Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Patrick Granet

Avec BHL et Michel Onfray, Régis Debray
figure parmi les intellectuels de haute volée
et tout terrain dont la France officielle
s’enorgueillit de détenir le douteux monopole.
Comme pour ses pairs, la polyvalence de
ses compétences supposées et les
retournements de veste à répétition
lui ont permis de manger à tous les râteliers.
À cet égard, Régis Debray surpasse nettement
son rival, ami puis ennemi BHL,
en matière de conseils au Prince.

Tout ou presque a été dit à propos de ce « Maître ès renégats » [1]. Aussi se limitera t-on à un bref rappel. Ex-militant à l’Union des Étudiants Communistes, il n’as pas tardé à se retrouver dans les petits papiers de Fidel Castro pour en avoir publié un des plus flatteurs sur la manière de faire la « révolution dans la révolution » dont le « Leader maximo » et « Commandant en chef » cubain aurait été l’initiateur. Puis, guérillero amateur aux côtés de Che Guevara en Bolivie, il n’a dû la vie sauve qu’aux relations politiques de sa gaulliste de mère, Jeanine Alexandre Debray, et à l’intervention du pape de l’époque par De Gaulle interposé.

Ensuite, après un bref séjour au Chili où Allende n’a sans doute pas su pleinement tirer profit de ses conseils, il s’est propulsé dans l’entourage de François Mitterrand, alors allié à Jean-Pierre Chevènement que Debray conseillera en même temps, pour aider à faire apparaître, aux yeux des gogos diplômés de gauche, ce politicien chevronné rescapé de la IVème République comme l’artisan d’une future « rupture avec la capitalisme ». La réalisation de cette promesse sera, comme chacun sait, remise aux calendes grecques sitôt celui-ci entré à l’Élysée où R. Debray le suivra pour lui servir de plume en matière de politique étrangère (cf. le discours anti-impérialiste dit de Cancun en novembre 1981). Passons vite, car l’on en finirait plus, sur les étapes ultérieures d’une carrière et d’un carriérisme hors du commun avec les palinodies en tout genre qui les ont accompagnés, pour mentionner les services rendus les plus récents aux gouvernants de la droite officielle : un rapport sur la situation en Haïti commandés par le premier ministre Jean-Pierre Raffarin ; un autre apport et une mission commandée par le président Jacques Chirac sur les « coexistences ethno-religieuses au Proche-Orient ».

Des écrits de Régis Debray, pour ne rien dire de ses faits et gestes, ressort une obsession : fouler les allées du pouvoir pour y prodiguer des mises en garde aux puissants. Et un travers : se contredire d’un livre à l’autre et feindre ne pas se souvenir des causes pour le moins contrastées qu’il a tour à tour défendues. Une constante, cependant, sur le plan idéologique : un national-étatisme invétéré. Il vient d’en faire encore une flagrante démonstration dans un livre à paraître dont Le Monde Diplomatique a cru bon de publier quelques « bonnes feuilles » en avant-première [2]. La chose mérite d’être signalée et que l’on y attarde dans la mesure où ce mensuel passe à juste titre, parmi la presse de marché, pour l’unique porteur des aspirations progressistes dans notre pays.

Ce que R. Debray déplore sur plusieurs colonnes n’est pas que le capitalisme devenu transnational soit parvenu, à la suite de l’effondrement généralisé des forces sociales de gauche et du revirement « social-libéral » de leurs représentants, à étendre et renforcer sa domination sur les classes populaires de la terre entière. Mais qu’il ait réduit dans notre pays à la portion congrue le rôle de l’État et à néant l’identité de la Nation (le N majuscule s’impose tant cette entité, comme l’État, est glorifiée voire sacralisée par son héraut attitré et titré).

Fort d’un art de la rhétorique qu’il maîtrise à merveille, réussissant à faire passer pour une pensée originale un lot de truismes dont il est pourtant difficile de s’émerveiller, R. Debray reprend le crédo qu’il assène sans désemparer dans les studios de radio ou sur les plateaux de télévision, selon lequel « une société sans État serait le chaos ». Un recyclage à peine dissimulé d’un postulat auquel le philosophe Thomas Hobbes, apologiste de la souveraineté étatique, dut sa célébrité. « Étatisme ou barbarie » : il n’y aurait donc pas d’autre alternative, selon son héritier peut-être présomptif et assurément présomptueux ne connaissant du socialisme ou du communisme que les caricatures bureaucratiques que lui et nombre d’émules sa caste se sont employés par le passé à confondre avec ces idéaux.

Pour Régis Debray, très représentatif à cet égard de son lectorat diplômé, l’idée que le peuple puise être en condition se gouverner au lieu de s’en remettre à des spécialistes formés à cet effet, relève tout bonnement de l’impensable. Et pour cause : le concept de « démocratie » au sens plus canonique du terme de « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » est à ses yeux nul et non avenu. Conviction confortée par le fait que l’organisation correspondante de la société, de type anarcho-libertaire, n’est jusqu’ici jamais advenue, si l’on excepte quelques épisodes révolutionnaires de courte durée. Sans doute la référence au « peuple » n’est-elle pas totalement absente des discours de Régis Debray. Mais elle se situe dans le droit fil de la tradition bourgeoisie où la souveraineté populaire n’est invoquée que pour légitimer les institutions ou les décisions qui en sont de facto la négation. Pour résumer sa vision du « peuple » et de la politique en général, Régis Debray use d’une formule qui vaudrait d’être gravée dans le marbre : « l’art politique consiste à transformer un tas en tout — des populations en un seul peuple ».

On ne saurait mieux exprimer le mépris de classe qui inspire pareil aphorisme. Dans Mythologies, Roland Barthes avait déjà mis en lumière la connotation dépréciative de « l’expression “ populations musulmanes ” toujours au pluriel » utilisée au cours de la guerre d’Algérie par les autorités françaises à propos des revendications indépendantistes, pour faire passer les opérations de « pacification » comme relevant de la « mission
civilisatrice » de la France », donnant ainsi « à un réel cynique la caution d’une morale noble » [3]. La position de R. Debray à l’égard des classes populaires de l’hexagone est assez voisine, celles-ci ne pouvant exister à ses yeux comme sujet politique collectif qu’assujetties à l’État-nation Quelques lignes plus loin, il se charge d’ailleurs de mettre les points sur les i au cas où ses lecteurs n’auraient pas compris : « Le commun est en surplomb ou n’est pas. Il se trouve que les hommes ne peuvent s’unir qu’en quelque chose qui les dépasse. Sans un axe vertical, rien de solide à l’horizontale ». Avis à tous ceux qui croient naïvement que, pour en finir avec les rapports de domination, il faille rompre avec la structure hiérarchique et l’élitisme, calqués sur le modèle étatique, des organisations censés la combattre. Et laissons de côté pour y revenir à une autre occasion, « le commun », notion fétiche unanimiste et consensuelle redevenue de mode parmi la gauche bien pensante voire « radicale », qui autorise à tenir allègrement pour négligeables les clivages de classes de plus en plus prononcés qui traversent nos sociétés.

Le reste de l’article est à l’avenant. Ce qui chagrine surtout Régis Debray est que la France ne puise plus tenir son rang en raison de sa capitulation devant les marchés globalisés, sur le plan économique, et sa soumission au State Department ou au Pentagone en politique étrangère. Ce qui nous vaut quelques lamentations anthologiques de cet « intellectuel de gauche » qui penche et pense à droite sur le déclin de notre pays en tant que puissance militaire. Avec le passage à l’armée de métier, « catastrophe républicaine » [sic], les restrictions budgétaires, l’ignorance des « questions de défense » par les « dernières couvées de l’ENA » et la privatisation croissante du marché « sécurité », « nos forces armées » entraîneraient dans leur débâcle les principes sur lesquels, dans la pratique, s’appuyait l’État-Nation : « fin du monopole de la violence légitime », que R. Debray, en bon continuateur de la pensée réactionnaire, assimile à la violence légale, « banalisation de la fonction », noble par tradition militaire voire aristocratique, « démotivation générale », comme s’en plaignent quelques ganaches galonnées nostalgiques de l’époque où la chair à canon partait la fleur au fusil pour la boucherie des guerres patriotiques.

On peut finalement s’étonner qu’un journal qui, par le biais d’une nouvelle livraison de son supplément Manière de voir [4], réitère sa volonté de récuser une « histoire trop souvent écrite par les vainqueurs », de faire sienne l’« affirmation ardente que l’humain n’a pas fini de se réinventer » et de ne pas renoncer pas à « construire le parti des
opprimés » [5], fasse simultanément appel à un chantre forcené du national-étatisme le plus éculé pour décrire la situation qui empêche présentement les orientations ainsi proclamées d’être autre
chose que de bonnes intentions. Fruit du hasard ou de l’imprudence ?
Vis-à-vis du texte de Régis Debray, on trouve, également en pleine page, dans le même numéro du Diplo, la fin d’un autre article, signé du directeur du journal, dont l’intitulé en gros titre, confronté à la prose de l’expert en « médiologie », apparaîtra quelque peu cocasse voire nettement surréaliste : « Notre pari, l’émancipation » [6]. Si d’aventure ce qui reste du « peuple de gauche » s’avisait de se laisser éblouir à nouveau par les vieilles lunes idéologiques que Régis Debray s’évertue à faire briller, il y a tout lieu de penser que ce pari serait perdu d’avance.

Notes :

[1] Thomas Didot, « Régis Debray, maître ès renégats » », revue Agone, 41-42, 2009. Mis en ligne le 13 octobre 2011. URL : http://revueagone.revues.org/738. « Accusation extravagante, pour quelqu’un qui a démissionné du Conseil d’Etat (où Mitterrand l’avait nommé) », s’indignera un plumitif dans l’un ces exercices d’admiration journalistique dont R. Debray raffole (Christian Godin, « Dans la tête de Régis Debray, Marianne, 28 septembre 2014). Comme si ce parachutage présidentiel n’était pas lui-même extravagant : un fait du Prince, s’il en est, dont le « républicain » que R. Debray se targue d’incarner s’était fort bien accommodé, comme tant de d’autres dont il a de multiples fois bénéficié.

[2] Régis Debray « Erreur de calcul », Le Monde diplomatique, octobre 2014.

[3] Roland Barthes, Mythologies, Seuil, coll. Points, 1957.

[4] Manière de voir, n° 137, « Penser est un sport de combat », octobre-novembre 2014.

[5] « Pencher à gauche ou penser à gauche ?, Le Monde diplomatique, octobre 2014.

[6] Serge Halimi, « Notre pari, l’émancipation », Le Monde diplomatique, octobre 2

Commenter cet article