Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Patrick Granet

Alcoolique, anarchiste et bolchevik, trublion impénitent, bouffeur de bourgeois et de curés, journaliste faussaire et délirant, l'écrivain tchèque Jaroslav Hašek ne serait-il pas l'ancêtre d'un certain Hunter S. Thompson, mythique inventeur du « journalisme gonzo » ? Des bars de Prague aux camps de l'Oural, portrait d'un déjanté dont l'œuvre finira brûlée par les nazis. ☰ Par Guillaume Renouard

Jaroslav Hašek naît le 30 avril 1883, à Prague, la même année que Franz Kafka, Coco Chanel et Benito Mussolini. Son père, professeur de mathématiques et de physique au collège, rongé par un alcoolisme notoire, boit la majeure partie de ses revenus, plongeant sa famille (sa femme, le jeune Hašek et deux autres enfants) dans une misère noire, les forçant à déménager régulièrement pour échapper aux créanciers. Afin de pallier les difficultés financières de ses parents, le jeune Hašek entre en apprentissage durant son adolescence. Déjà réfractaire à toute forme d’autorité, il n’y reste que quelques mois. Alors qu’il n’a que treize ans, son paternel rend l’âme, rattrapé par les excès de boisson. Deux années plus tard, Hašek, qui peine à tenir en place, claque la porte de l’école, préférant l’attrait sauvage de la rue aux bancs des salles de classe. Sur les instances de sa mère, il accepte cependant de renoncer un moment à ses maraudes et vagabondages pour fréquenter la toute nouvelle école de commerce de Prague, dont, après trois ans à s’ennuyer ferme, il sort diplômé à l’âge de dix-neuf ans. Il continue d’endosser le costume du fils modèle en trouvant un emploi de banquier à la banque Slavia, mais le naturel finissant par reprendre le dessus, il ne tarde pas à s’en faire renvoyer.

Vadrouille et plume incisive

Entre deux cuites dans un bouge pragois, le jeune Hašek, ayant hérité du penchant immodéré de son géniteur pour la boisson, commence à faire travailler sa plume — avec un succès quasi immédiat. Plusieurs journaux éditent ses écrits et son premier recueil de poèmes paraît en 1903. Piquants, incisifs, ses travaux journalistiques évoquent notamment la vie politique de l’époque, la plupart du temps pour la tourner en dérision : en 1904, il rallie les milieux anarchistes et se met à tirer à boulets rouges sur les politicards tchèques, la monarchie austro-hongroise et l’Église catholique. Sa marque de fabrique ? Une ironie mordante, qui tourne en dérision tout ce que la société tchèque de l’époque compte de plus respectable : bourgeois, curés, militaires, hommes politiques et consorts. Si les ennemis traditionnels du mouvement anarchiste, bourgeoisie et corps constitués, forment sa cible privilégiée, il s’assure que tout le monde en prend pour son grade et ne manque pas, à l'occasion, d’égratigner gentiment les petites gens.

« Sa marque de fabrique ? une ironie mordante, qui tourne en dérision tout ce que la société tchèque de l’époque compte de plus respectable : bourgeois, curés, militaires, hommes politiques. »

Malgré le succès relatif de ses premiers pas journalistico-littéraires, le jeune Hašek peine à joindre les deux bouts — d’autant qu’une bonne partie de ses revenus file directement dans la poche des taverniers. Aussi, pour mettre du beurre dans les épinards, prend-il à l’occasion des emplois annexes dont il est immanquablement renvoyé : guichetier, assistant chimiste, épicier... En 1905, le jeune anarchiste est pris d’enthousiasme à l'annonce des insurrections qui ont lieu en Russie. Gagné par une fulgurante russophilie, il apprend la langue et parade dans les rues, vêtu d’habits traditionnels russes. Son engagement dans les milieux anarchistes ne cesse alors de s’affirmer : il collabore à la rédaction de plusieurs journaux, fait la lecture à des ouvriers afin de forger leur conscience politique, se fritte avec la police, dort parfois au cachot, prend régulièrement la route pour de longues périodes de vagabondage, sillonnant l’Europe centrale et les Balkans, couchant chez l’habitant ou au bord des chemins, éclusant toutes sortes de bières locales, vomissant dans le caniveau et partageant le quotidien d'une clique de marginaux, d'accidentés de la vie, d'alcooliques notoires, de losers bigarrés et de laissés-pour-compte qui peupleront la plupart de ses récits.

Embardées éthyliques et vie conjugale

Lorsqu’il rentre au pays, ses frasques créent une certaine agitation dans la bonne société pragoise. Au cours de ces années vertes, il est l'instigateur d'une grève de conducteurs de tramway (sans jamais s’être assis aux commandes d'une machine), est exclu d’un mouvement anarchiste – pour avoir troqué le vélo de l’organisation contre quelques chopines de bière – et séjourne régulièrement à l’ombre pour des rixes avec les forces de l’ordre et des rapines en tout genre, sans jamais se départir de son sourire goguenard ni de son humour singulier. Arrêté pour avoir jeté une pierre sur un policier lors d’une émeute, il se défend en affirmant le plus sérieusement du monde avoir, durant la manifestation, mis la main sur un superbe fossile, et craignant que celui-ci ne soit perdu ou piétiné, décidé de le lancer derrière un mur pour le mettre à l’abri, mur derrière lequel se trouvait malencontreusement l’infortuné gardien de la paix... Lorsqu’il n’est pas occupé à fomenter la révolution ou à tabasser la police, il écluse des litres de bière tchèque dans les établissements de la capitale, griffonne des nouvelles sur des cahiers, des feuilles éparses ou même des coins de nappe, les distribuant gracieusement à ses amis ou s’en servant pour éponger ses dettes auprès des tenanciers les plus conciliants.

En 1907, pourtant, l’existence du trublion anarchiste semble prendre un tournant plus conventionnel. Hašek fait la connaissance d'une journaliste tchèque, Jarmila Mayerova, dont il tombe fou amoureux au point de vouloir l'épouser. Les parents de la jeune femme ne voient franchement pas d’un bon œil l’union de leur fille avec ce voyou porteur d'un drapeau noir et d'une réputation sulfureuse. Aussi exigent-ils, avant de donner leur accord, que l’écrivain rompe avec la bohème pragoise et trouve une situation stable dotée d'un bon salaire. Voici donc Hašek rédacteur en chef du Monde des animaux, journal satirique, jeune marié et bientôt père de famille. Sur son temps libre, il écrit des nouvelles à un rythme effréné. Le jeune anar’ aurait-il remisé ses idéaux de jeunesse pour épouser le confort bourgeois ? Oui, mais pour un temps seulement. Passé les premiers émois, le carcan familial commence à lui peser, lui qui aime à vadrouiller le long des chemins de traverse. Pour ne rien arranger, il se fait renvoyer de son journal pour avoir rédigé des articles sur des animaux issus de sa propre imagination, et en avoir proposé certains à la vente. Comme ses écrits personnels ne lui permettent pas de subvenir aux besoins de sa famille, il fonde un étrange « Institut cynologique », petite entreprise qui repose sur le commerce de corniauds volés dans la rue et revendus comme étant des chiens de race. La supercherie finit par être dévoilée, provoquant un mini-scandale dans la société pragoise.

Un écrivain prolifique

« Il se fait renvoyer de son journal pour avoir rédigé des articles sur des animaux issus de sa propre imagination, et en avoir proposé certains à la vente. »

Quelques jours plus tard, Hašek tente de se suicider en se jetant du pont Charles, ne devant son salut qu’à l’intervention providentielle d’un perruquier du Théâtre national. Difficile de savoir s’il s’agit là d’une véritable volonté d’en finir – Hašek étant un être instable, lunatique, soumis à des bouffées de joie comme à de violents accès mélancoliques – ou d’une supercherie ratée visant à mettre en scène sa propre mort afin d'échapper à la justice. Rescapé des eaux de la Vltava, notre écrivain se remet à noircir des pages, tel un véritable stakhanoviste du stylo à plume.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article