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Publié par Patrick Granet

Quasiment pas traduit en France, cet activiste, auteur l'an dernier d'une somme sur les homosexuels aux États-Unis, a eu une profonde influence sur le mouvement gay.

Écrivain, scénariste, militant, fondateur des deux plus importantes associations de lutte contre le sida (le GMHC et Act Up), Larry Kramer est presque inconnu en France, et pour cause: un seul de ses livres y a été traduit, tandis que tous ses plus grands écrits sur le VIH ont été écartés. Pourtant, son actualité est riche. Il y a un an sortait In Love And Anger, documentaire produit par HBO qui racontait son histoire et son influence déterminante dans la victoire médicale contre le sida. Au même moment, le premier tome du magnum opus sur lequel il travaille depuis des décennies, The American People, long de 800 pages, racontait l'histoire américaine à travers ses maladies et l'héritage des homosexuels qui ont marqué sa culture. Le second tome devrait sortir cette année.

Mais voilà, personne n'en a parlé. Ni Le Monde, ni Libération.

Aujourd'hui, jour de la Marche des fiertés, le réalisateur Robin Campillo et l'ancien président d'Act Up-Paris, Philippe Mangeot, tourneront les premières scènes de leur prochain film, dont la sortie est prévue pour l'année prochaine. Le cortège tentera de ressusciter l'énergie des grands cortèges d'Act Up pendant ses premières années (l'action se passe entre 1992 et 1996). Ce film pourrait marquer le début d'un revival historique sur la place importante de notre pays dans la lutte contre le sida. Mais le souvenir s'évapore chez les gays, malgré le nombre soutenu de documentaires américains qui racontent cette épopée révolutionnaire. Les trentenaires et les jeunes semblent de désintéresser de tout ce qui leur permet de baiser aujourd'hui d'une manière plus insouciante, et des héros oubliés.

Le plus grand harangueur de foules de l'activisme gay

Larry Kramer est né en 1935. Aujourd'hui, c'est un homme fragile, âgé, qui a failli décéder à 78 ans, en 2013, lors d'une transplantation du foie, première médicale chez un séropositif co-infecté par l'hépatite C. A son âge, il est pourtant présent sur Facebook où il persiste à dire ce qu'il pense. Car Larry Kramer est connu pour être le plus grand harangueur de foules de l'activisme gay et sida. Pour les gays, il est l'équivalent de Malcom X et toute sa vie, il n'a reculé devant rien, malgré l'impopularité de ses propos. En personnifiant l'aile dure du mouvement associatif, il a changé l'esprit de milliers de personnes qui ont essaimé à travers les États-Unis et le monde. Il a créé une armée.

Il fut le premier à théoriser, dans son meilleur livre, Reports From The Holocaust, que le sida était une guerre et que les gouvernements étaient responsables d'un holocauste mondial dont les victimes étaient des homosexuels, des noirs, des toxicomanes, des prostituées, des femmes. Des personnes rejetées car marginalisées. «Le sida est un génocide intentionnel!»,cria-t-il tout au long des années 1980 et 1990.


Kramer est aussi célèbre pour son livre prémonitoire de 1978, Faggots (le seul traduit en français), qui posait la question de la place de la sexualité dans la culture gay, avant que le sida n'accentue davantage ce sujet. Sa pièce The Normal Heart, qui fut adaptée avec succès au cinéma en 2014 avec un Mark Ruffalo brillant dans son rôle, est désormais considérée comme un grand classique du théâtre américain moderne, tout comme Angels In America de Tony Kushner.

Pourquoi un tel oubli?

Pourquoi un tel oubli en France?

Le monde culturel français semble avoir pris un certain plaisir à ignorer Kramer. Quand la France était sous le charme béat d'Hervé Guibert, il représentait tout son contraire. Il n'essayait pas de susciter la pitié, il était incendiaire dans les médias et n'hésitait pas à préconiser l'action directe contre les autorités de New York quand Act Up réinventait la désobéissance civile. L’édition française est coupable du désintérêt de notre pays face à un tel leader, ce qui montre un mépris envers le meilleur agitateur LGBT, à la fois radical et concret, qui aurait été une source d’inspiration pour Nuit Debout, par exemple, et surtout pour un milieu gay hexagonal en manque d’objectifs fédérateurs.

«Nous voulons des résultats concrets», répétait-il face à la pénurie de médicaments. Sociologiquement, les chercheurs français n'ont pas voulu s'intéresser à celui qui a inspiré un mouvement international qui a abouti aux traitements efficaces et leurs génériques dont on dispose aujourd'hui. «Il y a eu une médecine avant Kramer et une médecine après Kramer», dit le chercheur américain Anthony Fauci. Quand on pense que la France est le seul pays européen où Act Up est parvenu à faire plier l'industrie pharmaceutique et les institutions médicales, faisant de notre pays le premier à disposer des multithérapies qui ont sauvé tant de personnes, on se demande pourquoi l'édition, et le monde académique en général, ont écarté un tel visionnaire.

Enfant de Yale, Kramer connaît pourtant l'académie comme sa poche. C'est ce qui rend si attrayant son style ordurier et insultant. Dans ses livres, on dirait Richard Burton qui s'engueule avec Liz Taylor dans Who's Afraid of Virginia Woolf?: il utilise le mot merde avec une telle régularité que cela devient comique. Il est toujours à son maximum quand il s'adresse directement à un public, ce qui a d'ailleurs influencé sa manière d'écrire. Il écrit comme s'il hurlait. Il est motivé, non pas par l'érudition, ce qui le sépare du monde universitaire, mais par l'esprit de justice, qui entraîne l'esprit de vengeance. Car Kramer se venge tout le temps. Pour citer Jessica Ford, on ne peut pas changer le monde mais on peut au moins embarrasser les coupables. On ne peut donc pas comprendre et soutenir la cause LGBT si l'on ne lit pas Larry Kramer ou si on ne sait pas ce qu'il a fait. Il est notre Daddy à tous.

Les racines homosexuelles d'une nation

Cela dit, The American People n'est pas facile à lire. Ses 800 pages mériteraient un éditing plus radical et, comme le note le New York Times, le livre est formidable dans sa passion mais modeste dans son écriture. Le propos, raconter l'histoire de son pays à travers des milliers de notes et de recherches, paraît encore plus confus quand Kramer change intentionnellement l'identité des personnes célèbres, lui qui nous a habitué à insulter les gens sous leurs vrais noms –on se demande pourquoi il prend des précautions. De plus, le livre n'a pas de chapitres ni de sommaire, et encore moins de plan, il faut y sauter au hasard pour y trouver une foule d'anecdotes historiques sur les épidémies, la médecine, la politique.


Depuis quelques années, Kramer poursuit une mission historique: prouver par les faits que de grands hommes politiques américains étaient gays. Le premier livre à avoir lancé ce mouvement était The Intimate World of Abraham Lincolnde C.A. Tripp, en 2005. Ici, il apporte de nouvelles preuves. Son but n'est pas de chercher des homosexuels partout. Mais il pense que l'histoire est écrite par des hétérosexuels et la plupart d'entre eux n'ont pas de gaydar (le sixième sens qui permet aux homosexuels de se reconnaître). Il veut prouver que l'histoire politique américaine est directement influencée par les homosexuels, particulièrement ceux du XIXe siècle. Sur ce point, The American People suit le livre fondamental qui a influencé tous les autres, Gay American History de Jonathan Katz, sorti en 1976 et qui reste aujourd'hui le meilleur recueil d'archives jamais écrit sur les racines homosexuelles, lesbiennes et trans d'une nation.

Tiens, un autre chef d'œuvre pas traduit en France.

How quaint.

Didier Lestrade

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Par Didier Lestrade

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