ne les «subliment» en aucune manière à nos yeux. La sublimation ne concerne pas une simple modification volontaire de l’apparence: elle tient au ressort même de la vie pulsionnelle qui réussit à s’orienter différemment et à trouver des formes d’accréditation réussies. N’adoptons donc pas le vocabulaire de ceux qui prennent des êtres inoffensifs et désarmés pour cibles privilégiées.

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Combattre toute forme de mimétisme

Comment se comporter pour que les terroristes ne réussissent pas à pourrir nos vies? Nous pouvons, bien sûr, pleurer ensemble; mais le pathétisme finit par impatienter, et, si belles et touchantes que puissent être nos cérémonies funéraires, la confusion que pratiquent les autorités entre héros et victimes nous gêne, ainsi que ce fut le cas lors du service funéraire consacré aux victimes du 13-Novembre: pourquoi donc avoir choisi les Invalides? Il faut combattre toutes les formes de mimétisme à l’égard de nos ennemis et, en tout cas, celles qui conduisent à brouiller la ligne de démarcation entre héros et victimes, comme entre sublimation et maquillage.

Le plus dangereux est de se trouver aspiré dans la terrible spirale de la violence, en confondant la légitime défense avec la simple vengeance. C’est là où se trouve le véritable piège que nous tend Daech: il faudrait proscrire les actions qui ne visent qu’à la destruction, tout en étant dépourvues de projet politique véritablement rassembleur. Dire que«nous sommes en guerre» s’apparente également au mimétisme.

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En nous traumatisant et nous contraignant à la réflexion, le terrorisme doit nous servir d’aiguillon pour penser les rapports à notre véritable patrimoine, physique, industriel, culturel et symbolique.

D’un côté, la terreur nous oblige à élargir notre notion d’expérience sensible et esthétique, en rappelant que sa liaison avec le plaisir n’a rien d’évident.

Et, de l’autre côté, la terreur nous oblige à nous interroger sur l’enjeu de cette expérience: que génère-t-elle? en quoi remet-elle en question nos manières d’être au monde? où sont nos priorités? Ce sont des questions de philosophie bien concrète qui nous concernent chacun.

Cet article est paru sur le site The Conversation le 20 juillet 2016.

Baldine Saint Girons

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