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Publié par Patrick Granet

par Malika As-Sabah

Une guerre culturelle a lieu en France. Déclarée par Manuel Valls et orchestrée par des think tanks, bien avant la mise en place de l’état d’urgence, elle est menée contre les musulmans résidant en France. On aurait pu s’attendre de la part d’un Premier ministre socialiste que la bataille idéologique prioritaire soit menée contre la droite ou l’extrême droite. Force est de constater que ce n’est pas le cas.

« C’est quoi aujourd’hui les priorités dans cette société ? Bien sûr l’économie, le chômage, mais qu’est-ce qui est aujourd’hui essentiel ? C’est la bataille culturelle ! C’est la bataille identitaire. Parce que si nous ne gagnons pas cette bataille, le reste ne comptera pas. Le reste sera balayé. »

C’est ainsi que, le 4 avril dernier, au colloque Le Sursaut, initié par la Fondation Jean-Jaurès, la Fondation pour l’innovation politique et l’American Jewish Committee Europe, Manuel Valls a déterminé ses priorités politiques : « C’est la bataille culturelle ! C’est la bataille identitaire ». Et non la politique économique et sociale de son gouvernement, symbolisée par une loi Travail, dont les sondages n’ont cessé de mesurer un rejet majoritaire massif depuis le mois de février.
Moins de dix jours plus tard, le locataire de Matignon précise son offensive à destination de la gauche. Le 13 avril, Libération publie une interview du Premier ministre. Depuis qu’il a été nommé chef du gouvernement, deux ans plus tôt, c’est la première fois que Manuel Valls accorde un entretien au quotidien emblématique de la gauche culturelle. À la question : « Vous dites désormais que la question “identitaire” est première ? » , le Premier ministre enfonce le clou : « Les questions économiques et sociales, la question du chômage, sont cruciales. Mais effectivement, la question culturelle est fondamentale. Il y a une interrogation plus profonde dans notre pays sur l’ouverture au monde ou sur la place de l’islam… »

Le signal premier que Manuel Valls entend ainsi adresser à son électorat de gauche est sans ambage : la question culturelle est fondamentale. Dans ses discours politiques, les ennemis qu’il désigne sont « les salafistes », mais dans la pratique politique ce sont les musulmans, dans leur ensemble, qui sont pris pour cible. Si cette obsession n’est pas nouvelle, elle se précise en stratégie de communication délibérée à l’approche de l’échéance présidentielle. Il y a un an, le 22 juin 2015, le Premier ministre avait clairement indiqué sa ligne, son choix, sa cible privilégiée : « L’islam sera un enjeu électoral », lors d’un forum sur la République et l’islam.
Depuis l’application de l’état d’urgence qui ont suivi les attentats du 13 novembre 2015, la mobilisation d’une partie de la gauche contre les nouvelles mesures autoritaires se fait essentiellement sur des questions de principe : libertés publiques, militarisation de l’espace, société de surveillance, neutralisation de la contestation sociale… Qu’il s’agisse des « frondeurs » du PS, ou des militants EELV, PG, PC, des syndicalistes et des associatifs de la gauche radicale, la gauche contestant l’état d’urgence ne le condamne que dans des termes où elle se sent directement impliquée, où elle se pense comme l’unique cible, comme on a pu le voir durant la COP 21 avec l’interdiction de manifestations et les assignations à résidence, alors dénoncées par cette même gauche.

Or cette analyse ignore délibérément les premières cibles de l’état d’urgence : les musulmans en tant que tels, indépendamment de leurs actes individuels. La gauche militante « traditionnelle » n’étant, dans un premier temps, qu’une cible collatérale. En effet il faudra attendre lamobilisation des migrants le 22 novembre et contre la COP 21 et sa violente répression le 29 novembre sur la place de la République, à Paris, pour assister au déploiement en force des mesures de l’état d’urgence contre des militants écologistes et de la gauche radicale.

Pourtant, pour l’essentiel, les perquisitions administratives ont concerné dans leurs quasi-totalités des lieux de culte, des sièges d’associations, des restaurants musulmans ou les domiciles de musulmans ou présumés comme tels. Or. Dans son ensemble, le bilan opérationnel antiterroriste est ridicule : 3 579 perquisitions administratives ont été effectuées, aboutissant à seulement six procédures judiciaires pour infractions terroristes, entrainant une seule mise en examen, en date de mars 2016. Soit un taux d’erreur dans les cibles désignées de 99,97 %. Bon nombre d’observateurs, de chercheurs et de magistrats ont souligné la disproportion entre les interventions policières ordonnées et leurs résultats. En somme, ces opérations obéissent avant tout à des impératifs politicien et médiatique, et non aux objectifs de la lutte antiterroriste.

Mais alors que les autorités ont abondement médiatisé la mise en cause généralisée des musulmans en tant que tels, ainsi que l’extrême fermeté des mesures policières et judiciaires à leur encontre : partis, syndicats et associations de gauche n’en parlent pas, ou peu. La question se pose : ces organisations ne savent-elles pas comment en parler ou ne le veulent pas ? Est-on face à une gêne ou un déni, un refus d’accepter cette réalité ? Pourquoi une large partie des forces progressistes (de l’aile gauche du PS à l’extrême gauche), dans ses discours et ses pratiques, ignore-t-elle délibérément ce constat ? Paradoxalement, ces organisations rejoignent la position officielle des autorités. Elles excluent tout comportement discriminant justifiant ces opérations, alors même que leurs résultats traduisent l’arbitraire manifeste qui a prévalu dans le choix de ces cibles par l’appareil d’État.

Entretien du chef de la lutte antiterroriste de la police nationale. Extrait duRapport parlementaire sur le contrôle de l’état d’urgence

Le traitement médiatique des faits n’est pas en reste, essentiellement et violemment hostile aux musulman-e-s, qu’il ne cesse de désigner à la vindicte populaire. Face à cela, le silence de la gauche extrap

Le traitement médiatique des faits n’est pas en reste, essentiellement et violemment hostile aux musulman-e-s, qu’il ne cesse de désigner à la vindicte populaire. Face à cela, le silence de la gauche extraparlementaire est d’autant plus assourdissant et incompréhensible.

Le silence de la gauche

Des collectifs se sont constitués contre l’état d’urgence. Stop Etat d’Urgence à l’initiative de Droit au logement (DAL), et Nous ne cèderons pas sous l’égide de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH), regroupant, pour le premier, associations, syndicats et partis politiques de gauche et pour le second uniquement des associations et des syndicats. Force est de constater que Stop État d’Urgence, malgré ses discours d’ouverture, a eu du mal à prendre en compte la victime musulmane des nouvelles mesures policières et judiciaires. Pour preuve, lors du premier meeting unitaire organisé par ce collectif le 17 décembre 2015 à Paris, ce sont des personnes extérieures à l’organisation qui ont dû pointer l’absence d’une parole musulmane et de l’importance de la prise en compte des musulmans sous le régime de l’état d’urgence. C’est seulement au dernier moment que les organisateurs ont fait appel au Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF) .

Trois mois plus tard, le 10 mars 2016, un autre meeting organisé par des étudiants de l’université Paris 8, à Saint-Denis, illustre cette invisibilisation des musulmans. Une première affiche décline les différentes cibles de ces mesures d’exception mais ignore la caractéristique musulmane.

Comment mieux révéler cet impensé au sein même de la gauche radicale, voire révolutionnaire, selon lequel le musulman demeure avant tout exogène (migrant-e et racisé-e) au regard de catégories plus légitimes que sont l’écologiste, le syndicaliste ou la victime de violences policières ?… alors que les quinze premiers jours de l’application de l’état d’urgence ont été marqués par des opérations tout autant extrêmement brutales dans le mode d’application qu’arbitraires dans le ciblage des seuls musulmans.

Comment comprendre une telle difficulté à prendre en compte la réalité de la répression et de la stigmatisation des musulmans en France ? Ces questionnements ne sont pas nouveaux au sein de la gauche. Ainsi, la journaliste Mona Chollet, dans le billet Oui mais quand même, la religion c’est mal, pointait déjà celles et ceux qui, à gauche, hurlent avec les loups islamophobes, sous prétexte de critique de la religion.

Il faudra attendre une intervention insistante de nouveaux membres de ce collectif, pointant cette absence, pour enfin voir apparaitre le terme de « musulman » sur l’affiche. Pourtant, ce terme ajouté à la va-vite apparaît fusionné avec « migrant-e et racisé-e », qui étaient dissociés sur la première version, comme si la catégorie « musulman-e » était non seulement insuffisante en elle-même mais formait un tout avec « migrant-e » et « racisé-e », contrairement à celle de « manifestant-e », de « syndicaliste », d’« écologiste », de « victime des violences policères » et de « chômeur-se ».

n pourrait multiplier les exemples d’un mépris de gauche à l’encontre des musulmans dans leur ensemble en France ou ailleurs. Début avril 2016, l’édito de Charlie Hebdo signé par Riss, directeur de la publication, synthétisait en quelques lignes la suspicion généralisée à l’encontre des musulman-e-s en France. Du boulanger musulman à la femme voilée, ils seraient selon lui la première étape avant la terreur et les premiers responsables. « Pourtant, tout ce qui va arriver ensuite à l’aéroport et dans le métro de Bruxelles ne pourra avoir lieu sans le concours de tous [la femme voilée, le boulanger qui fait des sandwichs sans porc et Tariq Ramadan]. Car tous inspirent la crainte et la peur. La peur de contredire, la peur de polémiquer, la peur de se faire traiter d’islamophobe et même de raciste. La peur, tout simplement. Ce qui va se passer dans quelques minutes est l’étape ultime de la peur : la terreur. Le terrorisme. Il n’y a pas de terrorisme possible sans l’établissement préalable d’une peur silencieuse généralisée. »

Quelques semaines plus tard, Cocoboer, dessinatrice de l’hebdomadaire dit satirique, prenait, elle, prétexte du Hijab Day organisé par des étudiantes de Sciences Po Paris, pour s’approprier les pires clichés racistes à l’égard des musulmans.

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