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Publié par Patrick Granet

Les attentats génèrent de l'hostilité envers les musulmans, ce qui ouvre la voie de la radicalisation, qui augmente à son tour les risques d'attentats. Si, pour l'heure, rien ne lie l'auteur de l'attaque de Nice et Daech, pour le procureur François Molins, celle-ci «correspond aux appels au meurtre des djihadistes».

À Nice, c'est au moins 84 personnes venues assister au feu d'artifice du 14-Juillet qui ont trouvé la mort, tuées par un homme ayant décidé de précipiter son camion dans une foule dense et ce sur une distance d'à peu près 2 km. Alors que nous titubons d'horreur face à ce carnage terroriste, encore un, les informations affluent et nous font peu à peu comprendre ce qui s'est passé, quelles sont les victimes, qui est à l'origine de ce massacre.

Nous en apprendrons davantage dans les jours à venir, mais nous savons déjà que l'Europe –et la France en particulier– a un problème avec le terrorisme, un problème qui pourrait aller de mal en pis dans un futur proche. L'ironie, c'est que l'une des raisons qui pourrait pousser à l'intensification de ces attentats est à chercher dans les succès militairesqu'infligent à Daech les États-Unis, la France, entre autres pays et combattants locaux, en plein cœur de ses bastions irakiens et syriens.

«Faucher les ennemis d'Allah»

Daech qui souffre aussi d'importants revers dans bon nombre de ses provinces clés, notamment en Libye. Et Daech, qui s'est longtemps vanté de l'expansion de son califat aujourd'hui en voie de contraction, a besoin de victoires pour compenser des pertes aussi colossales. Mi juin, la mise en garde du directeur de la CIA, John Brennan, ne disait pas autre chose: «Avec la multiplication des pressions qui pèsent sur l'EI, nous estimons qu'il intensifiera sa campagne de terreur extérieure afin de maintenir son emprise sur la scène terroriste internationale.»

Rouler sur des gens à bord d'un 19 tonnes relève d'une nouvelle forme de violence pour l'EI. Pour autant, la propagande de Daech a déjà cherché à galvaniser ses partisans par des appels au meurtre par «écrasement». De même, par le passé, la branche d'Al-Qaïda au Yémen auraexhorté à «faucher les ennemis d'Allah». Et en 2008, un terroriste palestinien se servait d'un bulldozer pour tuer trois Israéliens.

Reste qu'il s'agit du quatrième attentat d'envergure en Europe en moins de huit mois: en novembre, des terroristes agissant au nom de l'EI exécutaient 130 personnes à Paris; en mars, des kamikazes faisaient 32 morts à Bruxelles et voici à peine deux semaines, trois hommes probablement liés à l’État islamique en massacraient plus de quarante à l'aéroport d’Istanbul. Pour Nice, pour l'heure, aucun lien avec l'organisation islamiste n'est avéré. L'attaque n'a pas été revendiquée par Daech même si celle-ci s'en est ouvertement réjouie.

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David Thomson

Les pages pro-#EI récupèrent la tuerie de #Nice avec des visuels comme celui-ci mais pas de revendication officielle

2:43 PM - 15 Jul 2016

Un nombre sans précédent de combattants

Ces attentats auront comme conséquence inévitable, et appropriée, d'intensifier les actions des services secrets européens à l'encontre de groupes suspectés d'être des réseaux terroristes islamistes. Ils renforceront aussi, et en général, les efforts de sécurité déployés sur le territoire. Mais malheureusement, ils risquent aussi de conforter et d'exalter les discours anti-musulmans en France et en Europe, ce qui favorisera les humiliations quotidiennes subies et aggravera, au sein de ses communautés, l'impression d'être assiégé et constamment suspecté. Et Daech récoltera les fruits de ce sentiment d'injustice et de cette colère, ce qui ne pourra qu'augmenter les risques de voir le futur de nouveau endeuillé par des attentats.

La plus petite action que vous commettez au cœur de leur pays est plus chère à nos yeux et plus dommageable pour eux que toute action d’envergure commise par nous

Abou Mohammed al-Adnani

Les nations européennes sont confrontées à différents types de menaces terroristes. La première relève du nombre sans précédent de combattants islamistes –plus de 5.000– que l'Europe a fourni à l'EI et à d'autres groupes djihadistes en Syrie et en Irak. Plus de 900 d'entre eux (dont 200 femmes) sont partis de France. Plus de 130 sont morts et près de 250 sont revenus. Le reste serait encore en Irak et en Syrie. Les attentats de Paris, une offensive qui aura pu être coordonnée et méticuleusement préparée, illustrent le danger que ces combattants peuvent poser.

Du temps passé sur le théâtre des opérations leur permet d’acquérir des compétence, de s'endoctriner à l'extrême et de tisser des réseaux capables de fomenter de futurs attentats. En outre, les généraux de l'EI peuvent diriger leurs opérations afin d'obtenir un effet maximal. Et à mesure que le prétendu califat se rétrécit, ces combattants seront probablement encore plus nombreux à vouloir revenir. On estime à plus de 1.000 individus le nombre de Français radicalisés qui ne sont pas partis en Irak et en Syrie. Soit un niveau de menace complémentaire et supplémentaire.

Par le passé, beaucoup ont voulu partir pour la Syrie, mais maintenant, peut-être sur ordre des dirigeants de l'EI avec lesquels ils sont en contact, ou peut-être parce qu'ils se rapprochent de combattants de retour en Europe, ces individus pourraient s'en prendre directement à la France ou à d'autres pays.

La France, foyer fertile

C'est cette dernière catégorie d'individus que l'on peut réellement qualifier de «loups solitaires» –des personnes inspirées par Daech et autres idéologies djihadistes, mais qui n'ont aucun lien opérationnel direct avec le groupe (les attentats de San Bernardino et d'Orlando relèvent apparemment de cette catégorie).

Voici deux ans, la propagande de l’État islamique mettait l'accent sur le fait de rejoindre le «califat», afin d'aider à son expansion et à sa consolidation. En mai, le porte-parole de l’État islamique, Abou Mohammed al-Adnani, déclarait: «La plus petite action que vous commettez au cœur de leur pays est plus chère à nos yeux et plus dommageable pour eux que toute action d’envergure commise par nous.»

La France, nous l'avons vu, est particulièrement vulnérable. Comme l'ont souligné mes collègues de Brookings, Will McCants et Chris Meserole, la culture politique française pose un problème en matière de lutte contre le terrorisme. Leurs recherches montrent que «quatre des cinq pays où le niveau de radicalisation est le plus élevé dans le monde sont francophones, y compris les deux premiers d'Europe (la France et la Belgique)». Une partie du problème vient du grand nombre de jeunes chômeurs urbains, un foyer fertile de radicalisation et de recrutement djihadiste.

Mais une autre vient de l'agressivité de la laïcité à la française, qui interdit aux filles de porter le voile à l'école, une législation que bon nombre de musulmans considèrent comme une attaque directe et délibérée contre leur religion. Des musulmans qui ont aussi un niveau de confiance très bas envers le gouvernement et les services de sécurité. Qu'on arrose le tout d'un sentiment d'humiliation renforcé par une extrême droite en grande forme qui s'en prend constamment aux musulmans immigrés ou nationaux, et les graines de la radicalisation n'ont plus qu'à germer.

Malheureusement, la réaction la plus probable après le carnage de Nice est aussi la pire d'entre toutes: encore plus de haine envers les musulmans

En comparaison, la vulnérabilité des États-Unis est moindre. Moins de 300 Américains sont partis combattre en Syrie et en Irak. En partie parce les volontaires sont empêchés dans leurs projets par des forces de l'ordre et des renseignements aux aguets. Mais aussi parce que la communauté musulmane américaine est mieux intégrée que son homologue française et qu'elle coopère régulièrement avec les forces de l'ordre. Certes, la politique américaine est de plus en plus toxique envers les musulmans, mais –espérons-le– cette hostilité semble bientôt atteindre son pic. De fait, de récents sondageslaissent entendre que la bienveillance envers les musulmans est en voie d'augmentation dans la société américaine.

Le rejet engendre le rejet

Des actions militaires et des opérations de renseignement continues ciblant le cœur de l’État islamique, menées par une coalition de forces internationales et locales sont nécessaires, mais elles prendront du temps avant de porter leurs fruits et ne résoudront pas le problème du terrorisme en tant que tel. Déjouer un attentat comme celui de Nice relève de la gageure. L'assaillant a choisi une cible «molle»(peu ou pas protégée) et a démontré qu'il suffisait d'une seule personne dérangée et du bon dosage de chance et de détermination pour faire énormément de victimes.

Malheureusement, la réaction la plus probable après le carnage de Nice est aussi la pire d'entre toutes: encore plus d'hostilité et de haine envers les musulmans européens et français. En conséquence, les services de sécurité européens auront encore plus de mal à s'assurer la coopération des communautés musulmanes, des communautés musulmanes au sein desquelles l’État islamique aura encore plus de facilité à recruter des combattants, pour se targuer de nouvelles victoires.

Daniel Byman

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