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Publié par Patrick Granet

oute société qui aura rompu avec la propriété privée sera forcée, selon nous, de s'organiser en communisme anarchiste. L'anarchie mène au communisme, et le communisme à l'anarchie, l'un et l’autre n'étant que l'expression de la tendance prédominante des sociétés modernes, la recherche de l'égalité.

Il fut un temps où une famille de paysans pouvait considérer le blé qu'elle faisait pousser et les habits de laine tissés dans la chaumière comme des produits de son propre travail. Même alors, cette manière de voir n'était pas tout à fait correcte. Il y avait des routes et des ponts faits en commun, des marais asséchés par un travail collectif et des pâturages communaux enclos de haies que tous entretenaient. Une amélioration dans les métiers à tisser, ou dans les modes de teinture des tissus, profitait à tous ; à cette époque, une famille de paysans ne pouvait vivre qu'à condition de trouver appui, en mille occasions, dans le village, la commune.

Mais aujourd'hui, dans cet état de l'industrie où tout s'entrelace et se tient, où chaque branche de la production se sert de toutes les autres, la prétentions de donner une origine individualiste aux produits est absolument insoutenable. Si les industries textiles ou la métallurgie ont atteint un étonnante perfection dans les pays civilisés, elles le doivent au développement simultané de mille autres industries, grandes et petites ; elles le doivent à l'extension du réseau ferré, à la navigation transatlantique, à l'adresse de millions de travailleurs, à un certain degré de culture générale de toute la classe ouvrière, à des travaux, enfin, exécutés de l'un à l'autre bout du monde.

Les Italiens qui mouraient du choléra en creusant le canal de Suez, ou d'ankylosite dans le tunnel du Gothard, et les Américains que les obus fauchaient dans la guerre pour l'abolition de l'esclavage, ont contribué au développement de l'industrie cotonnière en France et en Angleterre, non moins que les jeunes filles qui s'étiolent dans les manufactures de Manchester ou de Rouen, ou que l'ingénieur qui aura fait (d'après la suggestion de tel travailleur) quelque amélioration dans un métier de tissage.

Comment vouloir estimer la part qui revient à chacun, des richesses que nous contribuons tous à accumuler ?

En nous plaçant à ce point de vue général, synthétique, de la production, nous ne pouvons pas admettre avec les collectivistes, qu'une rémunération proportionnelle aux heures de travail fournies 'par chacun à la production des richesses puisse être un idéal, ou même un pas en avant vers cet idéal. Sans discuter ici si réellement la valeur d'échange des marchandises est mesurée dans la société actuelle par la quantité de travail nécessaire pour les produire (ainsi que l'ont affirmé Smith et Ricardo, dont Marx a repris la tradition), il nous suffira de dire, quitte à y revenir plus tard, que l'idéal collectiviste nous paraît irréalisable dans une société qui considérerait les instruments de production comme un patrimoine commun. Basée sur ce principe, elle se verrait forcée d'abandonner sur-le-champ toute forme de salariat.

Nous sommes persuadés que l'individualisme mitigé du système collectiviste ne pourrait exister à côté du communisme partiel de la possession par tous du sol et des instruments de travail. Une nouvelle forme de possession demande une nouvelle forme de rétribution. Une nouvelle forme de production ne pourrait maintenir l'ancienne forme de consommation, comme elle ne pourrait s'accommoder aux anciennes formes d'organisation politique.

Le salariat est né de l'appropriation personnelle du sol et des instruments de production par quelques-uns. C'était la condition nécessaire pour le développement de la production capitaliste : il mourra avec elle, lors même que l'on chercherait à le déguiser sous forme de " bons de travail ". La possession commune des instruments de travail amènera nécessairement la jouissance en commun des fruits du labeur commun.

Nous maintenons, en outre, que le communisme est non seulement désirable, mais que les sociétés actuelles, fondées sur l'individualisme, sont même forcées continuellement de marcher vers le communisme.

Le développement de l'individualisme pendant les trois derniers siècles s'explique surtout par les efforts de l'homme voulant se prémunir contre les pouvoirs du capital et de l'Etat. Il a cru un moment et ceux qui formulaient pour lui sa pensée ont prêché qu'il pouvait s'affranchir entièrement de l'Etat et de la société. " Moyennant l'argent, disait-il, je peux acheter tout ce dont j'aurai besoin. " Mais l'individu a fait fausse route, et l'histoire moderne le ramène à reconnaître que sans le concours de tous, il ne peut rien, même avec ses coffres-forts remplis d'or.

En effet, à côté de ce courant individualiste, nous voyons dans toute l'histoire moderne 1a tendance d'une part, à retenir ce qui reste du communisme partiel de l'antiquité, et d'autre part, à rétablir le principe communiste dans mille et mille manifestations de la vie.

Dès que les communes des Xe, XIe et XIIe siècles eurent réussi à s'émanciper du seigneur laïque ou religieux, elles donnèrent immédiatement une grande extension au travail en commun, à la consommation en commun.

La cité - non pas les particuliers, - affrétait des navires et expédiait ses caravanes pour le commerce lointain dont le bénéfice revenait à tous, non aux individus ; elle achetait aussi les provisions pour ses habitants. Les traces de ces institutions se sont maintenues jusqu'au XIX, siècle, et les peuples en conservent pieusement le souvenir dans leurs légendes.

Tout cela a disparu. Mais la commune rurale lutte encore pour maintenir les derniers vestiges de ce communisme, et elle y réussit, tant que l'Etat ne vient pas jeter son glaive pesant dans la balance.

En même temps, de nouvelles organisations basées sur le même principe : à chacun selon ses besoins, surgissent sous mille aspects divers ; car, sans une certaine dose de communisme les sociétés actuelles ne sauraient vivre. Malgré le tour étroitement égoïste donné aux esprits par la production marchande, la tendance communiste se révèle à chaque instant et pénètre dans nos relations sous toutes les formes.

Le pont, dont le passage était payé autrefois par les passants, est devenu monument public. La route pavée, que l'on payait jadis à tant la lieue, n'existe plus qu'en Orient. Les musées, les bibliothèques libres, les écoles gratuites, les repas communs des enfants; les parcs et les jardins ouverts à tous; les rues pavées et éclairées, libres à tout le monde ; l'eau envoyée à domicile avec tendance générale à ne pas tenir compte de la quantité consommée, - autant d'institutions fondées sur le principe : " Prenez ce qu'il vous faut".

Les tramways et les voies ferrées introduisent déjà le billet d'abonnement mensuel ou annuel, sans tenir compte du nombre des voyages ; et récemment, toute une nation, la Hongrie, a introduit sur son réseau de chemins de fer le billet par zones, qui permet de parcourir cinq cents ou mille kilomètres pour le même prix. Il n'y a pas loin de là au prix uniforme, comme celui du service postal. Dans toutes ces innovations et mille autres, la tendance est de ne pas mesurer la consommation. Un tel veut parcourir mille lieues et tel autre cinq cents seulement. Ce sont là des besoins personnels, et il n'y a aucune raison de faire payer l'un deux fois plus que l'autre parce qu'il est deux fois plus intense. Voilà les phénomènes qui se montrent jusque dans nos sociétés individualistes.

La tendance, si faible soit-elle encore, est en outre de placer les besoins de l'individu au-dessus de l'évaluation des services qu'il a rendus, ou qu'il rendra un jour à la société. On arrive à considérer la société comme un tout, dont chaque partie est si intimement liée aux autres, que le service rendu à tel individu est un service rendu à tous.

Quand vous allez dans une bibliothèque publique, - pas la Bibliothèque nationale de Paris, par exemple, mais disons celle de Londres ou de Berlin - le bibliothécaire ne vous demande pas quels services vous avez rendus à la société pour vous donner le bouquin, ou les cinquante bouquins que vous lui réclamez, et il vous aide au besoin si vous ne savez pas les trouver dans le catalogue. Moyennant un droit d'entrée uniforme - et très souvent c'est une contribution en travail que l'on préfère - la société scientifique ouvre ses musées, ses jardins, sa bibliothèque, ses laboratoires, ses fêtes annuelles, à chacun de ses membres, qu'il soit un Darwin ou un simple amateur.

A Pétersbourg, si vous poursuivez une invention, vous allez dans un atelier spécial où l'on vous donne une place, un établi de menuisier, un tour de mécanicien, tous les outils nécessaires, tous les instruments de précision, pourvu que vous sachiez les manier; - et on vous laisse travailler tant que cela vous plaira. Voilà les outils, intéressez des amis à votre idée, associez-vous à d'autres camarades de divers métiers si vous ne préférez travailler seul, inventez la machine d'aviation, ou n'inventez rien - c'est votre affaire. Une idée vous entraîne, - cela suffit.

De même, les marins d'un bateau de sauvetage ne demandent pas leurs titres aux matelots d'un navire qui sombre ; ils lancent l'embarcation, risquent leur vie dans les lames furibondes, et périssent quelquefois, pour sauver des hommes qu'ils ne connaissent même pas. Et pourquoi les connaîtraient-ils ? " On a besoin de nos services ; il y a là des êtres humains -cela suffit, leur droit est établi. - Sauvons-les ! "

Voilà la tendance, éminemment communiste, qui se fait jour partout, sous tous les aspects possibles, au sein même de nos sociétés qui prêchent l'individualisme.

Et que demain, une de nos grandes cités, si égoïstes en temps ordinaire, soit visitée par une calamité quelconque - celle d'un siège, par exemple cette même cité décidera que les premiers besoins à satisfaire sont ceux des enfants et des vieillards ; sans s'informer des services qu'ils ont rendus ou rendront à la société, il faut d'abord les nourrir, prendre soin des combattants, indépendamment de la bravoure ou de l'intelligence dont chacun d'eux aura fait preuve, et, par milliers, femmes et hommes rivaliseront d'abnégation pour soigner les blessés.

La tendance existe. Elle s'accentue dès que les besoins les plus impérieux de chacun sont satisfaits, à mesure que la force productrice de l'humanité augmente ; elle s'accentue encore plus chaque fois qu'une grande idée vient prendre la place des préoccupations mesquines de notre vie quotidienne.

Comment donc douter que, le jour où les instruments de production seraient remis à tous, où l'on ferait la besogne en commun, et le travail, recouvrant cette fois la place d'honneur dans la société, produirait bien plus qu'il ne faut pour tous - comment douter qu'alors, cette tendance (déjà si puissante) n'élargisse sa sphère d'action jusqu'à devenir le principe même de la vie sociale ?

D'après ces indices, et réfléchissant, en outre, au côté pratique de l'expropriation dont nous allons parler dans les chapitres suivants, nous sommes d'avis que notre première obligation, quand la révolution aura brisé la force qui maintient le système actuel, sera de réaliser immédiatement le communisme.

Mais notre communisme n'est ni celui des phalanstériens, ni celui des théoriciens autoritaires allemands. C'est le communisme anarchiste, le communisme sans gouvernement, - celui des hommes libres. C'est la synthèse des deux buts poursuivis par l'humanité à travers les âges - la liberté économique et la liberté politique.













En prenant " l'anarchie " pour idéal d'organisation politique, nous ne faisons encore que formuler une autre tendance prononcée de l'humanité. Chaque fois que la marche du développement des sociétés européennes l'a permis, elles secouaient le joug de l'autorité et ébauchaient un système basé sur les principes de la liberté individuelle. Et nous voyons dans 1'liistoire que les périodes durant lesquelles les gouvernements furent ébranlés, à la suite de révoltes partielles ou générales, ont été des époques de progrès soudain sur le terrain économique et intellectuel.

Tantôt c'est l'affranchissement des communes, dont les monuments - fruit du travail libre d'associations libres - n'ont jamais été surpassés depuis ; tantôt c'est le soulèvement des paysans qui fit la Réforme et mit en péril la Papauté ; tantôt c'est la société, libre un moment, que créèrent de l'autre côté de l'Atlantique les mécontents venus de la vieille Europe.

Et si nous observons le développement présent des nations civilisées, nous y voyons, à ne pas s'y méprendre, un mouvement de plus en plus accusé pour limiter la sphère d'action du gouvernement et laisser toujours plus de liberté à l'individu. C'est l'évolution actuelle, gênée, il est vrai, par le fatras d'institutions et de préjugés hérités du passé ; comme toutes les évolutions, elle n'attend que la révolution pour renverser les vieilles masures qui lui font obstacle, pour prendre un libre essor dans la société régénérée.

Après avoir tenté longtemps vainement de résoudre ce problème insoluble : celui de se donner un Gouvernement, " qui puisse contraindre l'individu à l'obéissance, sans toutefois cesser d'obéir lui-même à la société ", l'humanité s'essaye à se délivrer de toute espèce de gouvernement et à satisfaire ses besoins (l'organisation par la libre entente entre individus et groupes poursuivant le même but. L'indépendance de chaque minime unité territoriale devient un besoin pressant ; le commun accord remplace la loi, et, pardessus les frontières, règle les intérêts particuliers en vue d'un but général.

Tout ce qui fut jadis considéré comme fonction du gouvernement lui est disputé aujourd'hui : on s'arrange plus facilement et mieux sans son intervention. En étudiant les progrès faits dans cette direction, nous sommes amenés à conclure que l'humanité tend à réduire à zéro l'action des gouvernements, c'est-à-dire à abolir l'Etat, cette personnification de l'injustice, de l'oppression et du monopole.

Nous pouvons déjà entrevoir un monde où l'individu, cessant d'être lié par des lois, n'aura que des habitudes sociales - résultat du besoin éprouvé par chacun d'entre nous, de chercher l'appui, la coopération, la sympathie de ses voisins.

Certainement, l'idée d'une société sans Etat suscitera, pour le moins, autant d'objections que l'économie politique d'une société sans capital privé. Tous, nous avons été nourris de préjugés sur les fonctions providentielles de l'Etat. Toute notre éducation, depuis l'enseignement des traditions romaines jusqu'au code de Byzance que l'on étudie sous le nom de droit romain, et les sciences diverses professées dans les universités, nous habituent à croire au gouvernement et aux vertus de l'Etat-Providence.

Des systèmes de philosophie ont été élaborés et enseignés pour maintenir ce préjugé. Des théories de la loi sont rédigées dans le même but. Toute la politique est basée sur ce principe ; et chaque politicien, quelle que soit sa nuance, vient toujours dire au peuple : " Donnez-moi le pouvoir, je veux, je peux vous affranchir des misères qui pèsent sur vous ! "

Du berceau au tombeau tous nos agissements sont dirigés par ce principe. Ouvrez n'importe quel livre de sociologie, de jurisprudence, vous y trouverez toujours le gouvernement, son organisation, ses actes, prenant une place si grande que nous nous habituons à croire qu'il n'y a rien en dehors du gouvernement et des hommes d'Etat.

La même leçon est répétée sur. tous les tons par la presse. Des colonnes entières sont consacrées aux débats des parlements, aux intrigues des politiciens ; c'est à peine si la vie quotidienne, immense, d'une nation s'y fait jour dans quelques lignes traitant un sujet économique, à propos d'une loi, ou, dans les faits divers, par l'intermédiaire de la police. Et quand vous lisez ces journaux, vous ne pensez guère au nombre incalculable d'êtres - toute l'humanité, pour ainsi dire - qui grandissent et qui meurent, qui connaissent les douleurs, qui travaillent et consomment, pensent et créent, par-delà ces quelques personnages encombrante que l'on a magnifiés jusqu'à leur faire cacher l'humanité, de leurs ombres, grossies par notre ignorance.

Et cependant, dès qu'on passe de la matière imprimée à la vie même, dès qu'on jette un coup d’œil sur la société, on est frappé de la part infinitésimale qu'y joue le gouvernement. Balzac avait déjà remarqué combien de millions de paysans restent leur vie entière sans rien connaître de l'Etat, sauf les lourds impôts qu'ils sont forcés de lui payer. Chaque jour des millions de transactions sont faites sans l'intervention du gouvernement, et les plus grosses d’entre elles - celles du commerce et de la Bourse sont traitées de telle façon que le gouvernement ne pourrait même pas être invoqué si l'une des parties contractantes avait l'intention de ne pas tenir son engagement. Parlez à un homme qui connaît le commerce, et il vous dira que les échanges opérés chaque jour entre les commerçants seraient d'une impossibilité absolue s'ils n'étaient basés sur la confiance mutuelle. L'habitude de tenir parole, le désir de ne pas perdre son crédit suffisent amplement pour maintenir cette honnêteté relative, - l'honnêteté commerciale. Celui-là même qui n'éprouve pas le moindre remords à empoisonner sa clientèle par des drogues infectes, couvertes d'étiquettes pompeuses, tient à honneur de garder ses engagements. Or, si cette moralité relative a pu se développer jusque dans les conditions actuelles, alors que l'enrichissement est le seul mobile et le seul objectif, - pouvons-nous douter qu'elle ne progresse rapidement dès que l'appropriation des fruits du labeur d'autrui ne sera plus la base même de la société?

Un autre trait frappant, qui caractérise surtout notre génération, parle encore mieux en faveur de nos idées. C'est l'accroissement continuel du champ des entreprises dues à l'initiative privée et le développement prodigieux des groupements libres de tout genre. Nous en parlerons plus longuement dans les chapitres consacrés à la Libre Entente. Qu’il nous suffise de dire ici que ces faits sont nombreux et si habituels, qu'ils forment l'essence de la seconde moitié de ce siècle, alors même que les écrivains en socialisme et en politique les ignorent, préférant nous entretenir toujours des fonctions du gouvernement. Ces organisations libres, variées à l'infini, sont un produit si naturel ; elles croissent si rapidement et elles se groupent avec tant de facilité ; elles sont un résultat si nécessaire de l'accroissement continuel des besoins de l'homme civilisé, et enfin elles remplacent si avantageusement l'immixtion gouvernementale, que nous devons reconnaître en elles un facteur de plus en plus important dans la vie des sociétés.

Si elles ne s'étendent pas encore à l'ensemble des manifestations de la vie, c'est qu'elles rencontrent un obstacle insurmontable dans la misère du travailleur, dans les castes de la société actuelle, dans l'appropriation privée du capital, dans l'Etat. Abolissez ces obstacles et vous les verrez couvrir l'immense domaine de l'activité des hommes civilisés.

L'histoire des cinquante dernières années a fourni la preuve vivante de l'impuissance du gouvernement représentatif à s'acquitter des fonctions dont on a voulu l'affubler. On citera un jour le XIX' siècle comme la date de l'avortement du parlementarisme.

Mais cette impuissance devient si évidente pour tous, les fautes du parlementarisme et les vices fondamentaux du principe représentatif sont si frappants, que les quelques penseurs qui en ont fait la critique (J.-S- Mill, Leverdays) n'ont eu qu'à traduire le mécontentement populaire. En effet, ne conçoit-on pas qu'il est absurde de nommer quelques hommes et de leur dire Faites-nous des lois sur toutes les manifestations de notre vie, lors même que chacun de vous les ignore " ? On commence à comprendre que gouvernement des majorités veut dire abandon de toutes les affaires du pays à ceux qui font les majorités, c'est-à-dire, aux " crapauds du marais ", à la Chambre et dans les comices : à ceux en un mot qui n'ont pas d'opinion. L'humanité cherche, et elle trouve déjà de nouvelles issues.

L'Union postale internationale, les unions de chemins de fer, les sociétés savantes nous donnent l'exemple de solutions trouvées par la libre entente, au lieu et place de la loi.

Aujourd'hui, lorsque des groupes disséminés aux quatre coins du globe veulent arriver à s'organiser pour un but quelconque, ils ne nomment plus un parlement international de députés bonsà tout faire, auxquels on dit : "Votez-nous des lois, nous obéirons". Quand on ne peut pas s'entendre directement ou par correspondance, on envoie des délégués connaissant la question spéciale à traiter et on leur dit : " Tâchez de vous accorder sur telle question et alors revenez, - non pas avec une loi dans votre poche, mais avec une proposition d'entente que nous accepterons ou n'accepterons pas. "

C'est ainsi qu'agissent les grandes compagnies industrielles, les sociétés savantes, les associations de toute sorte qui couvrent déjà l'Europe et les Etats-Unis. Et c'est ainsi que devra agir une société affranchie. Pour faire l'expropriation, il lui sera absolument impossible de s'organiser sur le principe de la représentation parlementaire. Une société fondée sur le servage pouvait s'arranger de la monarchie absolue : une société basée sur le salariat et l'exploitation des masses par les détenteurs du capital s'accommodait du parlementarisme. Mais une société libre, rentrant en possession de l'héritage commun, devra chercher dans le libre groupement et la libre fédération des groupes une organisation nouvelle, qui convienne à la phase économique nouvelle de l'histoire.

A chaque phase économique répond sa phase politique, et il sera impossible de toucher à la propriété sans trouver du même coup un nouveau mode de vie politique.

L'EXPROPRIATION











On raconte qu'en 1848, Rothschild, se voyant menacé dans sa fortune par la Révolution, inventa la farce suivante : - " je veux bien admettre, disait-il, que ma fortune soit acquise aux dépens des autres. Mais, partagée entre tant de millions d’Européens, elle ne ferait qu'un seul écu par personne. Eh bien ! je m'engage à restituer à chacun son écu, s'il me le demande. "

Cela dit et dûment publié, notre millionnaire se promenait tranquillement dans les rues de Francfort. Trois ou quatre passants lui demandèrent leur écu, il les déboursa avec un sourire sardonique, et le tour fut joué. La famille du millionnaire est encore en possession de ses trésors.

C'est à peu près de la même façon que raisonnent les fortes têtes de la bourgeoisie, lorsqu'elles nous disent : " Ah, l'expropriation ? J'y suis; vous prenez à tous leurs paletots, vous les mettez dans le tas, et chacun va en prendre un, quitte à se battre pour le meilleur ! "

C'est une plaisanterie de mauvais goût. Ce qu'il nous faut, ce n'est pas de mettre les paletots dans le tas pour les distribué ensuite, et encore ceux qui grelottent v trouveraient-ils quelque avantage. Ce n’est pas non plus de partager les écus de Rothschild. C'est de nous organiser en sorte que chaque être humain venant au monde soit assuré, d'abord, d'apprendre un travail productif et d'en acquérir 1'habitude ; et ensuite de pouvoir faire ce travail sans en demander la permission au propriétaire et au patron et sans payer aux accapareurs de la terre et des machines la part du lion sur tout ce qu'il produira.

Quant aux richesses de toute nature détenues par les Rothschild on les Vanderbilt, elles nous serviront à mieux organiser notre production en commun.

Le jour où le travailleur des champs pourra labourer la terre sans payer la moitié de ce qu'il produit le jour où les machines nécessaires pour préparer le sol aux grandes récoltes seront, en profusion, à la libre disposition des cultivateurs ; le jour où l'ouvrier de l'usine produira pour la communauté et non pour le monopole, les travailleurs n'iront plus en guenilles ; et il n'y aura plus de Rothschild ni d'autres exploiteurs.

Personne n'aura plus besoin de vendre sa force de travail pour un salaire ne représentant qu’une partie de ce qu'il a produit.

- "Soit, nous dit-on. Mais il vous viendra des Rothschild dit dehors. Pourrez-vous empêcher qu'un individu ayant amassé des millions cri Chine vienne s'établir chez vous ? Qu'il s'y entoure de serviteurs et de travailleurs salariés, qu'il les exploite et qu'il s'enrichisse à leurs dépens ? "

- "Vous ne pouvez pas faire la Révolution sur toute la terre à la fois. Ou bien, allez-vous établir des douanes à vos frontières pour fouiller les arrivants et saisir l'or qu'ils apporteront ? - Des gendarmes anarchistes tirant sur les passants, voilà qui sera joli à voir ! "

Eh bien, au fond de ce raisonnement il y a une grosse erreur. C'est qu'on ne s'est jamais demandé d'où viennent les fortunes des riches. Un peu de réflexion suffirait pour montrer que l'origine de ces fortunes est la misère des pauvres.

Là où il n'y aura pas de misérables, il n'y aura plus de riches pour les exploiter.

Voyez un peu le Moyen Age, où les grandes fortunes commencent à surgir.

Un baron féodal a fait main basse sur une fertile vallée. Mais tant que cette campagne n'est pas peuplée, notre baron n'est pas riche du tout. Sa terre ne lui rapporte rien : autant vaudrait posséder des biens dans la lune. Que va faire notre baron pour s'enrichir ? Il cherchera des paysans

Cependant, si chaque agriculteur avait un lopin de terre libre de toute redevance ; s'il avait, en outre, les outils et le bétail nécessaires pour le labour, qui donc irait défricher les terres du baron ? Chacun resterait chez soi. Mais il y a des populations entières de misérables. Les uns ont été ruinés par les guerres, les sécheresses, les pestes ; ils n'ont ni cheval, ni charrue. (Le fer était coûteux au Moyen Age, plus coûteux encore le cheval de labour.)

Tous les misérables cherchent de meilleures conditions. ils voient un jour sur la route, sur la limite des terres de notre baron, un poteau indiquant par certains signes compréhensibles, que le laboureur qui viendra s'installer sur ces terres recevra avec le sol des instruments et des matériaux pour bâtir sa chaumière, ensemencer son champ, sans payer de redevances pendant un certain nombre d'années. Ce nombre d'années est marqué par autant de croix sur le poteau-frontière, et le paysan comprend ce que signifient ces croix.

Alors, les misérables affluent sur les terres du baron. Ils tracent des routes, dessèchent les marais, créent des villages. Dans neuf ans le baron leur imposera un bail, il prélèvera des redevances cinq ans plus tard, qu'il doublera ensuite et le laboureur acceptera ces nouvelles conditions, parce que, autre part, il n'en trouverait pas de meilleures. Et peu à peu, avec l'aide de la loi faite par les maîtres, la misère du paysan devient la source de la richesse du seigneur, et non seulement du seigneur, mais de toute une nuée d'usuriers qui s'abattent sur les villages et se multiplient d'autant plus que le paysan s'appauvrit davantage.

Cela se passait ainsi au Moyen Age. Et aujourd'hui, n'est-ce pas toujours la même chose? S'il y avait des terres libres que le paysan pût cultiver à son gré, irait-il payer mille francs l'hectare à Monsieur le Vicomte, qui veut bien lui en vendre un lopin ? Irait-il payer un bail onéreux, qui lui prend le tiers de ce qu'il produit ? Irait-il se faire métayer pour donner la moitié de sa moisson au propriétaire ?

Mais il n'a rien ; donc, il acceptera toutes les conditions, pourvu qu'il puisse vivre en cultivant le sol et il enrichira le seigneur.

En plein XIXè siècle, comme au Moyen Age, c'est encore la pauvreté du paysan qui fait la richesse des propriétaires fonciers.

Le propriétaire du sol s'enrichit de la misère des paysans. Il en est de même pour l'entrepreneur industriel.

Voilà un bourgeois qui, d'une manière ou d'une autre, se trouve posséder un magot de cinq cent mille francs. Il peut certainement dépenser son argent à raison de cinquante mille francs par an, - très peu de chose, au fond, avec le luxe fantaisiste, insensé, que nous voyons de nos jours. Mais alors, il n'aura plus rien au bout de dix ans. Aussi, en homme - pratique ", préfère-t-il garder sa fortune intacte et se faire de plus un joli petit revenu annuel.

C'est très simple dans notre société, précisément parce que nos villes et nos villages grouillent de travailleurs qui n'ont pas de quoi vivre un mois, ni même une quinzaine. Notre bourgeois monte une usine : les banquiers s'empressent de lui prêter encore cinq cent mille francs, surtout s'il a la réputation d'être adroit; et, avec son million, il pourra faire travailler cinq cents ouvriers.

S'il n'y avait dans les environs que des hommes et des femmes dont l'existence fût garantie, qui donc irait travailler chez notre bourgeois ? Personne ne consentirait à lui fabriquer pour un salaire de trois francs par jour, des marchandises de la valeur de cinq ou même de dix francs.

Malheureusement, - nous ne le savons que trop, les quartiers pauvres de la ville et les villages voisins sont remplis de gens dont les enfants dansent devant le buffet vide. Aussi, l'usine n'est pas encore achevée que les travailleurs accourent pour s'embaucher. Il n'en faut que cent, et il en est déjà venu mille. Et dès que l'usine marchera, le patron - s'il n'est pas le dernier des imbéciles - encaissera net, sur chaque paire (le bras travaillant chez lui, un millier de francs par an.

Notre patron se fera ainsi un joli revenu. Et s'il a choisi une branche d'industrie lucrative, s'il est habile, il agrandira peu à peu son usine et augmentera ses rentes en doublant le nombre des hommes qu'il exploite.

Alors il deviendra un notable dans son pays. Il pourra payer des déjeuners à d'autres notables, aux conseillers, à monsieur le député. Il pourra marier sa fortune à une autre fortune et, plus tard, placer avantageusement ses enfants, puis obtenir quelque concession de l'Etat. On lui demandera une fourniture pour l'armée, ou pour la préfecture ; et il arrondira toujours son magot, jusqu'à ce qu'une guerre, même un simple bruit de guerre, ou une spéculation ;'t la Bourse lui permette de faire un gros coup.

Les neuf dixièmes des fortunes colossales des Etats-Unis (Henry Georges l'a bien raconté dans ses Problèmes Sociaux) sont dus à quelque grande coquinerie faite avec le concours de l'Etat. En Europe, les neuf dixièmes des fortunes dans nos monarchies et nos républiques ont la même origine il n'y a pas deux façons de devenir millionnaire.

Toute la science des Richesses est là trouver des va-nu-pieds, les payer trois francs et leur en faire produire dix. Amasser ainsi une fortune. L'accroître ensuite par quelque grand coup avec le secours de l'Etat !

Faut-il encore parler des petites fortunes attribuées par les économistes à l'épargne, tandis que l'épargne, par elle-même, ne " rapporte " rien, tant que les sous " épargnés " ne sont pas employés à exploiter les meurt-de-faim.

Voici un cordonnier. Admettons que son travail soit bien payé, qu'il ait une bonne clientèle et qu'à force de privations il soit parvenu à mettre de côté deux francs par jour, cinquante francs par mois !

Admettons que notre cordonnier ne soit jamais malade ; qu'il mange à sa faim, malgré sa rage pour l'épargne qu'il ne se marie pas, ou qu'il n'ait pas d'enfants qu'il ne mourra pas de phtisie ; admettons tout ce que vous voudrez !

Eh bien, à l'âge de cinquante ans il n'aura pas mis de côté quinze mille francs ; et il n'aura pas de quoi vivre pendant sa vieillesse, lorsqu'il sera incapable de travailler. Certes, ce n'est pas ainsi que s'amassent les fortunes.

Mais voici un autre cordonnier. Dès qu'il aura mis quelques sous de côté, il les portera soigneusement à la caisse d'épargne, et celle-ci les prêtera au bourgeois qui est en train de monter une exploitation de va-nu-pieds. Puis, il prendra un apprenti, l'enfant d'un misérable qui s'estimera heureux si, au bout de cinq ans, son fils apprend le métier et parvient à gagner sa vie.

L'apprenti " rapportera " à notre cordonnier, et, si celui-ci a de la clientèle, il s'empressera de prendre un second ' puis un troisième élève. Plus tard, il aura deux ou trois ouvriers, - des misérables, heureux de toucher trois francs par jour pour un travail qui en vaut six. Et si notre cordonnier " a la chance " c'est-à-dire, s'il est assez malin, ses ouvriers et ses apprentis lui rapporteront une vingtaine de francs par jour en plus de son propre travail. il pourra agrandir son entreprise, il s'enrichira peu à peu et n'aura pas besoin de se Priver du strict nécessaire. Il laissera à son fils un petit magot.

Voilà ce qu'on appelle " faire de l'épargne, avoir des habitudes de sobriété ". Au fond, c'est tout bonnement exploiter des meurt-de-faim.

Le commerce semble faire exception à la règle. "Tel homme, nous dira-t-on, achète du thé en Chine, l'importe en France et réalise un bénéfice de trente pour cent sur son argent. Il n'a exploité personne."

Et cependant, le cas est analogue. Si notre homme avait transporté le thé sur son dos, à la bonne heure ! jadis, aux origines du Moyen Age, c'est précisément de cette manière qu'on faisait le commerce. Aussi ne parvenait-on ' jamais aux étourdissantes fortunes de nos jours : à peine si le marchand d'alors mettait de côté quelques écus après un voyage pénible et dangereux. C'était moins la soif du gain que le goût des voyages et des aventures qui le poussait à faire le commerce.

Aujourd'hui, la méthode est plus simple. Le marchand qui possède un capital n'a pas besoin de bouger de son comptoir pour s'enrichir. Il télégraphie à un commissionnaire l'ordre d'acheter cent tonnes de thé ; il affrète un navire ; et en quelques semaines, en trois mois, si c'est un voilier, - le navire lui aura porté sa cargaison. Il ne court même pas les risques de la traversée, puisque son thé et son navire sont assurés. Et s'il a dépensé cent mille francs, il en touchera cent trente, - à moins qu'il n'ait voulu spéculer sur quelque marchandise nouvelle, auquel cas il risque, soit de doubler sa fortune, soit de la perdre entièrement.

Mais comment a-t-il pu trouver des hommes qui se sont décidés à faire la traversée, aller en Chine et en revenir, travailler dur, supporter des fatigues, risquer leur vie pour un maigre salaire ? Comment a-t-il pu trouver dans les docks des chargeurs et des déchargeurs, qu'il payait juste de quoi ne pas les laisser mourir de faim pendant qu'ils travaillaient ? Comment ? - Parce qu'ils sont misérables ! Allez dans un port de mer, visitez les cafés sur la plage, observez ces hommes qui viennent se faire embaucher, se battant aux portes des docks qu'ils assiègent dès l'aube pour être admis à travailler sur les navires. Voyez ces marins, heureux d'être engagés pour un voyage lointain, après des semaines et des mois d'attente ; toute leur vie ils ont passé de navire en navire et 1 ils en monteront encore d'autres, jusqu'à ce qu'ils périssent un jour dans les flots.

Entrez dans leurs chaumières, considérez ces femmes et ces enfants en haillons, qui vivent on ne sait comment en attendant le retour du père - et vous aurez aussi la réponse.

Multipliez les exemples, choisissez-les où bon vous semblera ; méditez sur l'origine de toutes les fortunes, grandes ou petites, qu'elles viennent du commerce, de la banque, de l'industrie ou du sol. Partout vous constaterez que la richesse des uns est faite de la misère des autres. Une société anarchiste n'a pas à craindre le Rothschild inconnu qui viendrait tout à coup s'établir dans son sein. Si chaque membre de la communauté sait qu'après quelques heures de travail productif, il aura droit à tous les plaisirs que procure la civilisation, aux jouissances profondes que la Science et l'Art donnent à qui les cultive, il n'ira pas vendre sa force de travail pour une maigre pitance ; personne ne s'offrira pour enrichir le Rothschild en question. Ses écus seront des pièces de métal, utiles pour divers usages, mais incapables de faire des petits.

En répondant à l'objection précédente, nous avons en même temps déterminé les limites de l'expropriation.

L'expropriation doit porter sur tout ce qui permet à qui que ce soit - banquier, industriel, on cultivateur - de s'approprier le travail d'autrui. La formule est simple et compréhensible.

Nous ne voulons pas dépouiller chacun de son paletot ; mais nous voulons rendre aux travailleurs tout ce qui permet à n'importe qui de les exploiter : et nous ferons tous nos efforts pour que, personne ne manquant de rien, il n'y ait pas un seul homme qui, soit forcé de vendre ses bras pour exister, lui et ses enfants.

Voilà comment nous entendons l'expropriation et notre devoir pendant la Révolution, dont nous espérons l'arrivée, - non dans deux cents ans d'ici, mais dans un avenir prochain.











L'idée anarchiste en général et celle d'expropriation en particulier trouvent beaucoup plus de sympathies. qu'on ne le pense, parmi les hommes indépendants de caractère et ceux pour lesquels l'oisiveté n'est pas l'idéal suprême. " Cependant -, nous disent souvent nos amis, " gardez-vous d'aller trop loin ! Puisque l'humanité ne se modifie pas en un jour, ne marchez pas trop vite dans vos projets d'expropriation et d'anarchie ! Vous risqueriez de ne rien faire de durable. "

Eh bien, ce que nous craignons, en fait d'expropriation, ce n'est nullement d'aller trop loin. Nous craignons, au contraire, que l'expropriation se fasse sur une échelle trop petite pour être durable que

l'élan révolutionnaire s'arrête à mi-chemin qu'il s'épuise en demi-mesures qui ne sauraient contenter personne et qui, tout en produisant un bouleversement formidable dans la société et un arrêt de ses fonctions, ne seraient cependant pas viables, sèmeraient le mécontentement général et amèneraient fatalement le triomphe de la réaction.

Il y a, en effet, dans nos sociétés, des rapports établis qu'il est matériellement impossible de modifier si on y touche seulement en partie. Les divers rouages de notre organisation économique sont si intimement liés entre eux qu'on n'en peut modifier un seul sans les modifier dans leur ensemble ; on s'en apercevra dès qu'on voudra exproprier quoi que ce soit.

Supposons, en effet, que dans une région quelconque il se fasse une expropriation limitée : qu'on se borne, par exemple, à exproprier les grands seigneurs fonciers, sans toucher aux usines, comme le demandait naguère Henry Georges ; que dans telle ville on exproprie les maisons, sans mettre en commun les denrées ; ou que dans telle région industrielle on exproprie les usines sans toucher aux grandes propriétés foncières :

Le résultat sera toujours le même. Bouleversement immense de la vie économique, sans les moyens de réorganiser cette vie économique sur des bases nouvelles. Arrêt de l'industrie et de l'échange, sans le retour aux principes de justice ; impossibilité pour la société de reconstituer un tout harmonique.

Si l'agriculteur s'affranchit du grand propriétaire foncier, sans que l'industrie s'affranchisse du capitaliste industriel, du commerçant et du banquier - il n'y aura rien de fait. Le cultivateur souffre aujourd'hui, non seulement d'avoir à payer des rentes au propriétaire du sol, mais il pâtit de l'ensemble des conditions actuelles : il pâtit de l'impôt prélevé sur lui par l'industriel, qui lui fait payer trois francs une bêche ne valant - comparée au travail de l'agriculteur - que quinze sous ; des taxes prélevées par l'Etat, qui ne peut exister sans une formidable hiérarchie de fonctionnaires ; des frais d'entretien de l'armée que maintient l'Etat, parce que les industriels de toutes les nations sont en lutte perpétuelle pour les marchés, et que chaque jour, la guerre peut éclater à la suite d'une querelle survenue pour l'exploitation de telle partie de l'Asie ou de l'Afrique. L'agriculteur souffre de la dépopulation des campagnes, dont la jeunesse est entraînée vers les manufactures des grandes villes, soit par l'appât de salaires plus élevés, payés temporairement par les producteurs des objets de luxe, soit par les agréments d'une vie plus mouvementée ; il souffre encore de la protection artificielle de l'industrie, de l'exploitation marchande des pays voisins, de l'agiotage, de la difficulté d'améliorer le sol et de perfectionner l'outillage, etc. Bref, l'agriculture souffre, non seulement de la rente, mais de l'ensemble des conditions de nos sociétés basées sur l'exploitation ; et lors même que l'expropriation permettrait à tous de cultiver la terre et de la faire valoir sans payer de rentes à personne, l'agriculture, - lors même qu'elle aurait un moment de bien-être, ce qui n'est pas encore prouvé, retomberait bientôt dans le marasme où elle se trouve aujourd'hui. Tout serait à recommencer, avec de nouvelles difficultés en plus.

De même pour l'industrie. Remettez demain les usines aux travailleurs, faites ce que l'on a fait pour un certain nombre de paysans qu'on a rendus propriétaires du sol. Supprimez le patron, mais laissez la terre au seigneur, l'argent au banquier, la Bourse au commerçant ; conservez dans la société cette masse d'oisifs qui vivent du travail de l'ouvrier, maintenez les mille intermédiaires, l'Etat avec ses fonctionnaires innombrables, - et l’industrie ne marchera pas. Ne trouvant pas d'acheteurs dans la masse des paysans restés pauvres ; ne possédant pas la matière première et ne pouvant exporter ses produits, en partie à cause de l'arrêt du commerce et surtout par l'effet de la décentralisation des industries, elle ne pourra que végéter, en abandonnant les ouvriers sur le pavé, et ces bataillons d'affamés seront prêts à se soumettre au premier intrigant venu, ou même à retourner vers l'ancien régime, pourvu qu'il leur garantisse la main d’œuvre.

Ou bien, enfin, expropriez les seigneurs de la terre et rendez l'usine aux travailleurs, mais sans toucher à (:es nuées d'intermédiaires qui spéculent aujourd’hui sur les farines et les blés, sur la viande et les épices dans les grands centres, en même temps qu'ils écoulent les produits de nos manufactures. Eh bien, lorsque l'échange s'arrêtera et que les produits ne circuleront plus ; lorsque Paris manquera de pain et que Lyon ne trouvera pas d'acheteurs pour ses soies, la réaction reviendra terrible, marchant sur les cadavres, promenant la mitrailleuse dans les villes et les campagnes, faisant des orgies d'exécutions et de déportations, comme elle l'a fait en 1815, en 1848 et en 1871.

Tout se tient dans nos sociétés, et il est impossible de réformer quoi que ce soit sans ébranler l'ensemble.

Du jour où l'on frappera la propriété privée sous une de ses formes, - foncière ou industrielle, - on sera forcé de la frapper sous toutes les autres. Le succès même de la Révolution l'imposera.

D'ailleurs, le voudrait-on, on ne pourrait pas se borner à une expropriation partielle. Une fois que le principe de la Sainte Propriété sera ébranlé, les théoriciens n'empêcheront pas qu'elle soit détruite, ici par les serfs de la glèbe, et là par les serfs de l'industrie.

Si une grande ville - Paris, par exemple, - met seulement la main sur les maisons ou sur les usines, elle sera amenée par la force même des choses à ne plus reconnaître aux banquiers le droit de prélever sur la Commune cinquante millions d'impôts sous forme d'intérêts pour des prêts antérieurs. Elle sera obligée de se mettre en rapport avec des cultivateurs, et forcément elle les poussera à s'affranchir des possesseurs du sol. Pour pouvoir manger et produire, il lui faudra exproprier les chemins de fer ; enfin, pour éviter le gaspillage des denrées, pour ne pas rester, comme la Commune de 1793, à la merci des accapareurs de blé, elle remettra aux citoyens mêmes le soin d'approvisionner leurs magasins de denrées et de répartir les produits.

Cependant quelques socialistes ont encore cherché à établir une distinction. - " Qu'on exproprie le sol, le sous-sol, l'usine, la manufacture, - nous le voulons bien ", disaient-ils. " Ce sont des instruments :de production, et il serait juste d'y voir une propriété publique. Mais il y a, outre cela, les objets de consommation : la nourriture, le vêtement, l'habitation, qui doivent rester propriété privée. "

Le bons sens populaire a eu raison de cette distinction subtile. En effet, nous ne sommes pas des sauvages pour vivre dans la forêt sous un abri de branches. Il faut une chambre, une maison, un lit, nu poêle à l'Européen qui travaille.

Le lit, la chambre, la maison sont des lieux de fainéantise pour celui qui ne produit rien. Mais pour le travailleur, une chambre chauffée et éclairée est aussi bien un instrument de production que la machine ou l'outil. C'est le lieu de restauration de ses muscles et de ses nerfs, qui s'useront demain en travail. Le repos du producteur, c'est la mise en train de la machine.

C'est encore plus évident pour la nourriture. Les prétendus économistes dont nous parlons ne se sont jamais avisés de dire que le charbon brûlé dans une machine ne doive pas être rangé parmi les objets aussi nécessaires à la production que la matière première. Comment se fait-il donc que la nourriture, sans laquelle la machine humaine ne saurait dépenser le moindre effort, puisse être exclue des objets indispensables au producteur ? Serait-ce un reste de métaphysique religieuse ?

Le repas copieux et raffiné du riche est bien une consommation de luxe. Mais le repas du producteur est un des objets nécessaires à la production, au même titre que le charbon brûlé par la machine à vapeur.

Même chose pour le vêtement. Car si les économistes qui font cette distinction entre les objets de production et ceux de consommation portaient le costume des sauvages de la Nouvelle-Guinée, - nous comprendrions ces réserves. Mais des gens qui ne sauraient écrire une ligne sans avoir une chemise sur le dos, sont mal placés pour faire une si grande distinction entre leur chemise et leur plume. Et si les robes pimpantes de leurs dames sont bien des objets de luxe, cependant il y a une certaine quantité de toile, de cotonnade et de laine dont le producteur ne peut se passer pour produire. La blouse et les souliers, sans lesquels un travailleur serait gêné de se rendre à son travail ; la veste qu'il endossera, la journée finie ; sa casquette, lui sont aussi nécessaires que le marteau et l'enclume.

Qu'on le veuille, ou qu'on ne le veuille pas, c'est ainsi que le peuple entend la révolution. Dès qu'il aura balayé les gouvernements, il cherchera avant tout à s'assurer un logement salubre, une nourriture suffisante et le vêtement, sans payer tribut.

Et le peuple aura raison. Sa manière d'agir sera infiniment plus conforme à la " science " que celle des économistes qui font tant de distinctions entre l'instrument de production et les articles de consommation. Il comprendra que c'est précisément par là que la révolution doit commencer, et il jettera les fondements de la seule science économique qui puisse réclamer le titre de science et qu'on pourrait qualifier : étude des besoins de l'humanité et des moyens économiques de les satisfaire.

LES DENREES











Si la prochaine révolution doit être une révolution sociale, elle se distinguera des soulèvements précédents, non seulement par son but, mais aussi par ses procédés. Un but nouveau demande des procédés nouveaux.

Les trois grands mouvements populaires que nous avons vus en France depuis un siècle diffèrent entre eux sous bien des rapports. Et cependant ils ont tous un trait commun.

Le peuple se bat pour renverser l'ancien régime ; il verse son sang précieux. Puis, après avoir donné le coup de collier, il rentre dans l'ombre. Un gouvernement composé d'hommes plus ou moins honnêtes se constitue, et c'est lui qui se charge d'organiser : - la République en 1793 ; le travail en 1848 ; la Commune libre en 1871.

Imbu des idées jacobines, ce gouvernement se préoccupe avant tout des questions politiques : réorganisation de la machine du pouvoir, épuration de l'administration, séparation de l'Eglise et de l'Etat, libertés civiques, et ainsi de suite.

Il est vrai que les clubs ouvriers surveillent les nouveaux gouvernants. Souvent, ils imposent leurs idées. Mais, même dans ces clubs, que les orateurs soient des bourgeois ou des travailleurs, c'est toujours l'idée bourgeoise qui domine. On parle beaucoup de questions politiques - on oublie la question du pain.

De grandes idées furent émises à ces époques, - des idées qui ont remué le monde ; des paroles furent prononcées qui font encore battre nos coeurs, à un siècle de distance.

Dès que la révolution éclatait, le travail chômait inévitablement. La circulation des produits s'arrêtait, les capitaux se cachaient. Le patron n'avait rien à craindre à ces époques : il vivait de ses rentes, s'il ne spéculait pas sur la. misère ; mais le salarié se voyait réduit à vivoter du jour au lendemain. La disette s'annonçait.

La misère faisait son apparition - une misère comme on n'en avait guère vu sous l'ancien régime.

- " Ce sont les Girondins qui nous affament ", se disait-on dans les faubourgs en 1793. Et on guillotinait les Girondins ; on donnait pleins pouvoirs à la Montagne, à la Commune de Paris. La Commune, en effet, songeait au pain. Elle déployait des efforts héroïques pour nourrir Paris. A Lyon, Fouché et Collot d'Herbois créaient les greniers d'abondance ; mais pour les remplir on ne disposait que de sommes infimes. Les municipalités se démenaient pour avoir du blé ; on pendait les boulangers qui accaparaient les farines - et le pain manquait toujours.

Alors, on s'en prenait aux conspirateurs royalistes. On en guillotinait, douze, quinze par jour, - des servantes avec des duchesses, surtout des servantes, puisque les duchesses étaient à Coblentz. Mais on aurait guillotiné cent ducs et vicomtes par vingt-quatre heures, que rien n'aurait changé.

La misère allait croissant. Puisqu'il fallait toujours toucher un salaire pour vivre, et que le salaire ne venait pas, - que pouvaient faire mille cadavres de plus ou de moins ?

Alors le peuple commençait de se lasser. - " Elle va bien, votre Révolution ! " soufflait le réactionnaire aux oreilles du travailleur. " Jamais vous n'avez été aussi misérable ! " Et peu à peu, le riche se rassurait ; il sortait de sa cachette, il narguait les va-nu-pieds par son luxe pompeux, il s'affublait en muscadin, et il disait aux travailleurs : - " Voyons, assez de bêtises ! Qu'est-ce que vous avez gagné à la Révolution ? Il est bien temps d'en finir ! "

Et le coeur serré, à bout de patience, le révolutionnaire en arrivait à se dire : " Perdue encore une fois, la Révolution ! " Il rentrait dans son taudis et il laissait faire.

Alors la réaction s'affichait, hautaine. Elle accomplissait son coup d'Etat. La Révolution morte, il ne lui restait plus qu'à piétiner le cadavre.

Et on le piétinait ! On versait des flots de sang ; la terreur blanche abattait les têtes, peuplait les prisons, pendant que les orgies de la haute pègre reprenaient leur train.

Voilà l'image de toutes nos révolutions. En 1848, le travailleur parisien mettait " trois mois de misère " au service de la République, et au bout de trois mois, n'en pouvant plus, il faisait son dernier effort désespéré, - effort noyé dans les massacres.

Et en 1871 la Commune se mourait faute de combattants. Elle n'avait pas oublié de décréter la séparation de l'Eglise et de l'Etat, mais elle n'avait songé que trop tard à assurer le pain à tous. Et on a vu à Paris la haute gomme narguer les fédérés en leur disant : " Allez donc, imbéciles, vous faire tuer pour trente sous, pendant que nous allons faire ripaille dans tel restaurant à la mode ! " On comprit la faute aux derniers jours ; on fit la soupe communale ; mais c'était trop tard : les Versaillais étaient déjà sur les remparts !

Que d'autres s'occupent de lancer des circulaires en périodes éclatantes ! Que d'autres se donnent du galon tant que leurs épaules en pourront porter ! Que d'autres, enfin, déblatèrent sur les libertés politiques !...

Notre tâche, à nous, sera de faire en sorte que dès les premiers jours de la Révolution, et tant qu'elle durera, il n'y ait pas un seul homme sur le territoire insurgé qui manque de pain, pas une seule femme qui soit forcée de faire queue devant la boulangerie pour rapporter la boule de son qu'on voudra bien lui jeter en aumône, pas un seul enfant qui manque du nécessaire pour sa faible constitution.

L'idée bourgeoise a été de pérorer sur les grands principes, ou plutôt sur les grands mensonges. L'idée populaire sera d'assurer du pain à tous. Et, pendant que bourgeois et travailleurs embourgeoisés joueront les grands hommes dans les parlotes ; pendant que les gens pratiques " discuteront à perte de vue sur les formes de gouvernement, nous, " les utopistes ", nous devrons songer au pain quotidien.

Nous avons l'audace d'affirmer que chacun doit et peut manger à sa faim, que c'est par le pain pour tous que la Révolution vaincra.











Nous sommes des utopistes, - c'est connu. Si utopistes, en effet, que nous poussons notre utopie jusqu'à croire que la Révolution devra et pourra garantir à tous le logement, le vêtement et le pain, - ce qui déplaît énormément aux bourgeois rouges et bleus, - car ils savent parfaitement qu'un peuple qui mangerait à sa faim serait très difficile à maîtriser.

Eh bien ! Nous n'en sortons pas : il faut assurer le pain au peuple révolté, et il faut que la question du pain les prime toutes. Si elle est résolue dans l'intérêt du peuple, la révolution sera en bonne voie ; car pour résoudre la question des denrées il faut accepter un principe d'égalité qui s'imposera à l'exclusion de toutes les autres solutions.

Il est certain que la prochaine révolution, - pareille en cela à celle de 1848, - éclatera au milieu d'une formidable crise industrielle. Depuis une douzaine d'années nous sommes déjà en pleine effervescence, et la situation ne peut que s'aggraver. Tout y contribue : la concurrence des nations jeunes qui entrent en lice pour la conquête des vieux marchés, les guerres, les impôts toujours croissants, les dettes des Etats, l'insécurité du lendemain, les grandes entreprises lointaines.

Des millions de travailleurs en Europe manquent d'ouvrage en ce moment. Ce sera pire encore, lorsque la révolution aura éclaté et qu'elle se sera propagée comme le feu mis à une traînée de poudre. Le nombre d'ouvriers sans travail doublera dès que les barricades se seront dressées en Europe ou aux Etats-Unis. - Que va-t-on faire pour assurer le pain à ces multitudes?

Nous ne savons pas trop si les gens qui se disent pratiques se sont jamais posé cette question dans toute sa crudité. Mais, ce que nous savons, c'est qu'ils veulent maintenir le salariat ; attendons-nous donc à voir préconiser les " ateliers nationaux " et les " travaux publics " pour donner du pain aux désoeuvrés.

Puisqu'on ouvrait des ateliers nationaux en 1789 et en 1793 ; puisqu'on eut recours au même moyen en 1848 ; puisque Napoléon III réussit, pendant dix-huit années, à contenir le prolétariat parisien en lui donnant des travaux -qui valent aujourd'hui à Paris sa dette de deux mille millions et son impôt municipal de 90 francs par tête ; puisque cet excellent moyen de " mater la bête " s'appliquait à Rome, et même en Egypte, il y a quatre mille ans; puisqu'enfin, despotes, rois et empereurs ont toujours su jeter un morceau de pain au peuple pour avoir le temps de ramasser le fouet, - il est naturel que les gens " pratiques " préconisent cette méthode de perpétuer le salariat. A quoi bon se creuser la tête quand on dispose de la méthode essayée par les Pharaons d'Egypte !

Eh bien ! Si la Révolution avait le malheur de s'engager dans cette voie, elle serait perdue.

En 1848, lorsqu'on ouvrait les ateliers nationaux, le 27 février, les ouvriers sans travail n'étaient que huit mille à Paris. Quinze jours plus tard, ils étaient déjà 49.000. Ils allaient être bientôt cent mille, sans compter ceux qui accouraient des provinces.

Mais à cette époque, l'industrie et le commerce n'occupaient pas en France la moitié des bras qu'ils occupent aujourd'hui. Et l'on sait qu'en révolution ce qui souffre le plus, ce sont les échanges, c'est l'industrie. Que l'on pense seulement au nombre d'ouvriers qui travaillent, directement ou indirectement pour l'exportation ; au nombre de bras employés dans les industries de luxe qui ont pour clientèle la minorité bourgeoise !

La révolution en Europe, c'est l'arrêt immédiat de la moitié, au moins, des usines et des manufactures. Ce sont des millions de travailleurs avec leurs familles jetés sur le pavé.

Et c'est à cette situation vraiment terrible que l'on chercherait à parer au moyen d'ateliers nationaux, c'est-à-dire, de nouvelles industries créées sur-le-champ pour occuper des désoeuvrés !

Il est évident, comme l'avait déjà dit Proudhon, que la moindre atteinte à la propriété apportera la désorganisation complète de tout le régime basé sur l'entreprise privée et le salariat. La société elle-même sera forcée de prendre en mains la production dans son ensemble et de la réorganiser selon les besoins de l'ensemble de la population Mais comme cette réorganisation n'est pas possible en un jour ni en un mois; comme elle demandera une certaine période d'adaptation, pendant laquelle des millions d'hommes seront privés de moyens d'existence, - que fera-t-on ?

Dans ces conditions il n'y a qu'une seule solution vraiment pratique. C'est de reconnaître l'immensité de la tâche qui s'impose et, au lieu de chercher à replâtrer une situation que l'on aura soi-même rendue impossible, - procéder à la réorganisation de la production selon les principes nouveaux.

Il faudra donc, selon nous, pour agir pratiquement, que le peuple prenne immédiatement possession de toutes les denrées qui se trouvent dans les communes insurgées ; les inventorie et fasse en sorte que, sans rien gaspiller, tous profitent des ressources accumulées, pour traverser la période de crise. Et pendant ce temps-là s'entendre avec les ouvriers de fabriques, en leur offrant les matières premières dont ils manquent et leur garantissant l'existence pendant quelques mois afin qu'ils produisent ce qu'il faut au cultivateur. N'oublions pas que si la France tisse des soies pour les banquiers allemands et les impératrices de Russie et des îles Sandwich, et que si Paris fait des merveilles de bimbeloterie pour les richards du monde entier, les deux tiers des paysans français n'ont pas de lampes convenables pour s'éclairer, ni l'outillage mécanique nécessaire aujourd'hui à l'agriculture.

Et enfin - faire valoir les terres improductives qui ne manquent pas, et améliorer celles qui ne produisent encore ni le quart ni même le dixième de ce qu'elles produiront quand elles seront soumises à la culture intensive, maraîchère et jardinière.

C'est la seule solution pratique que nous soyons capables d'entrevoir, et, qu'on la veuille ou non, elle s'imposera par la force des choses.











Le trait prédominant, distinctif, du système capitaliste actuel, c'est le salariat.

Un homme, ou un groupe d'hommes, possédant le capital nécessaire, montent une entreprise industrielle ; ils se chargent d'alimenter la manufacture ou l'usine de matière première, d'organiser la production, de vendre les produits manufacturés, de payer aux ouvriers un salaire fixe ; et enfin ils empochent la plus-value ou les bénéfices, sous prétexte de se dédommager de la gérance, du risque qu'ils ont encouru, des fluctuations de prix que la marchandise subit sur le marché.

Pour sauver ce système, les détenteurs actuels du capital seraient prêts à faire certaines concessions: partager, par exemple, une partie des bénéfices avec les travailleurs, ou bien, établir une échelle des salaires qui oblige à les élever dès que le grain s'élève : - bref, ils consentiraient à certains sacrifices, pourvu qu'on leur laissât toujours le droit de gérer l'industrie et d'en prélever les bénéfices.

Le collectivisme, comme on le sait, apporte à ce régime des modifications importantes, mais n'en maintient pas moins le salariat. Seulement l'Etat, c’est-à-dire, le gouvernement représentatif, national ou communal, se substitue au patron. Ce sont les représentants de la nation ou de la commune et leurs délégués, leurs fonctionnaires qui deviennent gérants de l'industrie. Ce sont eux aussi qui se réservent le droit d'employer dans l'intérêt de tous la plus-value de la production. En outre, on établit dans ce système une distinction très subtile, mais grosse de conséquences, entre le travail du manoeuvre et celui de l'homme qui a fait un apprentissage préalable : le travail du manoeuvre n'est aux yeux du collectiviste qu'un travailsimple ; tandis que l'artisan, l'ingénieur, le savant, etc. font ce que Marx appelle un travail composé et ont droit à un salaire plus élevé. Mais manoeuvres et ingénieurs, tisserands et savants sont salariés de l'Etat, - " tous fonctionnaires ", disait-on dernièrement pour dorer la pilule.

Eh bien, le plus grand service que la prochaine Révolution pourra rendre à l'humanité sera de créer une situation dans laquelle tout système de salariat deviendra impossible, inapplicable, et où s'imposera comme seule solution acceptable, le Communisme, négation du salariat.

Car en admettant que la modification collectiviste soit possible, si elle se fait graduellement pendant une période de prospérité et de tranquillité (nous en doutons fort, pour notre compte, même dans ces conditions), - elle sera rendue impossible en période révolutionnaire, parce que le besoin de nourrir des millions d'êtres surgira au lendemain de la première prise d'armes. Une révolution politique peut se faire sans que l'industrie soit bouleversée ; mais une révolution dans laquelle le peuple mettra la main sur la propriété amènera inévitablement un arrêt subit des échanges et de la production. Les millions de l'Etat ne suffiraient pas à salarier les millions de désoeuvrés.

Nous ne saurions trop insister sur ce point ; la réorganisation de l'industrie sur de nouvelles bases (et nous montrerons bientôt l'immensité de ce problème), ne se fera pas en quelques jours, et le prolétaire ne pourra pas mettre des années de misère au service des théoriciens du salariat. Pour traverser la période de gêne, il réclamera ce qu'il a toujours réclamé en pareille occurrence : la mise des denrées en commun, - le rationnement.

On aura beau prêcher la patience, le peuple ne patientera plus ; et si toutes les denrées ne sont mises en commun, il pillera les boulangeries.

Si la poussée du peuple n'est pas suffisamment forte, on le fusillera. Pour que le collectivisme puisse expérimenter, il lui faut l'ordre avant tout, la discipline, l'obéissance. Et comme les capitalistes s'apercevront bientôt que faire fusiller le peuple par ceux qui s'appellent révolutionnaires est le meilleur moyen de le dégoûter de la révolution, ils prêteront certainement leur appui aux défenseurs de " l'ordre ", même collectivistes. Ils y verront un moyen de les écraser plus tard à leur tour.

Si " l'ordre est rétabli " de cette façon, les conséquences sont aisées à prévoir. On ne se bornera pas à fusiller les " pillards ". Il faudra rechercher les " auteurs de désordre ", rétablir les tribunaux, la guillotine, et les révolutionnaires les plus ardents monteront sur l'échafaud. Ce sera un renouvellement de 1793.

N'oublions pas comment la réaction triompha au siècle passé. On guillotina d'abord les Hébertistes, les enragés, -ceux que Mignet, sous le souvenir tout frais des luttes, appelait encore les " anarchistes ". Les Dantoniens ne tardèrent pas à les suivre : et lorsque les Robespierristes eurent guillotiné ces révolutionnaires, ce fut leur tour d'aller à l'échafaud, - sur quoi, le peuple dégoûté, voyant la révolution perdue, laissa faire les réacteurs.

Si " l'ordre est rétabli ", disons-nous, les collectivistes guillotineront les anarchistes ; les possibilistes guillotineront les collectivistes, et enfin ils seront guillotinés eux-mêmes par les réactionnaires. La révolution sera à recommencer.

Mais tout porte à croire que la poussée du peuple sera assez forte, et que lorsque la Révolution se fera, l'idée du Communisme anarchiste aura gagné du terrain. Ce n'est pas une idée inventée, c'est le peuple lui-même qui nous la souffle, et le nombre des communistes augmentera à mesure que deviendra plus évidente l'impossibilité de toute autre solution.

Et si la poussée est assez forte, les affaires prendront une tout autre tournure. Au lieu de piller quelques boulangeries, quitte à jeûner le lendemain, le peuple des cités insurgées prendra possession des greniers à blé, des abattoirs, des magasins de comestibles, - bref, de toutes les denrées disponibles.

Des citoyens, des citoyennes de bonne volonté, s'appliqueront sur-le-champ à inventorier ce qui se trouvera dans chaque magasin, dans chaque grenier d'abondance. En vingt-quatre heures la Commune révoltée saura ce que Paris ne sait pas encore aujourd'hui, malgré ses Comités de statistique, et ce qu'il n'a jamais su pendant le siège, - combien de provisions il renferme. En deux fois vingt-quatre heures on aura déjà tiré à des millions d'exemplaires des tableaux exacts de toutes les denrées, des endroits où elles se trouvent emmagasinées, des moyens de distribution.

Dans chaque pâté de maisons, dans chaque rue et chaque quartier, se seront organisés des groupes de volontaires - les Volontairesdes Denrées - qui sauront s'entendre et se tenir au courant de leurs travaux. Que les baïonnettes jacobines ne viennent pas s'interposer ; que les théoriciens soi-disant scientifiques ne viennent rien brouiller, ou plutôt, qu'ils brouillent tant qu'ils voudront, pourvu qu'ils n'aient pas le droit de commander ! Et, avec cet admirable esprit d'organisation spontanée que le peuple, et surtout la nation française, possède à un si haut degré dans toutes ses couches sociales, et qu'on lui permet si rarement d'exercer, il surgira, même dans une cité aussi vaste que Paris, même en pleine effervescence révolutionnaire, - un immense service librement constitué, pour fournir à chacun les denrées indispensables.

Que le peuple ait seulement les coudées franches, et en huit jours le service des denrées se fera avec une régularité admirable. Il ne faut jamais avoir vu le peuple laborieux à l'oeuvre ; il faut avoir eu, toute sa vie, le nez dans les paperasses, pour en douter. Parlez de l'esprit organisateur du Grand Méconnu, le Peuple, à ceux qui l'ont vu à Paris aux journées des barricades, ou à Londres lors de la dernière grande grève qui avait à nourrir un demi-million d'affamés, ils vous diront de combien il est supérieur aux ronds-de-cuir des bureaux !

D'ailleurs, dût-on subir pendant quinze jours, un mois, un certain désordre partiel et relatif, - peu importe ! Pour les masses ce sera toujours mieux que ce qu'il y a aujourd'hui ; et puis, en Révolution on dîne en riant, ou plutôt en discutant, d'un saucisson et de pain sec, sans murmurer ! En tout cas, ce qui surgirait spontanément, sous la pression des besoins immédiats, serait infiniment préférable à tout ce que l'on pourrait inventer entre quatre murs, au milieu des bouquins, ou dans les bureaux de l'Hôtel de Ville.











Le peuple des grandes cités sera ainsi amené, par la force même des choses, à s'emparer de toutes les denrées, en procédant du simple au composé, pour satisfaire les besoins de tous les habitants. Plus tôt ce sera fait, mieux ce sera : autant de misère épargnée, autant de luttes intestines évitées.

Mais sur quelles bases pourrait-on s'organiser pour la jouissance des denrées en commun ? Voilà la question qui surgit naturellement.

Eh bien, il n'y a pas deux manières différentes de le faire équitablement. Il n'y en a qu'une, une seule qui réponde aux sentiments de justice, et qui soit réellement pratique. C'est le système adopté déjà par les communes agraires en Europe.

Prenez une commune de paysans, n'importe où - même en France, où les jacobins ont cependant tout fait pour détruire les usages communaux. Si la commune possède un bois, par exemple, - eh bien, tant que le petit bois ne manque pas, chacun a droit d'en prendre tant qu'il veut, sans autre contrôle que l'opinion publique de ses voisins. Quant au gros bois, dont on n'a jamais assez, on a recours au rationnement.

Il en est de même pour les prés communaux. Tant qu'il y en a assez pour la commune, personne ne contrôle ce que les vaches de chaque ménage ont mangé, ni le nombre de vaches dans les prés. On n'a recours au partage - ou au rationnement - que lorsque les prés sont insuffisants. Toute la Suisse et beaucoup de communes en France, en Allemagne, partout où il y a des prés communaux, pratiquent ce système.

Et si vous allez dans les pays de l'Europe orientale, où le gros bois se trouve à discrétion et où le sol ne manque pas, vous voyez les paysans couper les arbres dans les forêts selon leurs besoins, cultiver autant de sol qu'il leur est nécessaire, sans penser à rationner le gros bois ni à diviser la terre en parcelles. Cependant le gros bois sera rationné, et la terre partagée selon les besoins de chaque ménage, dès que l'un et l'autre manqueront, comme c'est déjà le cas pour la Russie.

En un mot : - prise au tas de ce qu'on possède en abondance ! Rationnement de ce qui doit être mesuré, partagé ! Sur les 350 millions d'hommes qui habitent l'Europe, deux cents millions suivent encore ces pratiques, tout à fait naturelles.

Chose à remarquer. Le même système prévaut aussi dans les grandes villes, pour une denrée, au moins, qui s'y trouve en abondance, l'eau livrée à domicile.

Tant que les pompes suffisent à alimenter les maisons, sans qu'on ait à craindre le manque d'eau, il ne vient à l'idée d'aucune compagnie de réglementer l'emploi que l'on fait de l'eau dans chaque ménage. Prenez-en ce qu'il vous plaira ! Et si l'on craint que l'eau manque à Paris pendant les grandes chaleurs, les Compagnies savent fort bien qu'il suffit d'un simple avertissement, de quatre lignes mises dans les journaux, pour que les Parisiens réduisent leur consommation d'eau et ne la gaspillent pas trop.

Mais si l'eau venait décidément à manquer, que ferait-on ? On aurait recours au rationnement ! Et cette mesure est si naturelle, si bien dans les esprits, que nous voyons Paris, en 1871, réclamer à deux reprises le rationnement des denrées pendant les deux sièges qu'il a soutenus.

Faut-il entrer dans les détails, dresser des tableaux sur la manière dont le rationnement pourrait fonctionner ? Prouver qu'il serait juste, infiniment plus juste que tout ce qui existe aujourd'hui ? Avec ces tableaux et ces détails nous ne parviendrions pas à persuader ceux des bourgeois - et, hélas, ceux des travailleurs embourgeoisés - qui considèrent le peuple comme une agglomération de sauvages se mangeant le nez dès que le gouvernement ne fonctionne plus. Mais il faut n'avoir jamais vu le peuple délibérer, pour douter une seule minute que, s'il était maître de faire le rationnement, il ne le fît selon les plus purs sentiments de justice et d'équité.

Allez dire, dans une réunion populaire, que les perdreaux doivent être réservés aux fainéants délicats de l'aristocratie, et le pain noir aux malades des hôpitaux, vous serez hué.

Mais dites dans cette même réunion, prêchez aux coins des carrefours, que la nourriture la plus délicate doit être réservée aux faibles, aux malades d'abord. Dites que s'il y avait dix perdreaux dans tout Paris, et une seule caisse de Malaga, ils devraient être portés dans les chambres des convalescents ; dites cela...

Dites que l'enfant vient de suite après le malade. A lui le lait des vaches et des chèvres, s'il n'y en a pas assez pour tous ! A l'enfant et au vieillard la dernière bouchée de viande et à l'homme robuste le pain sec, si l'on est réduit à cette extrémité.

Dites en un mot que si telle denrée ne se trouve pas en quantités suffisantes, et s'il faut la rationner, c'est à ceux qui en ont le plus besoin qu'on réservera les dernières rations ; dites cela et vous verrez si l'assentiment unanime ne vous sera pas acquis.

Ce que le repu ne comprend pas, le peuple le comprend ; il l'a toujours compris. Mais ce repu même, s'il est jeté dans la rue, au contact de la masse, il le comprendra aussi.

Les théoriciens, - pour qui l'uniforme et la gamelle du soldat sont le dernier mot de la civilisation, - demanderont sans doute qu'on introduise tout de suite la cuisine nationale et la soupe aux lentilles. Ils invoqueront les avantages qu'il y aurait à économiser le combustible et les denrées, en établissant d'immenses cuisines, où tout le monde viendrait prendre sa ration de bouillon, de pain, de légumes.

Nous ne contestons pas ces avantages. Nous savons, fort bien ce que l'humanité a réalisé d'économies sur le combustible et sur le travail, en renonçant d'abord au moulin à bras et puis au four où chacun faisait son pain. Nous comprenons qu'il serait plus économique de cuire le bouillon pour cent familles à la fois, au lieu d'allumer cent fourneaux séparés. Nous savons aussi qu'il y a mille façons de préparer les pommes de terre, mais que, cuites dans une seule marmite pour cent familles, elles n'en seraient pas plus mauvaises.

Nous comprenons enfin que la variété de la cuisine consistant surtout dans le caractère individuel de l'assaisonnement par chaque ménagère, la cuisson en commun d'un quintal de pommes de terre n'empêcherait pas les ménagères de les assaisonner chacune à sa façon. Et nous savons qu'avec du bouillon gras on peut faire cent soupes différentes pour satisfaire cent goûts différents.

Nous savons tout cela, et cependant nous affirmons que personne n'a le droit de forcer la ménagère à prendre au magasin communal ses pommes de terre toutes cuites, si elle préfère les cuire elle-même dans sa marmite, sur son feu. Et surtout nous voulons que chacun puisse consommer sa nourriture comme il l'entend, dans le sein de sa famille, ou avec ses amis, ou même au restaurant s'il le préfère.

Certainement de grandes cuisines surgiront au lieu et place des restaurants où l'on empoisonne le monde aujourd'hui. La Parisienne est déjà accoutumée à prendre du bouillon chez le boucher pour en faire une soupe à son goût, et la ménagère de Londres sait qu'elle peut faire rôtir sa viande et même son pie aux pommes ou à la rhubarbe chez le boulanger, moyennant quelques sous, économisant ainsi son temps et son charbon. Et lorsque la cuisine commune - le four banal de l'avenir - ne sera plus un lieu de fraude, de falsification et d'empoisonnement, l'habitude viendra de s'adresser à ce four pour avoir les parties fondamentales du repas toutes prêtes, - quitte à leur donner la dernière touche chacun selon son goût.

Mais, en faire une loi, s'imposer le devoir de prendre sa nourriture toute cuite, - ce serait aussi répugnant à l'homme du dix-neuvième siècle que les idées de couvent ou de caserne, idées malsaines nées dans des cerveaux pervertis par le commandement, ou déformés par une éducation religieuse.

Qui aura droit aux denrées de la Commune ? Ce sera certainement la première question que l'on se posera. Chaque cité répondra elle-même, et nous sommes persuadés que les réponses seront toutes dictées par le sentiment de justice. Tant que les travaux ne sont pas organisés, tant qu'on est en période d'effervescence et qu'il est impossible de distinguer entre le fainéant paresseux et le désoeuvré involontaire, les denrées disponibles doivent être pour tous, sans aucune exception. Ceux qui auront résisté l'arme au bras à la victoire populaire, ou conspiré contre elle s'empresseront eux-mêmes de libérer de leur présence le territoire insurgé. Mais il nous semble que le peuple, toujours ennemi des représailles et magnanime, partagera le pain avec tous ceux qui seront restés dans son sein, qu'ils soient expropriateurs ou expropriés. En s'inspirant de cette idée, la Révolution n'aura rien perdu ; et lorsque le travail aura repris, on verra les combattants de la veille se rencontrer dans le même atelier. Dans une société où le travail sera libre, il n'y aura pas à craindre les fainéants.

- " Mais les vivres manqueront au bout d'un mois ", nous crient déjà les critiques.

Tant mieux ! répondons-nous, cela prouvera que pour la première fois de sa vie le prolétaire aura mangé à sa faim. Quant aux moyens de remplacer ce qui aura été consommé, - c'est précisément cette question que nous allons aborder.











Par quels moyens, en effet, une cité, en pleine révolution sociale, pourrait-elle pourvoir à son alimentation ?

Nous allons répondre à cette question ; mais il est évident que les procédés auxquels on aura recours dépendront du caractère de la révolution dans les provinces, ainsi que chez les nations voisines. Si toute la nation, ou encore mieux toute l'Europe, pouvait en une seule fois faire la révolution sociale et se lancer en plein communisme, on agirait en conséquence. Mais si quelques communes seulement en Europe font l'essai du communisme, il faudra choisir d'autres procédés. Telle situation, tels moyens.

Nous voilà donc amenés, avant d'aller plus loin, à jeter un coup d'oeil sur l'Europe et, sans prétendre prophétiser, nous devons voir quelle serait la marche de la Révolution, au moins dans ses traits essentiels.

Certainement, il est très désirable que toute l'Europe se soulève à la fois, que partout on exproprie, et que partout on s'inspire des principes communistes. Un pareil soulèvement faciliterait singulièrement la tâche de notre siècle.

Mais tout porte à croire qu'il n'en sera pas ainsi. Que la révolution embrase l'Europe, - nous n'en doutons pas. Si l'une des quatre grandes capitales du continent - Paris, Vienne, Bruxelles, ou Berlin - se soulève et renverse son gouvernement, il est presque certain que les trois autres en feront autant à quelques semaines de distance. Il est aussi fort probable que dans les péninsules, et même à Londres et à Pétersbourg, la révolution ne se fera pas attendre. Mais le caractère qu'elle prendra sera-t-il partout le même ? - Il est permis d'en douter.

Plus que probablement il y aura partout des actes d'expropriation accomplis sur une plus ou moins vaste échelle, et ces actes pratiqués par une des grandes nations européennes exerceront leur influence sur toutes les autres. Mais les débuts de la révolution offriront de grandes différences locales, et son développement ne sera pas toujours identique dans les divers pays. En 1789-1793, les paysans français mirent quatre années à abolir définitivement le rachat des droits féodaux, et les bourgeois à renverser la royauté. Ne l'oublions pas, et attendons-nous à voir la révolution mettre un certain temps à se développer. Soyons prêts à ne pas la voir marcher partout du même pas.

Quant à prendre chez toutes les nations européennes un caractère franchement socialiste, surtout dès le début, c'est encore douteux. Rappelons-nous que l'Allemagne est encore en plein empire unitaire, et que ses partis avancés rêvent la république jacobine de 1848 et "l’organisation du travail" de Louis Blanc ; tandis que le peuple français veut tout au moins la Commune libre, si ce n'est la Commune communiste.

Que l'Allemagne aille plus loin que la France, lors de la prochaine révolution, tout porte à le croire. La France, en faisant sa révolution bourgeoise, au XVIIIe siècle, est allée plus loin que l'Angleterre au XVIIe ; en même temps que le pouvoir royal, elle abolit le pouvoir de l'aristocratie foncière, qui est encore une force puissante chez les Anglais. Mais si l'Allemagne va plus loin et fait mieux que la France de 1848, certainement l'idée qui inspirera les débuts de sa révolution sera celle de 1848, comme l'idée qui inspirera la révolution en Russie sera celle de 1789, modifiée jusqu'à un certain point par le mouvement intellectuel de notre siècle.

Sans attacher, d'ailleurs, à ces prévisions plus d'importance qu'elles ne méritent, nous pouvons en conclure ceci : la Révolution prendra un caractère différent chez les diverses nations de l'Europe ; le niveau atteint par rapport à la socialisation des produits ne sera pas le même.

S'ensuit-il que les nations plus avancées doivent mesurer leur pas sur les nations en retard, comme on l'a dit quelquefois ? Attendre que la révolution communiste ait mûri chez toutes les nations civilisées ? - Evidemment non ! Le voudrait-on, d'ailleurs, ce serait impossible : l'histoire n'attend pas les retardataires.

D'autre part, nous ne croyons pas que dans un seul et même pays la révolution se fasse avec l'ensemble que rêvent quelques socialistes. Il est fort probable que si l'une des cinq ou six grandes villes de France - Paris, Lyon, Marseille, Lille, Saint Etienne, Bordeaux - proclame la Commune, les autres suivront son exemple, et que plusieurs villes moins populeuses en feront autant. Probablement aussi plusieurs bassins miniers, ainsi que certains centres industriels, ne tarderont pas à licencier leurs patrons et à se constituer en groupements libres.

Mais beaucoup de campagnes n'en sont pas encore là : à côté des communes insurgées, elles resteront dans l'expectative et continueront à vivre sous le régime individualiste. Ne voyant l'huissier ni le percepteur venir réclamer les impôts, les paysans ne seront pas hostiles aux insurgés ; tout en profitant de la situation, ils attendront pour régler leurs comptes avec les exploiteurs locaux. Mais, avec cet esprit pratique qui caractérisa toujours les soulèvements agraires (souvenons-nous du labour passionné de 1792) ils s'acharneront à cultiver la terre qu'ils aimeront d'autant plus qu'elle sera dégrevée d'impôts et d'hypothèques.

Quant à l'extérieur, ce sera partout la révolution. Mais la révolution sous des aspects variés. Unitaire ici, là fédéraliste, partout socialiste plus ou moins. Rien d'uniforme.











Mais revenons à notre cité révoltée, et voyons dans quelles conditions elle devra pourvoir à son entretien.

Où prendre les denrées nécessaires, si la nation entière n'a pas encore accepté le communisme ? Telle est la question qui se pose.

Prenons une grande ville française, la capitale, si l'on veut. Paris consomme chaque année des millions de quintaux de céréales, 350.000 boeufs et vaches, 200.000 veaux, 300.000 porcs, et plus de deux millions de moutons, sans compter les animaux abattus. Il faut encore à ce Paris quelque chose comme huit millions de kilos de beurre et 172 millions d'oeufs, et tout le reste dans les mêmes proportions.

Les farines et les céréales arrivent des Etats-Unis, de Russie, de Hongrie, d'Italie, d'Egypte, des Indes. Le bétail est amené d'Allemagne, d'Italie, d'Espagne, - voire même de Roumanie et de Russie. Quant à l'épicerie, il n'y a pas un pays au monde qui ne soit mis à contribution.

Voyons d'abord comment on pourrait s'arranger pour ravitailler Paris, ou toute autre grande cité, des produits qui se cultivent dans les campagnes françaises, et que les agriculteurs ne demandent pas mieux que de livrer à la consommation.

Pour les autoritaires, la question n'offre aucune difficulté. Ils introduiraient d'abord un gouvernement fortement centralisé, armé de tous les organes de coercition : police, armée, guillotine. Ce gouvernement ferait faire la statistique de tout ce qui se récolte en France ; il diviserait le pays en un certain nombre d'arrondissements d'alimentation, et il ordonnerait que telle denrée, en telle quantité, soit transportée en tel endroit, livrée tel jour, à telle station, reçue tel jour par tel fonctionnaire, emmagasinée dans tel magasin, et ainsi de suite.

Eh bien, nous affirmons en pleine conviction que non seulement une pareille solution ne serait pas désirable ; mais qu'en outre elle ne pourrait jamais être mise en pratique. Elle est pure utopie.

On peut rêver un pareil état de choses, plume en main ; mais en pratique, cela devient matériellement impossible ; il faudrait compter sans l'esprit d'indépendance de l'humanité. Ce serait l'insurrection générale : trois ou quatre Vendées au lieu d'une, la guerre des villages contre les villes, la France entière insurgée contre la cité qui oserait imposer ce régime.

Assez d'utopies jacobines ! Voyons si on ne peut pas s'organiser autrement.

En 1793, la campagne affama les grandes villes et tua la Révolution. Il est prouvé cependant que la production des céréales en France n'avait pas diminué en 1792-93 ; tout porte même à croire qu'elle avait augmenté. Mais, après avoir pris possession d'une bonne partie des terres seigneuriales, après avoir récolté sur ces terres, les bourgeois campagnards ne voulurent pas vendre leur blé pour des assignats. Ils le gardaient, en attendant la hausse des prix ou la monnaie d'or. Et ni les mesures les plus rigoureuses des Conventionnels pour forcer les accapareurs à vendre le blé, ni les exécutions n'eurent raison de la grève. On sait cependant, que les commissaires de la Convention ne se gênaient pas pour guillotiner les accapareurs, ni le peuple pour les accrocher aux lanternes ; et cependant le blé restait dans les magasins, et le peuple des villes souffrait de la famine.

Mais qu'offrait-on aux cultivateurs des campagnes en échange de leurs rudes travaux?

- Des assignats ! Des chiffons de papier dont la valeur tombait tous les jours ; des billets portant cinq cents livres en caractères imprimés, mais sans valeur réelle. Pour un billet de mille livres on ne pouvait plus acheter une paire de bottes ; et le paysan - cela se comprend - ne tenait nullement à échanger une année de labeur contre un morceau de papier qui ne lui aurait même pas permis d'acheter une blouse.

Et tant qu'on offrira au cultivateur du sol un morceau de papier sans valeur, - qu'il s'appelle assignat ou " bon de travail ", - il en sera de même. Les denrées resteront à la campagne : la ville ne les aura pas, dût-on recourir de nouveau à la guillotine et aux noyades.

Ce qu'il faut offrir au paysan, ce n'est pas du papier, mais la marchandise dont il a besoin immédiatement. C'est la machine dont il se prive maintenant, à contre-coeur ; c'est le vêtement, un vêtement, qui le garantisse des intempéries. C'est la lampe et le pétrole qui remplace son lumignon ; la bêche, le râteau, la charrue. C'est enfin tout ce que le paysan se refuse aujourd'hui, - non pas qu'il n'en sente le besoin, - mais parce que dans son existence de privations et de labeur exténuant, mille objets utiles lui sont inaccessibles à cause de leur prix.

Que la ville s'applique sur-le-champ à produire ces choses qui manquent au paysan, au lieu de façonner des colifichets pour l'ornement des bourgeoises. Que les machines à coudre de Paris confectionnent des vêtements de travail et du dimanche pour la campagne, au lieu de faire des trousseaux de noce, que l'usine fabrique des machines agricoles, des bêches et des râteaux, au lieu d'attendre que les Anglais nous en envoient en échange de notre vin !

Que la ville expédie aux villages, non des commissaires, ceints d'écharpes rouges ou multicolores, signifiant au paysan le décret de porter ses denrées à tel endroit ; mais qu'elle les fasse visiter par des amis, des frères disant : " Apportez-nous vos produits - et prenez dans nos magasins toutes les choses manufacturées qui vous plairont ". Et alors les denrées afflueront de toutes parts. Le paysan gardera ce qu'il lui faut pour vivre, mais il enverra le reste aux travailleurs des villes, dans lesquels - pour la première fois dans le cours de l'histoire - il verra des frères et non des exploiteurs.

On nous dira, peut-être, que cela demande une transformation complète de l'industrie ? - Certainement, oui, pour certaines branches. Mais il y en a mille autres qui pourront se modifier rapidement, de manière à fournir aux paysans le vêtement, la montre, l'ameublement, les ustensiles et les machines simples que la ville lui fait payer si cher en ce moment. Tisserands, tailleurs, fabricants de chaussures, quincailliers, ébénistes et tant d'autres ne trouveront aucune difficulté à laisser la production de luxe pour le travail d'utilité. Il faut seulement que l'on se pénètre bien de la nécessité de cette transformation, qu'on la considère comme un acte de justice et de progrès, qu'on ne se leurre plus de ce rêve si cher aux théoriciens - que la révolution doit se borner à une prise de possession de la plus-value, et que la production et le commerce peuvent rester ce qu'ils sont de nos jours.

Là est, selon nous, toute la question. Offrir au cultivateur en échange de ses produits, non pas des bouts de papier, quelle qu'en soit l'inscription,mais les objets mêmes de consommation dont le cultivateur a besoin. Si cela se fait, les denrées afflueront vers les cités. Si cela n'est pas fait, nous aurons la disette dans les villes et toutes ses conséquences, la réaction et l'écrasement.











Toutes les grandes villes, nous l'avons dit, achètent leur blé, leurs farines, leur viande, non seulement dans les départements, mais encore à l'extérieur. L’étranger envoie à Paris les épices, le poisson et les comestibles de luxe, des quantités considérables de blé et de viande.

Mais, en Révolution, il ne faudra plus compter sur l'étranger ou y compter le moins possible. Si le blé russe, le riz d'Italie ou des Indes et les vins d'Espagne et de Hongrie affluent aujourd'hui sur les marchés de l'Europe occidentale, ce n'est pas que les pays expéditeurs en possèdent trop, ou que ces produits y poussent d'eux-mêmes, comme le pissenlit dans les prés. En Russie, par exemple, le paysan travaille jusqu'à seize heures par jour, et jeûne de trois à six mois chaque année afin d'exporter le blé avec lequel il paie le seigneur et l'Etat. Aujourd'hui, la police se montre dans les villages russes dès que la récolte est faite et vend la dernière vache, le dernier cheval de l'agriculteur, pour arriérés d'impôts et de rentes aux seigneurs, quand le paysan ne s'exécute pas de bonne grâce en vendant le blé aux exportateurs. Si bien qu'il garde seulement pour neuf mois de blé et vend le reste, afin que sa vache ne soit pas vendue quinze francs. Pour vivre jusqu'à la récolte prochaine, trois mois quand l'année a été bonne, six quand elle a été mauvaise, il mêle de l'écorce de bouleau ou de la graine d'arroche à sa farine, tandis que l'on savoure à Londres les biscuits faits avec son froment.

Mais dès que la révolution viendra, le cultivateur russe gardera le pain pour lui et ses enfants. Les paysans italiens et hongrois feront de même ; espérons aussi que l'Hindou profitera de ces bons exemples, ainsi que les travailleurs des Bonanza-farms en Amérique, à moins que ces domaines ne soient déjà désorganisés par la crise. Il ne faudra donc plus compter sur les apports de blé et de maïs venant de l'extérieur.

Toute notre civilisation bourgeoise étant basée sur l'exploitation des races inférieures et des pays arriérés en industrie, le premier bienfait de la révolution sera déjà de menacer cette " civilisation " en permettant aux races dites inférieures de s'émanciper. Mais cet immense bienfait se traduira par une diminution certaine et considérable des apports de denrées affluant vers les grandes villes de l'Occident.

Pour l'intérieur il est plus difficile de prévoir la marche des affaires.

D'une part le cultivateur profitera certainement de la Révolution pour redresser son dos courbé sur le sol. Au lieu de quatorze à seize heures qu'il travaille aujourd'hui, il aura raison de n'en travailler que la moitié, ce qui pourra avoir pour conséquence l'abaissement de la production des denrées principales, blé et viande.

Mais, d'autre part, il y aura augmentation de la production, dès que le cultivateur ne sera plus forcé de travailler pour nourrir les oisifs. De nouveaux espaces de terrain seront défrichés ; des machines plus parfaites seront mises en train. - " jamais labour ne fut si vigoureux que celui de 1792 ", lorsque le paysan eut repris aux seigneurs la terre qu'il convoitait depuis si longtemps, - nous dit Michelet, en parlant de la Grande Révolution.

Sous peu, la culture intensive deviendra accessible à chaque cultivateur, lorsque la machine perfectionnée et les engrais chimiques et autres seront mis à la portée de la communauté. Mais tout porte à croire qu'aux débuts il pourra y avoir diminution dans la production agricole en France, aussi bien qu'ailleurs.

Le plus sage, en tout cas, serait de tabler sur une diminution des apports, aussi bien de l'intérieur que de l'étranger.

Parbleu ! Se mettre soi-même à le remplir. Inutile de chercher midi à quatorze heures, quand la solution est simple.

Il faut que les grandes villes cultivent la terre, aussi bien que le font les campagnes. Il faut revenir à ce que la biologie appellerait " l'intégration des fonctions ". Après avoir divisé le travail, il faut " intégrer " c'est la marche suivie dans toute la Nature.

D'ailleurs, - philosophie à part - on y sera amené de par la force des choses. Que Paris s'aperçoive qu'au bout de huit mois il va se trouver à court de blé, - et Paris le cultivera.

La terre ? Elle ne manque pas. C'est surtout autour des grandes villes, - de Paris surtout - que se groupent les parcs et les pelouses des seigneurs, ces millions d'hectares qui n'attendent que le labeur intelligent du cultivateur pour entourer Paris de plaines autrement fertiles, autrement productives que les steppes couvertes d'humus, mais desséchées par le soleil, du midi de la Russie.

Les bras ? Mais à quoi voulez-vous que les deux millions de Parisiens et de Parisiennes s'appliquent quand ils n'auront plus à habiller et à amuser les princes russes, les boyards roumains et les dames de la finance de Berlin ?

Disposant de tout le machinisme du siècle ; disposant de l'intelligence et du savoir technique du travailleur fait à l'usage de l'outil perfectionné ; ayant à leur service les inventeurs, les chimistes et les botanistes, les professeurs du jardin des Plantes, les maraîchers de Gennevilliers, ainsi que l'outillage nécessaire pour multiplier les machines et en essayer de nouvelles ; ayant enfin l'esprit organisateur du peuple de Paris, sa gaieté de coeur, son entrain, - l'agriculture de la Commune anarchiste de Paris sera tout autre que celle des piocheurs de l'Ardenne.

La vapeur, l'électricité, la chaleur du soleil et la force du vent seraient bientôt mises en réquisition. La piocheuse et l'épierreuse à vapeur auraient vite fait le gros travail de préparation, et la terre, attendrie et enrichie, n'attendrait que les soins intelligents de l'homme, et surtout de la femme, pour se couvrir de plantes bien soignées se renouvelant trois, quatre fois par année.

Apprenant l'horticulture avec les hommes du métier ; essayant sur des coins réservés mille moyens divers de culture ; rivalisant entre eux pour atteindre les meilleures récoltes ; retrouvant dans l'exercice physique, sans exténuation, ni surtravail, les forces qui leur manquent si souvent dans les grandes villes - hommes, femmes et enfants seraient heureux de s'appliquer à ce labeur des champs qui cessera d'être un travail de forçat et deviendra un plaisir, une fête, un renouveau de l'être humain.

- " Il n'y a pas de terres infertiles ! La terre vaut ce que vaut l'homme ! ", voilà le dernier mot de l'agriculture moderne. La terre donne ce qu'on lui demande : il s'agit seulement de le lui demander intelligemment.

Un territoire, fût-il aussi petit que les deux départements de la Seine et de Seine-et-Oise, et eût-il à nourrir une grande ville comme Paris, suffirait pratiquement pour combler les vides que la Révolution pourrait faire autour de lui.

La combinaison de l'agriculture avec l'industrie, l'homme agriculteur et industriel en même temps, c'est à quoi nous amènera nécessairement la Commune communiste, si elle se lance franchement dans la voie de l'expropriation.

Qu'elle aborde seulement cet avenir : ce n'est pas par la famine qu'elle périra ! Le danger n'est pas là : il est dans la couardise d'esprit, dans les préjugés, dans les demi-mesures.

Le danger est là où le voyait Danton, lorsqu'il criait à la France : " De l'audace, de l'audace et encore de l'audace ! " surtout de l'audace intellectuelle, que ne manquera pas de suivre aussitôt l'audace de la volonté.

Ceux qui suivent avec attention le mouvement des esprits chez les travailleurs ont dû remarquer qu'insensiblement l'accord s'établit sur une importante question, celle du logement. Il y a un fait certain : dans les grandes villes de France, et dans beaucoup de petites, les travailleurs arrivent peu à peu à la conclusion que les maisons habitées ne sont nullement la propriété de ceux que l'Etat reconnaît comme leurs propriétaires.

C'est une évolution qui s'accomplit dans les esprits, et on ne fera plus croire au peuple que le droit de propriété sur les maisons soit juste.

La maison n'a pas été bâtie par le propriétaire ; elle a été construite, décorée, tapissée par des centaines de travailleurs que la faim a poussé dans les chantiers, que le besoin de vivre a réduit à accepter un salaire rogné.

L'argent dépensé par le prétendu propriétaire n'était pas un produit de son propre travail. Il l'avait accumulé, comme toutes les richesses, en payant aux travailleurs les deux tiers, ou la moitié seulement, de ce qui leur était dû.

Enfin - et c'est surtout ici que l'énormité saute aux yeux - la maison doit sa valeur actuelle au profit que le propriétaire pourra en tirer. Or, ce, profit sera dû à cette circonstance que la maison est bâtie dans une ville pavée, éclairée au gaz, en communication régulière avec d'autres villes, et réunissant dans son sein des établissements d'industrie, de commerce, de science, d'art ; que cette ville est ornée de ponts, de quais, de monuments d'architecture, offrant à l'habitant mille conforts et mille agréments inconnus au village ; que vingt, trente générations ont travaillé à la rendre habitable, à l'assainir et l'embellir.

La valeur d'une maison dans certains quartiers de Paris est d'un million, non pas qu'elle contienne pour un million de travail dans ses murs ; mais parce qu'elle est à Paris ; parce que, depuis des siècles, les ouvriers, les artistes, les penseurs, les savants et les littérateurs ont contribué à faire de Paris ce qu'il est aujourd'hui : un centre industriel, commercial,. politique, artistique et scientifique. ; parce qu'il a un passé ; parce que ses rues sont connues, grâce à la littérature, en province comme à l'étranger ; parce qu'il est un produit du travail de dix-huit siècles, d'une cinquantaine de générations de toute la nation française.

Qui donc a le droit de s'approprier la plus intime partie de ce terrain ou le dernier des bâtiments, sans commettre une criante injustice ? Qui donc a le droit de vendre à qui que ce soit la moindre parcelle du patrimoine commun ?

Là-dessus, disons-nous, l'accord s'établit entre travailleurs. L'idée du logement gratuit s'est bien manifestée pendant le siège de Paris, lorsqu'on demandait la remise pure et simple des termes réclamés par les propriétaires. Elle s'est manifestée encore pendant la Commune de 1871, lorsque le Paris ouvrier attendait du Conseil de la Commune une décision virile sur l'abolition des loyers. Ce sera encore la première préoccupation du pauvre quand la Révolution aura éclaté.

En révolution ou non, il faut au travailleur un abri, un logement. Mais, si mauvais, si insalubre qu'il soit, il y a toujours un propriétaire qui peut vous en expulser. Il est vrai qu'en révolution le propriétaire ne trouvera pas d'huissier ou d'argousins pour jeter vos hardes dans la rue. Mais, qui sait si demain le nouveau gouvernement, tout révolutionnaire qu'il se prétende, ne reconstituera pas la force et ne lancera pas contre vous la meute policière ! On a bien vu la Commune proclamant la remise des termes dus jusqu'au 11, avril, - mais jusqu'au 1er avril seulement ! (1). Après quoi il aurait fallu payer, lors même que Paris était sens dessus dessous, que l'industrie chômait, et que le révolutionnaire n'avait pour toute ressource que ses trente sous !

Il faut cependant que le travailleur sache qu'en ne payant pas le propriétaire, il ne profite pas seulement d'une désorganisation du pouvoir. Il faut qu'il sache que la gratuité du logement est reconnue en principe et sanctionnée, pour ainsi dire, par l'assentiment populaire ; que le logement gratuit est un droit, proclamé hautement par le peuple.

Eh bien, allons-nous attendre que cette mesure, répondant si bien au sentiment de justice de tout honnête homme, soit prise par les socialistes qui se trouveraient mêlés aux bourgeois dans un gouvernement provisoire ? Nous attendrions longtemps, - jusqu'au retour de la réaction !

Voilà pourquoi, en refusant écharpe et képi - signes de commandement et d'asservissement, - en restant peuple parmi le peuple, les révolutionnaires sincères travailleront avec le peuple à ce que l'expropriation des maisons devienne un fait accompli. Ils travailleront à créer un courant d'idées dans cette direction ; ils travailleront à mettre ces idées en pratique, et quand elles seront mûries, le peuple procédera à l'expropriation des maisons, sans prêter l'oreille aux théories, qu'on ne manquera pas de lui lancer dans les jambes, sur les dédommagements à payer aux propriétaires, et autres billevesées.

Le jour où l'expropriation des maisons sera faite, l'exploité, le travailleur auront compris que des temps nouveaux sont arrivés, qu'ils ne resteront plus l'échine courbée devant les riches et les puissants, que l'Egalité s'est affirmée au grand jour, que la Révolution est un fait accompli et non un coup de théâtre comme on n'en a déjà vu que trop.

II

Si l'idée de l'expropriation devient populaire, la mise en exécution ne se heurtera nullement aux obstacles insurmontables dont on aime à nous menacer.

Certainement, les messieurs galonnés qui auront occupé les fauteuils vacants des ministères et de l'Hôtel de Ville ne manqueront pas d'accumuler les obstacles. Ils parleront d'accorder des indemnités aux propriétaires, de dresser des statistiques, d'élaborer de longs rapports, - si longs qu'ils pourraient durer jusqu'au moment où le peuple, écrasé par la misère du chômage ne voyant rien venir et perdant sa foi dans la Révolution, laisserait le champ libre aux réactionnaires, et finiraient par rendre l'expropriation bureaucratique odieuse à tout le monde.

En cela, il y a, en effet, un écueil sur lequel tout pourrait sombrer. Mais si le peuple ne se rend pas aux faux raisonnements dont on cherchera à l'éblouir ; s'il comprend qu'une vie nouvelle demande des procédés nouveaux, et s'il prend lui-même la besogne entre ses mains, - alors l'expropriation pourra se faire sans grandes difficultés.

- " Mais comment ? Comment pourrait-elle se faire ? " nous demandera-t-on. - Nous allons le dire, mais avec une réserve. Il nous répugne de tracer dans leurs moindres détails des plans d'expropriation. Nous savons d'avance que tout ce qu'un homme, ou un groupe, peuvent suggérer aujourd'hui sera dépassé par la vie humaine. Celle-ci, nous l'avons dit, fera mieux, et plus simplement que tout ce que l'on pourrait lui dicter d'avance.

Aussi, en esquissant la méthode suivant laquelle l'expropriation et la répartition des richesses expropriées pourraient se faire sans l'intervention du gouvernement, nous ne voulons que répondre à ceux qui déclarent la chose impossible. Mais nous tenons à rappeler que, d'aucune façon, nous ne prétendons préconiser telle ou telle manière de s'organiser. Ce qui nous importe, c'est de démontrer seulement que l'expropriation peut se faire par l'initiative populaire, et ne peut pas se faire autrement.

Il est à prévoir que dès les premiers actes d'expropriation, il surgira dans le quartier, la rue, le pâté de maisons, des groupes de citoyens de bonne volonté qui viendront offrir leurs services pour s'enquérir du nombre des appartements vides, des appartements encombrés par des familles nombreuses, des logements insalubres et des maisons qui, trop spacieuses pour leurs occupants, pourraient être occupées par ceux qui manquent d'air dans leurs bicoques. En quelques jours ces volontaires dresseront pour la rue, le quartier, des listes complètes de tous les appartements, salubres et insalubres, étroits et spacieux, des logements infects et des demeures somptueuses.

Librement ils se communiqueront leurs listes, et en peu de jours ils auront des statistiques complètes. La statistique mensongère peut se fabriquer dans des bureaux ; la statistique vraie, exacte, ne peut venir que de l'individu ; qu'en remontant du simple au composé.

Alors, sans rien attendre de personne, ces citoyens iront probablement trouver leurs camarades qui habitent des taudis et leur diront tout simplement " Cette fois-ci, camarades, c'est la révolution tout de bon. Venez ce soir à tel endroit. Tout le quartier y sera, on se répartira les appartements. Si vous ne tenez pas à votre masure, vous choisirez un des appartements de cinq pièces qui sont disponibles. Et lorsque vous aurez emménagé, ce sera affaire faite. Le peuple armé parlera à celui qui voudra venir vous en déloger ! "

- " Mais tout le monde voudra avoir un appartement de vingt pièces ! " - nous dira-t-on.

Eh bien non, ce n'est pas vrai ! Jamais le peuple n'a demandé à avoir la lune dans un seau. Au contraire, chaque fois que nous voyons des égaux ayant à réparer une injustice, nous sommes frappés du bon sens et du sentiment de justice dont la masse est animée. A-t-on jamais vu réclamer l'impossible ? A-t-on jamais vu le peuple de Paris se battre lorsqu'il allait chercher sa ration de pain ou de bois pendant les deux sièges ? - On faisait queue avec une résignation que les correspondants des journaux étrangers ne cessaient d'admirer ; et cependant on savait bien que les derniers venus passeraient la journée sans pain ni feu.

Certainement, il y a assez d'instincts égoïstes dans les individus isolés de nos sociétés. Nous le savons fort bien. Mais nous savons aussi que le meilleur moyen de réveiller et de nourrir ces instincts serait de confier la question des logements à un bureau quelconque. Alors, en effet, toutes les mauvaises passions se feraient jour. Ce serait à qui aurait une main puissante dans le bureau. La moindre inégalité ferait pousser des hauts cris ; le moindre avantage donné à quelqu'un ferait crier aux pots-de-vin, - et pour cause !

Mais lorsque le peuple lui-même, réuni par rues, par quartiers, par arrondissements, se chargera de faire emménager les habitants des taudis dans les appartements trop spacieux des bourgeois, les menus inconvénients, les petites inégalités seront prises bien légèrement. On a rarement fait appel aux bons instincts des masses. On l'a fait cependant quelquefois pendant les révolutions, lorsqu'il s'agissait de sauver la barque qui sombrait, - et jamais on ne s'y est trompé. L'homme de peine répondait toujours à l'appel par les grands dévouements.

Il en sera de même lors de la prochaine révolution.

Malgré tout, il y aura probablement des injustices. On ne saurait les éviter. Il y a des individus dans nos sociétés qu'aucun grand événement ne fera sortir de l'ornière égoïste. Mais la question n'est pas de savoir s'il y aura des injustices ou s'il n'y en aura pas. Il s'agit de savoir comment on pourra en limiter le nombre.

Eh bien, toute l'histoire, toute l'expérience de l'humanité, aussi bien que la psychologie des sociétés sont là pour dire que le moyen le plus équitable est de remettre la chose aux intéressés. Seuls, ils pourront, d'ailleurs, prendre en considération et régler les mille détails qui échappent nécessairement à toute répartition bureaucratique.

III

D'ailleurs, il ne s'agirait nullement de faire une répartition absolument égale des logements, mais les inconvénients que certains ménages auraient encore à subir seraient aisément réparés dans une société en voie d'expropriation.

Pourvu que les maçons, les tailleurs de pierre, - ceux du "bâtiment" en un mot, - sachent qu'ils ont leur existence assurée, ils ne demanderont pas mieux que de reprendre pour quelques heures par jour le travail auquel ils sont accoutumés. Ils aménageront autrement les grands appartements qui nécessitaient tout un état-major de servantes. Et en quelques mois des maisons, autrement salubres que celles de nos jours, auront surgi. Et à ceux qui ne se seront pas suffisamment bien installés, la Commune anarchiste pourra dire :

" Patientez, camarades ! Des palais salubres, confortables et beaux, supérieurs à tout ce que bâtissaient les capitalistes, vont s'élever sur le sol de la cité libre. Ils seront à ceux qui en ont le plus besoin. La Commune anarchiste ne bâtit pas en vue des revenus. Les monuments qu'elle érige pour ses citoyens, produit de l'esprit collectif, serviront de modèle à l'humanité entière, - ils seront à vous ! "

Si le peuple révolté exproprie les maisons et proclame la gratuité du logement, la mise en commun des habitations et le droit de chaque famille à un logement salubre, la Révolution aura pris dès le début un caractère communiste et se sera lancée dans une voie dont on ne pourra la faire sortir de sitôt. Elle aura porté un coup mortel à la propriété individuelle.

L'expropriation des maisons porte ainsi en germe toute la révolution sociale. De la manière dont elle se fera, dépendra le caractère des événements. Ou bien nous ouvrirons une route, large, grande, au communisme anarchiste, ou bien nous resterons à patauger dans la boue de l'individualisme autoritaire.

Il est facile de prévoir les mille objections qu'on va nous faire, les unes d'ordre théorique, les autres toutes pratiques.

Puisqu'il s'agira de maintenir à tout prix l'iniquité, c'est certainement au nom de la justice qu'on parlera : - " N'est-ce pas infâme, s'écriera-t-on, que les Parisiens s'emparent pour eux des belles maisons et laissent les chaumières aux paysans? " Mais ne nous y trompons pas. Ces partisans enragés de la justice oublient, par un tour d'esprit qui leur est propre, la criante inégalité dont ils e font les défenseurs.

Ils oublient qu'à Paris même le travailleur suffoque dans un taudis, - lui, sa femme et ses enfants, - tandis que de sa fenêtre il voit le palais du riche. Ils oublient que des générations entières périssent dans les quartiers encombrés, faute d'air et de soleil, et que réparer cette injustice devrait être le premier devoir de la Révolution.

Ne nous attardons pas à ces réclamations intéressées. Nous savons que l'inégalité, qui réellement existera encore entre Paris et le village, est de celles qui se diminueront chaque jour ; le village ne manquera pas de se donner des logements plus salubres que ceux d'aujourd'hui, lorsque le paysan aura cessé d'être la bête de somme du fermier, du fabricant, de l'usurier et de l'Etat. Pour éviter une injustice temporaire et réparable, faut-il maintenir l'injustice qui existe depuis des siècles ?

Les objections soi-disant pratiques ne sont pas fortes, non plus.

" Voilà, nous dira-t-on, un pauvre diable. A force de privations, il est parvenu à s'acheter une maison assez grande pour y loger sa famille. Il y est si heureux; allez-vous aussi le jeter dans la rue? "

- Certainement non ! Si sa maison suffit à peine à loger sa famille, - qu'il l'habite, parbleu ! Qu'il cultive le jardin sous ses fenêtres ! Nos gars, au besoin, iront même lui donner un coup de main. Mais s'il a dans sa maison un appartement qu'il loue à un autre, le peuple ira trouver cet autre et lui dira : " Vous savez, camarade, que vous ne devez plus rien au vieux ? Restez dans votre appartement et ne payez plus rien : point d'huissier à craindre désormais, c'est la Sociale ! "

Et si le propriétaire occupe à lui seul vingt chambres, et que dans le quartier il y ait une mère avec cinq enfants logés dans une seule chambre, eh bien, le peuple ira voir si sur vingt chambres il n'y en a pas qui, après quelques réparations, pourraient faire un bon petit logement à la mère aux cinq enfants. Ne sera-ce pas plus juste que de laisser la mère et les cinq gosses dans le taudis, et le monsieur à l'engrais dans le château ? D'ailleurs le monsieur s'y fera bien vite ; lorsqu'il n'aura plus de servantes pour ranger ses vingt chambres, sa bourgeoise sera enchantée de se ébarrasser de la moitié de son appartement.

- " Mais ce sera un bouleversement complet ", vont s'écrier les défenseurs de l'ordre. " Des déménagements à n'en plus finir ! Autant vaudrait jeter tout le monde dans la rue et tirer les appartements au sort ! " - Eh bien, nous sommes persuadés que si aucune espèce de gouvernement ne s'en mêle, et que si toute la transformation reste confiée aux mains des groupes surgis spontanément pour cette besogne, les déménagements seront moins nombreux que ceux qui se font dans l'espace d'une seule année par suite de la rapacité des propriétaires.

Il y a, d'abord, dans toutes les villes considérables un si grand nombre d'appartements inoccupés, qu'ils suffiraient presque à loger la plupart des habitants des taudis. Quant aux palais et aux appartements somptueux, beaucoup de familles ouvrières n'en voudraient même pas : on ne peut s'en servir s'ils ne sont entretenus par une nombreuse valetaille. Aussi, leurs occupants se verraient-ils bientôt forcés de chercher des habitations moins luxueuses, où mesdames les banquières feraient elles-mêmes la cuisine. Et peu à peu, sans qu'il y ait à accompagner le banquier, sous escorte de piques, dans une mansarde, et l'habitant de la mansarde dans le palais du banquier, la population se répartira à l'amiable dans les logements existants, en faisant le moins de remue-ménage possible. Ne voit-on pas les communes agraires se distribuer les champs, en dérangeant si peu les possesseurs de parcelles, qu'il reste seulement à constater le bon sens et la sagacité des procédés auxquels la Commune a recours. La Commune russe, - ceci établi par des volumes d'enquêtes, - fait moins de déménagements, d'un champ à un autre, que la propriété individuelle avec ses procès plaidés devant les tribunaux. Et on veut nous faire croire que les habitants d'une grande ville européenne seraient plus bêtes ou moins organisateurs que des paysans russes ou hindous !

D'ailleurs, toute révolution implique un certain bouleversement de la vie quotidienne, et ceux qui espèrent traverser une grande crise sans que leur bourgeoise soit jamais dérangée de son pot-au-feu, risquent d'être désappointés. On peut changer de gouvernement sans que le bon bourgeois manque jamais l'heure de son dîner ; mais on ne répare pas ainsi les crimes d'une société envers ses nourriciers.

Il y aura un bouleversement, c'est certain. Seulement, il faut que ce bouleversement ne soit pas en pure perte, il faut qu'il soit réduit au minimum. Et c'est encore - ne nous lassons pas de le répéter - s'adressant aux intéressés, et non pas à des bureaux, que l'on obtiendra la moindre somme d'inconvénients pour tout le monde.

Le peuple commet bévue sur bévue quand il a à choisir dans les urnes entre les infatués qui briguent l'honneur de le représenter et se chargent de tout faire, de tout savoir, de tout organiser. Mais quand il lui faut organiser ce qu'il connaît, ce qui le touche directement, il fait mieux que tous les bureaux possibles. Ne l'a-t-on pas vu lors de la Commune ? Et lors de la dernière grève de Londres ? Ne le voit-on pas tous les jours dans chaque commune agraire ?

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