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Publié par Patrick Granet

Il y a une dizaine d’années quelques intellectuels à sensation ont remporté un succès commercial en publiant des ouvrages contre la religion. C’est le cas notamment de Richard Dawkins et son En finir avec Dieu. Dans cette réponse cinglante, Terry Eagleton fait la prouesse de rendre intelligible la foi religieuse et les fondamentaux de la théologie chrétienne aux athées les plus obtus. C’est notamment parce qu’en plus d’être un brillant critique littéraire marxiste, Eagleton a été l’animateur essentiel du courant de la gauche radicale catholique en Grande-Bretagne dans les années 1960, inspiré par Marx et Wittgenstein. C’est avec ce parcours qu’Eagleton conteste point par point les prétentions des nouveaux athées dans leur croisade antireligieuse. Il propose une défense singulière des croyants, qui rattache la religion à la politique émancipatrice et à un héritage éthique radical.

Imaginez-vous en train d’écouter quelqu’un qui déploie de grands discours sur la biologie alors que la seule connaissance qu’il a du sujet lui vient duBritish Book of Birds : vous aurez alors une idée de ce que c’est que de lire Richard Dawkins parlant de théologie. Les rationalistes militants comme Dawkins – qui est sans doute la personne la plus proche du modèle de l’athée professionnel depuis Bertrand Russell – sont d’une certaine manière les moins bien placés pour comprendre ce qu’ils fustigent, puisqu’ils ne croient pas qu’il y ait quoi que ce soit à comprendre, du moins rien qui vaille la peine d’essayer. C’est pourquoi ils produisent invariablement des caricatures vulgaires de la foi religieuse qui feraient grimacer un étudiant de théologie de première année. Plus ils abhorrent la religion, plus leurs critiques ont tendance à être mal instruites. Si on leur demandait d’émettre un jugement sur la phénoménologie ou sur la géopolitique de l’Asie du Sud, ils potasseraient certainement avec autant d’assiduité qu’ils le pourraient. Pourtant, dès qu’il s’agit de théologie, ils se contentent du moindre pastiche de réflexion. L’âge d’or médiéval de la théologie n’est plus : si elle est toujours reine des sciences, c’est aujourd’hui dans un sens autrement moins auguste.

Dawkins qui parle de Dieu, c’est un peu comme ces mafieux de l’aile droite de Cambridge qui sont entrés à la queue leu-leu au Senate House1, il y a quelques années, et qui ont voté contre la remise d’un doctorat honoris causa à Jacques Derrida. On peut subodorer que peu d’entre eux s’étaient donné la peine de lire plus de deux ou trois pages de son œuvre (et encore, c’est peut-être leur accorder un trop grand crédit). Ils auraient cependant sans aucun doute été horrifiés de recevoir un essai sur Hume de la part d’un étudiant qui n’aurait pas lu son Traité de la nature humaine. Il y a toujours des sujets à propos desquels des esprits par ailleurs scrupuleux cèdent, sans trop de résistance, aux préjugés les plus grossiers. Pour nombre de psychologues universitaires, ce sujet, c’est Jacques Lacan ; pour les philosophes d’Oxbridge, Heidegger ; pour les anciens citoyens du bloc soviétique, les écrits de Marx. Et pour les rationalistes militants, c’est la religion.

Que pense Dawkins, peut-on se demander, des distinctions épistémologiques entre Thomas d’Aquin et Jean Duns Scot ? A-t-il lu les écrits sur la subjectivité de Jean Scot Érigène, ceux de Karl Rahner sur la grâce ou encore ceux de Jürgen Moltmann sur l’espoir ? A-t-il même jamais entendu parler d’eux ? Ou bien s’imagine-t-il, tel un avocat prétentieux, qu’on peut vaincre la partie adverse dans l’ignorance totale et complaisante de son dossier le plus ardu ? Il semblerait que Dawkins se soit déjà fait dire par des théologiens qu’il montait des arguments spécieux de toutes pièces, et ce uniquement pour les faire ensuite tomber à l’eau – accusation qu’il réfute dans son ouvrage. Mais pour autant que Pour en finir avec Dieumérite d’être pris en compte, ces théologiens ont absolument raison. Dans le domaine de la théologie, Dawkins a énormément en commun avec Ian Paisley et les télé-évangélistes américains. Ils sont tous sont à peu près d’accord sur ce qu’est la religion, et diffèrent simplement en ce que Dawkins la rejette tandis que Oral Roberts et sa tribu mielleuse en font leurs choux gras.

On devra se contenter d’un petit échantillon d’exemples parmi des centaines. Dawkins considère que toute foi est aveugle, et que les enfants chrétiens et musulmans sont élevés de manière à tout croire sans rien questionner. Même les prêtres bêtas qui m’assommaient avec leurs règles de grammaire au collège ne m’ont pas appris cela. Raison, débat et doute honnête ont toujours été partie intégrante de la foi chrétienne en général. (Où donc peut-on trouver, puisqu’il nous invite à un certain moment à tout remettre en question, la critique par Dawkins de la science, de l’objectivité, du libéralisme, de l’athéisme et autres ?) La raison ne fait certainement pas tout pour les croyants, mais elle ne le fait pas davantage pour les non religieux les plus sensibles et civilisés. Même Richard Dawkins vit plus de foi que de raison. Nous conservons de nombreuses croyances qui ne reposent sur aucun fondement rationnel inattaquable, mais qu’il reste néanmoins raisonnable d’entretenir. Seuls les positivistes pensent que « rationnel » signifie « scientifique ». Dawkins rejette le point de vue sans nul doute raisonnable selon lequel il n’existe pas de compétition entre science et religion, au prétexte que cela protège la religion de toute enquête rationnelle. Seulement, il fait erreur : affirmer que la science et la religion posent des questions différentes au monde ne revient pas à suggérer que si les os de Jésus étaient découverts en Palestine, le pape devrait s’inscrire au chômage aussi vite que possible. Cela revient plutôt à affirmer que si la foi, un peu comme l’amour, doit comporter des connaissances factuelles, elle n’y est cependant pas réductible. Pour que l’affirmation selon laquelle « je vous aime » soit cohérente, je dois pouvoir expliquer ce qui chez vous le justifie ; mais mon conseiller bancaire doit pouvoir tomber d’accord avec la description éperdue que je fais de vous sans être lui-même amoureux de vous.

Dawkins soutient que l’existence ou la non-existence de Dieu est une hypothèse scientifique ouverte à la démonstration rationnelle. Or, le christianisme nous enseigne que l’affirmation de l’existence d’un Dieu doit être raisonnable mais ne correspond pas du tout à ce qu’il appelle la foi. Croire en Dieu, quoi qu’en dise Dawkins, ne revient pas à conclure à l’existence des extraterrestres ou de la Petite souris. Dieu n’est pas un super-corps céleste ou un OVNI divin dont l’existence doit nous laisser sceptiques jusqu’à ce que toutes les preuves nous aient été fournies. Les théologiens ne croient pas, comme le pense Dawkins, que Dieu soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’univers. Son caractère transcendant et invisible fait partie de ce qu’il est, ce qui n’est pas le cas du monstre du Loch Ness. Cela ne signifie pas que les personnes attachées à la religion croient en l’existence d’un trou noir, car ils considèrent également que Dieu s’est révélé : non pas, comme le pense Dawkins, sous l’apparence d’un fabricant cosmique encore plus intelligent que Dawkins lui-même (le Nouveau Testament ne dit à peu près rien de Dieu en tant que Créateur), mais – du moins pour les chrétiens – sous la forme d’un prisonnier politique honni et assassiné. Les Juifs du soi-disant Nouveau Testament avaient foi en Dieu, mais cela ne veut pas dire qu’après de nombreuses séances de débat au cours de conférences internationales ils aient décidé de promouvoir l’hypothèse qu’il existe un architecte suprême de l’univers (bien que, comme le révèle la Genèse, telle ait été leur opinion). Ils avaient foi en Dieu au sens où moi, j’ai foi en vous. Peut-être leur opinion était-elle erronée, mais ce n’était pas parce que leur hypothèse scientifique manquait de solidité.

Dawkins parle de manière sarcastique d’un Dieu personnel, comme si le sens exact de ces termes était complètement évident. Il semblerait qu’il imagine Dieu, si ce n’est exactement avec une barbe blanche, du moins comme une sorte de gars, bien qu’en modèle géant. Il se demande comment ce gars-là peut parler à des milliards de personnes en même temps, ce qui revient un peu à se demander pourquoi, si Tony Blair est un poulpe, il n’a que deux bras. Pour le judéo-christianisme, Dieu n’est pas une personne au sens où Al Gore l’est, selon toute vraisemblance. Il n’est pas non plus un principe, une entité, ou un « existant ». En un sens, il serait parfaitement cohérent pour les croyants d’affirmer qu’en fait, Dieu n’existe pas. Il est plutôt la condition de possibilité de toute entité quelle qu’elle soit, nous inclus. Il est la réponse à la question : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Dieu et l’univers ne s’additionnent pas pour former un total de deux, pas plus que mon envie et mon pied gauche ne constituent une paire d’objets.

C’est cela, et pas une espèce de super-fabricant, qu’on entend en général lorsqu’on affirme que Dieu est Créateur. Il est ce qui maintient toute chose dans son être grâce à son amour, et cela resterait le cas même si l’univers n’avait pas de commencement. Dire qu’il l’a fait advenir ex nihilo ne permet pas de mesurer son intelligence, mais de suggérer qu’il l’a fait par amour plutôt que par nécessité. Le monde n’est pas la conséquence d’une chaîne inexorable de causes et d’effets. Tout comme une œuvre moderniste, il n’est absolument pas nécessaire, et Dieu aurait aussi bien pu en venir à regretter son ouvrage il y a quelques siècles de cela. La Création est l’acte gratuit2originel. Dieu est l’artiste qui l’a fait par amour pur ou histoire de rigoler, pas un scientifique bûchant sur un projet remarquablement rationnel qui épatera à n’en plus finir ceux qui partagent sa bourse de recherche.

Parce que l’univers appartient à Dieu, il a part à sa vie, qui est la vie de la liberté. C’est pourquoi il fonctionne tout seul et pourquoi la science et Richard Dawkins sont tous deux possibles. Il en va de même pour les êtres humains : Dieu n’est pas un obstacle à notre autonomie et à notre plaisir mais, comme le défend Thomas d’Aquin, la puissance qui nous permet d’être nous-mêmes. Comme l’inconscient, il est plus proche de nous que nous le sommes de nous-mêmes. Il est la source de notre autodétermination, pas de son effaçage. Le fait d’être dépendant de lui, comme le fait d’être dépendant de nos amis, est une question de liberté et d’épanouissement. En effet, « amitié » est le mot qu’utilise Thomas d’Aquin pour décrire la relation entre Dieu et l’humanité.

Dawkins, qui est obsédé par les mécanismes de la Création tout comme ses opposants créationnistes, ne comprend rien à ces doctrines traditionnelles. Il ne comprend pas non plus que Dieu nous est transcendant (ce qui est une autre façon de dire qu’il n’avait aucune obligation de nous amener à la vie), il est dépourvu de tout besoin névrotique envers nous et veut simplement pouvoir nous aimer. Par contraste, le Dieu de Dawkins est satanique. Satan (qui signifie « accusateur » en hébreu) incarne la mauvaise identification de Dieu à un juge paternaliste et punitif, et le Dieu de Dawkins est précisément ce genre de super-moi répulsif. Cette fausse conception est abolie en la personne de Jésus, qui révèle le Père comme ami et figure aimante plutôt que comme juge. L’Être Suprême de Dawkins est le Dieu de ceux qui cherchent à prévenir la colère divine par le sacrifice d’animaux, un régime alimentaire sélectif et un comportement irréprochable. Ils ne peuvent accepter l’idée scandaleuse selon laquelle Dieu les aime simplement comme ils sont, dans toute leur pauvreté morale. C’est une des raisons pour lesquelles Saint Paul remarque que la loi est maudite. Dawkins envisage le christianisme à travers la notion étroitement légaliste de rédemption – soit d’un Dieu à la brutalité vindicative, qui sacrifie son propre enfant pour se dédommager d’une offense – et qualifie la foi de vicieuse et d’odieuse. Il y a fort à parier que l’archevêque de Cantorbéry ne pourrait qu’acquiescer. C’est l’Empire romain qui a assassiné Jésus, pas Dieu.

Dawkins trouve étrange que les chrétiens n’attendent pas la mort avec impatience, sachant qu’ils seront ainsi directement menés au paradis. Il ne voit pas que le christianisme, comme la plupart des fois religieuses, accorde une grande valeur à la vie humaine, ce qui induit la distinction entre martyr et suicidé. Le suicidé abandonne la vie parce qu’elle a perdu toute sa valeur ; le martyr renonce à son bien le plus cher pour le bien final d’autrui. Cet acte de don de soi est connu sous le nom de sacrifice, terme qui a injustement acquis toutes sortes de tonalités politiques incorrectes. Jésus, suppose Dawkins, a peut-être désiré sa propre trahison et sa propre mort, scénario que les auteurs du Nouveau Testament cherchent à invalider en incluant la scène de Gethsémané, dans laquelle Jésus panique manifestement à l’idée de son exécution imminente. Ils lui attribuent également dans le même but des propos au moment où il est sur la croix. Jésus n’est pas mort par folie ou masochisme, mais parce que l’Empire romain et tous ses laquais et autres larbins avaient pris peur devant son message d’amour, de pitié et de justice, ainsi qu’au vu de sa popularité immense auprès des pauvres. Ils se sont débarrassés de lui pour prévenir une révolte de masse au sein d’une véritable poudrière politique. Plusieurs compagnons proches de Jésus étaient probablement des Zélotes, c’est-à-dire des membres d’un mouvement clandestin anti-impérialiste. Le patronyme de Judas suggère qu’il pourrait avoir été l’un d’entre eux, ce qui rend sa traîtrise plus compréhensible : peut-être a-t-il vendu son guide du fait d’une désillusion amère, ayant reconnu qu’il n’était après tout pas le Messie. Les Messies ne naissent pas dans la pauvreté ; ils ne proscrivent pas les armes de destruction ; ils font généralement leur entrée dans la capitale à l’intérieur d’une limousine blindée, pas à dos d’âne.

Jésus qui, sauf tout le respect que nous devons à Dawkins, tirait en effet sa morale des Saintes Écritures (c’était un Juif dévot, pas le fondateur d’une nouvelle organisation branchée), était un Messie de pacotille. C’était la parodie carnavalesque d’un guide qui savait bien, semble-t-il, que tout régime qui n’est pas fondé sur la solidarité avec la fragilité et l’échec est condamné à s’effondrer sous le poids de son propre hybris. Le symbole de cet échec fut sa crucifixion. Selon cette foi, Jésus était fidèle à la source de la vie, qu’il appelait de façon énigmatique son Père. Ce dernier, sous l’apparence de Yahvé dans le Nouveau Testament, dit aux Hébreux qu’il hait leurs offrandes brûlées et que leur encens empuantit ses narines. Ils le reconnaîtront dans son être, leur rappelle-t-il, lorsqu’il verront les affamés munis de bonnes choses et les riches entièrement dépouillés. Ils ne sont pas autorisés à façonner de fétiche ou d’idole de ce Dieu, puisque la seule image qui existe de lui est un homme, en chair et en os. Pour le christianisme, le salut est une question de soin envers le malade et d’hospitalité envers l’immigrant, de protection du pauvre contre la violence du riche. Ce n’est pas le moins du monde une affaire de « religion », et cela n’implique pas de tenue vestimentaire spécifique, de comportement ritualisé ou de caractère pointilleux. (L’interdiction catholique de manger de la viande le vendredi n’est pas une règle inscrite dans les Écritures, mais provient de l’Église.)

Jésus traînait avec des putains et des marginaux, était remarquablement décontracté sur tout ce qui avait rapport au sexe, voyait la famille d’un mauvais œil (Dawkins dans sa banlieue proprette fait preuve d’une inattention douteuse à ce sujet). Jésus nous engageait à nous détendre à propos de la pauvreté et des biens matériels, avertissait ses disciples qu’ils mourraient d’une mort violente, et insistait sur le fait que la vérité tue et divise autant qu’elle libère. Il maudissait aussi les pédants à la suffisance moralisatrice et effrayait la classe dirigeante.

La foi chrétienne soutient que ceux qui sont capables de vivre en considérant la crucifixion avec calme, d’accepter que la vérité de l’histoire humaine soit traumatique et se révèle en l’image d’un corps mutilé, ont peut-être une chance de connaître une nouvelle vie – mais seulement à la faveur d’une transformation inouïe de notre condition désespérée. C’est ce qu’on nomme la résurrection. Ceux qui ne voient pas cette image terrible du martyr d’un corps innocent comme la vérité de l’histoire sont vraisemblablement des adeptes zélés de cette superstition exaltée qu’on connaît sous le nom « de progrès infini de l’humanité », dont Dawkins est un apologiste fervent. Ou bien ce pourrait être des réformateurs ou des sociaux-démocrates, ce qui, d’un point de vue chrétien, n’est tout simplement pas assez radical.

La doctrine centrale du christianisme n’est donc pas que Dieu est un bâtard. C’est plutôt, pour reprendre les termes du théologien dominicain Herbert McCabe, que si l’on n’aime pas on est mort, et que si l’on aime, d’autres se chargeront de nous tuer. Voilà donc les fameuses « chimères » et l’« opium du peuple ». Cette dernière expression est bien entendu de Marx ; mais Marx, qui décrit dans le même passage la religion comme « le cœur d’un monde sans cœur, l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu », était plus judicieux et dialectique dans son jugement que ne l’est Dawkins, flagellant à tort et à travers.

Certes, il se peut que tout cela ne soit pas plus plausible que ne l’est l’existence de la Petite souris. De nos jours, la plupart des gens doués de raison auront d’excellents arguments pour tout rejeter en bloc. Mais ceux qui critiquent la forme de culture populaire la plus riche et la plus pérenne de l’histoire de l’humanité ont l’obligation morale de se confronter à ses aspects les plus persuasifs, plutôt que d’arracher une victoire de peu de valeur en la saccageant comme un tas d’ordures ou un vulgaire charabia. La petite mise au point de théologie que je viens d’esquisser (et qui n’est rien d’autre que le b.a.-ba) n’est peut-être pas véridique, mais quiconque s’y conforme mérite selon moi le respect. Selon Dawkins, au contraire, aucune croyance religieuse, en aucun temps ni aucun lieu, ne vaut la peine d’être respectée de quelque manière que ce soit. On pourrait souligner que ceci est l’opinion d’un homme profondément hostile au dogmatisme, qui insiste par ailleurs sur le fait que même les vues religieuses modérées doivent être férocement combattues, puisqu’elles peuvent toujours mener au fanatisme.

Certains courants du libéralisme auxquels Dawkins adhère ont dégénéré jusqu’à donner aujourd’hui une idéologie néolibérale assez vicieuse, mais ce n’est selon moi pas une raison pour ne pas défendre le libéralisme. D’une manière relativement inexplicable, Dawkins parvient à sous-entendre que l’évêque d’Oxford est responsable des actes de Oussama Ben Laden. Cette position serait bien plus convaincante si la polémique était menée par un homme un tantinet moins arrogant et moins triomphaliste en ce qui concerne la science (on peut détecter dans son livre un ou deux signes de sa faillibilité), et qui pourrait se retenir d’écrire des phrases comme « on peut répondre à cette objection [à un point de vue scientifique en particulier] en suggérant […] qu’il existe plusieurs univers », comme si une suggestion constituait une réfutation scientifique. Comme on pouvait s’y attendre, Dawkins reste silencieux à propos des dégâts causés à l’humanité par la science et la technologie. Il se trouve pourtant que l’Apocalypse a indéniablement plus de chances d’en être le produit plutôt que celui de la religion. On troquerait volontiers la guerre chimique contre le retour de l’Inquisition.

L’imperturbable impartialité scientifique de Dawkins est telle que, même en quatre cents pages de livre, il a grande peine à concéder que ne serait-ce qu’un seul bénéfice humain ait pu découler de la foi religieuse, point de vuea priori invraisemblable puisqu’empiriquement faux. Les innombrables millions de personnes qui ont dédié leur vie de manière désintéressée au service des autres au nom du Christ, de Bouddha ou d’Allah, sont effacés de l’histoire de l’humanité, au nom d’une croisade autoproclamée contre la bigoterie. C’est une attitude finalement similaire à ceux qui assimilent le socialisme au Goulag. Comme le puritain dans son rapport au sexe, Dawkins voit Dieu partout, même là où son absence est évidente. Il pense par exemple que le conflit ethno-politique en Irlande du Nord se volatiliserait si la religion faisait de même, ce qui, pour quelqu’un comme moi qui passe une partie de son temps là-bas, trahit son ignorance quasi-totale sur le sujet. Il pense également, ce qui est assez étrange, que les termes « loyalisme » et « nationalisme » sont des « euphémismes » pour « protestant » et « catholique », et il ne connaît manifestement pas la différence entre un loyaliste ou un unioniste et un républicain. Il soutient également, en dépit d’un bon nombre d’indications contraires, que le terrorisme islamiste est inspiré par la religion plutôt que par la politique.

Ces opinions ne sont pas simplement celles d’un athée enragé. Ce sont celles d’un rationaliste libéral dont l’espèce est facilement reconnaissable, typique de la classe moyenne britannique. À la lecture de Dawkins, qui écrit parfois comme si la phrase « Thou still unravish’d bride of quietness3 » (c’est-à-dire « Ô toi! épouse encore inviolée de la quiétude ») était une façon diablement drôle de décrire une urne grecque, on peut assurer sans aucun doute qu’il ne serait pas du plus grand amoureux de Foucault, de la psychanalyse, d’Agitprop, du dadaïsme, de l’anarchisme ou du féminisme séparatiste que l’Europe ait connu. On imagine bien que tous ces phénomènes plairaient aussi peu à sa rationalité cassante et exsangue que la naissance virginale. Toujours est-il que l’on peut tout à fait être à la fois athée et les admirer infiniment. Sa haine envers Dieu ne peut dès lors pas être réduite au point de vue d’un scientifique admirablement dépourvu du moindre préjugé. Il faut la replacer dans un contexte culturel spécifique. On ne s’attendrait pas à rassembler beaucoup de votes en faveur de l’anarchisme ou de la naissance virginale à North Oxford. (Je tiens à préciser que j’utilise le terme « North Oxford » dans son sens idéologique et non pas géographique. Que Dawkins se tranquillise : je ne connais pas son adresse exacte.)

Il existe un genre très anglais de bon sens qui consiste en gros à ne croire que ce qu’on peut toucher, peser et goûter. Pour en finir avec Dieu provient justement, entre autres, de cette écurie. Les passages du livre les plus philistins et les plus rustauds feraient passer Dick Cheney pour le fils spirituel de Thomas Mann. Les Dix Commandements séculiers énoncés par Dawkins, dont l’un nous enjoint à profiter de notre vie sexuelle du moment qu’elle ne nuit pas à autrui, ne sont pour la plupart que des platitudes libérales. Dawkins déteste – non sans raison – les fondamentalistes ; mais pour autant que je sache, ses diatribes antireligieuses ne sont jamais allées de pair avec un travail de critique du capitalisme mondial qui engendre la haine, l’anxiété, l’insécurité et un sentiment d’humiliation, et génère le fondamentalisme. Au lieu de cela, comme ne manque pas de le ressasser les blablas médiatiques obtus, on en revient toujours à la religion.

Il n’est donc pas surprenant que Dawkins se révèle être un hégélien ringard à propos de politique mondiale : il croit en un zeitgeist4 (pour reprendre ses mots) qui induirait un progrès sans fin, ponctué du « renversement » occasionnel. « C’est toute la vague, s’extasie-t-il en bon Whig, qui continue de rouler. » Il concède généreusement qu’il existe des « revers circonscrits dans le temps et dans l’espace », comme le gouvernement américain actuel (comme si ce régime était une aberration électorale et non pas le signe annonciateur d’une transformation drastique de l’ordre mondial, avec laquelle nous devrons probablement cohabiter pendant un bon bout de temps). Dawkins croit au contraire, dans la lignée de Herbert Spencer, que « la tendance progressive est manifeste et ne va pas s’arrêter. » Nous en sommes donc là : c’est M. Science Publique lui-même qui nous annonce qu’en dehors de quelques hoquets localisés et temporaires tels que les catastrophes écologiques, la famine, les guerres ethniques et les terres dévastées par le nucléaire, l’Histoire est en perpétuelle amélioration.

Exception faite des quelques gestes symboliques de reconnaissance envers les croyants « sophistiqués », Dawkins a une forte tendance à voir religion et religion fondamentaliste comme une seule et même chose. Non seulement cette conception est un contresens grotesque, mais c’est également une technique qui lui permet d’écarter tout autre forme de foi réflexive, en sous-entendant qu’elle appartient à la coterie et pas à la masse. Le nombre énorme de croyants attachés à une forme de théologie telle que celle que j’ai décrite plus haut peut donc (et c’est bien pratique) être rangé dans la catégorie des péquenauds qui assassinent les avorteurs et diffament les homosexuels. En ce qui concerne ces outrances, en tous cas, Pour en finir avec Dieu fait à coup sûr du bon travail. Les deux textes les plus meurtriers de la planète, si ce n’est peut-être les e-mails de Donald Rumsfeld, sont la Bible et le Coran ; Dawkins, en tant que l’un des libéraux les plus brillants et les plus nocifs qui soient, à la fois, a fait un boulot merveilleux en dénonçant ce genre de psychopathologie connue sous le nom de fondamentalisme, qu’il soit texan ou taliban. Il a bien raison de répudier le courant imposteur du libéralisme, qui croit qu’il faut respecter les idées idiotes ou détestables d’autrui simplement parce que ce sont celles d’autrui. Avec son ton admirablement coléreux, Pour en finir avec Dieu affirme que le statut des athées aux Etats-Unis est aujourd’hui peu ou prou le même qu’il y a une cinquantaine d’années. L’œuvre est remplie de vignettes saisissantes décrivant les horreurs absolues commises par la religion, fondamentaliste ou autre. Près de 50 % des Américains croient que la parousie glorieuse est imminente, et certains d’entre eux font tout leur possible pour la provoquer. Mais Dawkins aurait très bien pu nous dire tout cela sans faire preuve ni de cette effroyable médisance avec laquelle il rembarre ceux de ses collègues qui osent ne pas être d’accord avec lui, ni d’une telle inculture en matière de théologie. Il aurait peut-être aussi pu éviter d’être le deuxième individu le plus cité dans son propre livre – si toutefois l’on considère Dieu comme un individu.

Traduit de l’anglais par Juliette Raulet.

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