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Publié par Patrick Granet

 FAIT-ON DES RÉVOLUTIONS SANS CASSER DES OEUFS ?

En 1924, dans les premières lignes d'un pamphlet comme on n'en lit plus aujourd'hui, un jeune rebelle constatait « qu'il y a, dans le langage, des mots et des expressions que nous devons supprimer, car ils désignent des concepts qui forment le contenu désastreux et corrupteur du système capitaliste ». Il parlait du travail : le plus grand affront et la plus grande humiliation que l'humanité ait commis contre elle-même. Conscient qu'on ne supprime pas un mot sans supprimer ce qu'il désigne matériellement, et que supprimer un mot est impuissant si les rapports sociaux ne sont pas subvertis, il concluait par cette sulfureuse déclaration riche de promesses : « Le travail détruit la vie. [...] Si nous sentons en nous-mêmes cet élan créateur, il s'exprimera par la destruction de ce système lâche et criminel. Et si, par la force des choses, nous devons travailler pour ne pas mourir de faim, il faut que par ce travail, nous contribuions à l'effondrement du capitalisme. [...] Nous voulons créer comme des hommes libres, pas travailler comme des esclaves ; pour cela nous allons détruire le système de l'esclavage. Le capitalisme existe par le travail des travailleurs, voilà pourquoi nous ne voulons pas être des travailleurs et pourquoi nous allons saboter le travail ». Sa proposition était claire, sans équivoque : la destruction par le sabotage.

Et sa proposition est toujours valable : chaque rouage du système capitaliste peut être saboté. Mais cette proposition, aujourd'hui, quand elle est exprimée ou mise en actes, génère des réactions qui nous poussent à ce constat : il y a dans le langage des mots et des expressions que nous devons préciser, car ils servent des discours qui maintiennent une confusion entre ceux qui défendent et ceux qui veulent détruire le système capitaliste. Nous parlons du mot violence.

L'auteur de ce vieux pamphlet aurait-il pu imaginer qu'aujourd'hui, après des décennies de propagande et de pacification, ce même mot servirait à désigner l'exercice d'une domination et les actes qui visent à s'en libérer ? Que dans une époque qui croule sous l'insignifiance, en se focalisant uniquement sur les moyens, des moyens jugés violents, on en viendrait à ne plus s'interroger sur les intentions et les buts qui motivent et que poursuivent les auteurs de ces gestes et de ces pratiques ? Qu'on mettrait dans un même panier, par exemple, le matraquage de manifestants par la police et l'attaque d'un commissariat, l'enfermement et l'expulsion de personnes dotées des mauvais papiers et la tentative de ces personnes de franchir par la force une frontière ; et qui plus est que les honnêtes gens excusent ou relativisent les premiers et condamnent les seconds ? Qu'un rapport au monde et à nous-mêmes gravement inféodé aux lois de l'économie et au respect de la sacro-sainte propriété amènerait à cataloguer comme violent le pillage d'un commerce et à nier la violence incommensurable et quasi-universelle qu'est la nécessité de payer une marchandise, de passer à la caisse pour satisfaire ses besoins ? Puisque nous aussi aujourd'hui nous voulons détruire cette société ennemie de la vie, nous devons nous poser quelques questions, et nous pencher sur ce mot pour aborder les problèmes qu'il pose : la violence.

Si nous prenons des exemples récents comme la destruction d'agences bancaires, immobilières, d'assurances, de lycées, de mobiliers urbains, ou l'assaut de commissariats, de mairies ou de permanences de partis politiques, nous constatons que pour beaucoup ces actions n'ont pas besoin d'explications a posteriori, qu'elles se comprennent comme une réponse à la répression, à l'exploitation, à une certaine forme vécue d'oppression. Ce qui en gêne certains, à les entendre, c'est l'usage de la violence. On entend : « les anarchistes se battent contre cette société qui repose sur l'imposition de règles grâce à la force brutale, qu'elle soit légale ou illégale, contre l'accumulation de richesses, fruit de l'exploitation, où une minorité de possédants et de dirigeants imposent leur volonté à tous. Comment diable peuvent-ils accepter d'utiliser la violence, alors qu'ils la combattent sous toutes ses formes dans ses expressions sociales et économiques ? » Peut-être suffit-il de dire que nous n'avons jamais vu de gouvernement (ainsi que ceux qui aspirent à en être) s'auto-dissoudre, quant à ceux qui profitent du capitalisme - aussi loin que notre mémoire porte - nous n'avons pas entendu qu'ils aient jamais mis volontairement la clé sous la porte puis envoyé ce système aux poubelles de l'histoire. Mais la question est d'importance, et nous aurions tort de ne pas apporter quelques détails.

Le gouvernement fait la loi, et pour imposer cette loi, quand les institutions démocratiques, leur prétendue légitimité ou le mythe de l'intérêt général ne suffisent plus, quand la lutte ou un refus (même partiel) prend le pas sur l'adhésion du plus grand nombre au statu quo ou l'apathie, il a besoin d'une force matérielle pour canaliser les contestations et réprimer ceux qui l'affrontent. Cette force est la police et l'institution judiciaire, qui dans les buts poursuivis marchent ensemble. Si le gouvernement ne disposait pas de cette force - en deux mots une matraque et un code pénal - pour imposer sa loi, et si les classes exploitantes ne disposaient pas d'un gouvernement pour imposer des lois qui leur profitent, alors n'obéiraient à ces lois que ceux qui le veulent. Ce ne serait donc plus des lois mais de simples propositions que chacun serait libre d'accepter et de repousser. La loi est par nature une règle que l'autorité étatique impose par des moyens coercitifs, la menace et la répression. La lutte contre le gouvernement et les classes exploitantes, la lutte contre l'existence même de la loi se résout donc dans une lutte physique, matérielle. Dans cette lutte, face à la violence légale du capital nous n'avons pas d'autre choix que de répondre par la violence de la révolte, et par là même de faire éclater l'incompatibilité entre la liberté à laquelle nous aspirons et l'autorité de l'Etat. La violence, aussi douloureuse qu'elle soit, est un moyen indispensable pour mettre fin à la perpétuelle et plus insidieuse violence qui maintient dans l'esclavage la grande masse des êtres qui peuplent cette planète.

Si nous pouvions choisir entre la violence et « la paix », sans doute choisirions nous la seconde. Mais pour qui veut bouleverser l'ordre du monde le choix ne se pose pas en ces termes. Car comme le disait jadis un anarchiste « [...] pour que deux êtres vivent en paix il faut que tous les deux veuillent la paix ; [...] si un des deux s'obstine à vouloir obliger par la force l'autre à travailler pour lui et à le servir, l'autre s'il veut conserver sa dignité d'homme et ne pas être réduit au plus cruel esclavage, malgré tout son amour pour la paix et la bonne entente, sera bien obligé à résister à la force par des moyens adéquats ».

Ainsi, si tout gouvernement, toute institution, tout groupe, toute personne qui exerce le pouvoir a tout intérêt à condamner et à ce que soit endiguée préventivement - par l'éducation notamment - chez chacun sa propension à la violence, à l'usage de la force, ce n'est assurément pas pour des considérations morales, mais bien parce que la violence de la rébellion porte atteinte aux rapports de domination et qu'elle rompt les chaînes de l'obéissance (à la loi, à la légitimité, aux patrons, aux petits chefs...). La violence, sous les multiples formes qu'elle peut prendre, est un des moyens que nous avons à notre disposition. Un moyen que nous ne fétichisons pas, et que comme tous les moyens nous évaluons en fonction des buts à atteindre, de nos finalités, de notre éthique et de notre sensibilité.

Nombreux sont ceux qui ces derniers jours ont pris les rues au cours de ces «manif' sauvages», à les avoir arpentées de jour et de nuit au cri de « Paris, debout, soulève toi ». Celui qui veut être honnête avec lui-même, celui qui veut se tenir aussi près que possible de ce qu'il a dit, peut-il bannir la violence des gestes et des pratiques, et donc la destruction, sans réduire le soulèvement à quelque chose d'impuissant et inoffensif, sous prétexte que ce n'est pas « constructif » ? Destruction et création ne peuvent-ils donc pas aller de pair ? Pourquoi auraient-ils peur des ruines, désormais, ceux qui portent un monde nouveau dans leurs cœurs ? Parce qu'ils ne souhaitent qu'un ravalement de façade de celui-ci, que nous voulons détruire ? Il serait bon de rompre l'hypocrisie du « tous ensemble tous ensemble », et commencer par cette interrogation : se soulever, oui, mais pour aller où ? Si l'on doit se questionner sur les moyens pour arriver à nos fins, et donc sur la violence, ce doit être à l'intérieur de cette question plus vaste : « Que voulons-nous ? ».


THÈSES SUBJECTIVES SUR LA VIOLENCE

Contrairement à ce que raconte le vieil adage, la violence en soi ne perpétue pas la violence. Ce n'est que lorsqu'elle est institutionnalisée qu'elle se perpétue en tant que système. Contre cette violence institutionnalisée, il faut opposer une violence individuelle, passionnelle, ludique - la violence de l'individu qui se réapproprie sa vie. Les cibles de cette violence sont avant tout les institutions du système, ses symboles et ses marchandises, mais peuvent aussi être des individus, lorsqu'ils agissent en tant que représentants de ces institutions, lorsqu'ils représentent une menace immédiate à notre capacité à nous réapproprier notre vie.

Pour éviter de se perpétuer, la violence insurrectionnelle doit éviter de s'institutionnaliser - par la formation de milices ou de groupes paramilitaires, par exemple, qui ne sont que des institutions de violence dont l'ambition est de se substituer à celles déjà existantes contre qui elles sont en lutte (ce qui est l'essence même de la politique). D'autres groupes armés se donnent comme mission l'autodéfense ; si on comprend ce terme dans le sens de la simple préservation de soi, cet objectif est toujours mieux servi par le conformisme ou la réforme des institutions par les moyens qu'offrent le système et non la confrontation armée avec lui. [...]

Le vandalisme, les émeutes et les soulèvements spontanés sont loin d'être les seuls moyens dont l'individu dispose pour se réapproprier sa vie. Je suis toutefois convaincue qu'on ne peut pas en faire l'économie, puisque décider de passer de la survie à la vie nous mène directement à l'affrontement avec les institutions de pouvoir. Cette violence reste la plus saine, la plus jouissive, la plus savoureuse d'entre toutes si elle est vécue comme un jeu, comme une fête. Elle apporte la satisfaction blasphématrice de souiller et d'enrayer, du moins pour un temps, du moins dans un certain espace, la mécanique de l'oppression.

La violence libératrice est utilisée tactiquement et intelligemment, jamais systématiquement et rationnellement. Elle ne vise pas à se perpétuer: elle est individuelle, même lorsqu'elle est exercée en groupe, elle est provisoire, passionnée, créatrice dans sa destruction. Elle abat les murs et ne laisse rien derrière qui permettrait de les reconstruire.


QUE FAIRE DE NOS NUITS DEBOUT ? DE LA POLITIQUE OU SE RÉVOLTER ?

Samedi 9 avril, suite à une après-midi d'émeutes place de la Nation, une belle soirée commence à partir de la place de la République, lieu de concentration de milliers de personnes grâce à l'initiative « Nuit Debout ». D'abord on se dirige vers Stalingrad, où des migrants qui y avaient trouvé refuge avaient été expulsés par les flics quelques jours auparavant. On enlève et on défonce les grilles posées par la marie pour empêcher l'installation des migrants. On retourne place de la République en manif sauvage et un flic en civil est éloigné et poursuivi par les manifestants. Une fois place de la République, on repart en manif sauvage pour rendre visite à Valls, qui habite dans le 11ème. Une énorme foule de gens reprend la rue au cri de « Paris debout, soulève-toi ».

Des vitrines de banques sont pétées, le commissariat du 11ème est caillassé, les voitures de flics garées en face du comico prennent cher. Gaz lacrymogènes et grenades de désencerclement d'un côté, barricades en feu, projectiles et pétards de l'autre. Les flics bloquent une partie des manifestants rue de la Roquette mais dès qu'ils ouvrent la voie on se resserre et on se dirige de nouveau vers la place de la République. Toutes les banques sont systématiquement attaquées et leurs vitrines détruites. Une fois place de la République, encore des barricades et une Autolib' est cramée au milieu de la rue. Rage et joie se mélangent, les actes de révolte sont applaudis par une bonne partie de la foule. La Nuit Debout semble ouvrir quelque possibilité de rupture avec le triste quotidien de soumission aux règles de l'Etat et de l'Economie. Pourtant, ses organisateurs tirent la gueule et, d'après la préfecture, à 2h50, un responsable de Nuit Debout demande le concours de la force publique «en raison de la difficulté de son service d'ordre à assurer la sécurité» sur la place (info sortie par l'agence de presse AFP). Au moins une personne est arrêtée à ce moment-là par les porcs en uniformes.

Si on ne peut que se réjouir face aux débordements qui partent de la place de la république, on ne peut pas pour autant être acritique face aux collabos des flics et soutenir l'initiative citoyenniste de « Nuit Debout ». Comme les Indignados et Podemos en Espagne et le Movimento 5 Stelle en Italie, ce nouveau mouvement politique prétend instaurer la « démocratie directe ». Il se présente comme un mouvement de contestation sans leaders, hors des partis et des syndicats. Bien sur, les politiciens et les journalistes qui ont lancé cette initiative n'affichent pas les noms des organisations, des partis et des syndicats dans lesquels ils militent. Une bonne stratégie pour construire une force politique innovatrice, qui peut gagner la sympathie du citoyen moyen avec l'illusion de la participation. Et effectivement, au bout d'une semaine, des milliers de personnes s'entassaient déjà sur la place, pour échanger leurs bonnes intentions et faire la fête dans une ambiance fête de l'Huma...

Beaucoup se disent : Comme on est beaux tous ensemble, comme on est forts quand on est si nombreux !

Du point de vue d'un parti politique, d'un gouvernement, d'un Etat ou d'une nation, bien évidemment, l'unité est importante ! Etre ensemble, se réunir, arriver à un consensus - nous dit-on - est difficile mais nécessaire, c'est la base même de la démocratie. La discussion est bienvenue quand elle ne remet pas en question la structure même, la critique est bienvenue quand elle s'exprime de manière à rendre plus fort et plus uni l'ensemble. Tout pouvoir a besoin de se renouveler périodiquement pour ne pas tomber face aux ruptures qui se produisent à l'intérieur de la société : coopter ses opposants, canaliser, récupérer et intégrer le mécontentement de la population. L'union fait la force, c'est vrai, mais c'est la force de masses unies derrière leurs chefs et leurs drapeaux, c'est l'union de la meute derrière son berger.

Mais non - nous disent-ils - ici nous n'avons pas de chefs et nous n'avons pas de drapeaux. Nous sommes une assemblée horizontale, nous sommes un réseau, nous sommes plusieurs réseaux connectés... Effectivement, les individus ici ne sont pas annihilés et triturés par la machine de l'Etat mais par l'Assemblée sacrée, et l'Esprit du Consensus. On parle deux minutes chacun - et on vote même pour aller pisser (debout ?). C'est la majorité qui décide. C'est la démocratie directe et en effet on réécrit même la Constitution. Tant le contenu que les méthodes de l'initiative Nuit Debout vont ouvertement dans le sens de la construction d'une nouvelle force politique réformiste, capable de formuler des revendications face au pouvoir, d'instaurer un dialogue avec lui et, peut-être, un jour, prendre sa place.

Alors la vieille question se repose, mieux gérer ce système ou le détruire ? Se constituer en un ensemble/groupe pour que nos délégués négocient avec le pouvoir la longueur de nos chaînes ou se déchaîner, transformer notre rage et notre urgence de liberté en une passion destructrice et créatrice ? La politique ou la révolte ?
Et d'ailleurs qu'est-ce que voudrait dire « mieux gérer » ce système ? Comment ce système politique, social et économique pourrait-il continuer à fonctionner sans exploiter des millions d'êtres humains réduits à l'état de matière première ? Comment cette économie, ses machines, ses transports, ses technologies, comment tout ça pourrait continuer à exister sans piller et contaminer d'énormes portions de terre, provoquant des guerres et dévastant un peu partout ? Comment les puissants, les riches, les patrons défendraient leurs belles maisons, leurs propriétés, leurs affaires, leurs vies même sans des armées, des flics, des prisons et des frontières ?

Aucune alternative n'est envisageable à l'intérieur de ce système. Rien ne peut être construit tant que la machine de l'économie et de l'Etat continue de fonctionner. Nous ne voulons pas créer des oasis à l'intérieur du désert, un entre-soi de supposée horizontalité, ni présenter une belle liste de revendications au pouvoir, s'asseoir à discuter avec nos ennemis, leur faire des propositions. Nous voulons détruire cette société. Nous n'aspirons pas à l'unité et au consensus du mouvement social, ce qui permettra sa récupération par le prochain chacal gauchiste. Nous sommes partisans de la révolte diffuse, de l'autonomie d'action des individus et des groupes, sans aucune centralisation.

Imaginez-vous donc si, au lieu de discuter place de la République pour écrire la nouvelle Constitution, ces milliers de personnes - en groupes plus ou moins petits - s'organisaient partout pour saboter l'économie, bloquer ses artères, attaquer les patrons, dépouiller les commerces et partager le butin, occuper des bâtiments, des immeubles, foulant aux pieds la propriété privée, transformer les lieux du pouvoir et du commerce en foyers d'insurrection... imaginez-vous l'effet de contagion qu'un tel processus pourrait avoir parmi les exploité-e-s, les marginalisé-e-s, les insoumis-es.

Mais n'est-ce pas justement ça que craignent les syndicalistes et les politiciens de gauche ? Doit-on s'étonner quand ils condamnent, se dissocient et consignent à la répression tou-te-s celles et ceux qui, de manière autonome, agissent en attaquant directement les structures et les personnes responsables de l'oppression ?
Alors non, ne nous laissons pas piéger par ces nouvelles formes de politique, par cette ci-nommée « démocratie directe » pensée et créée pour canaliser le mécontentement diffus vers la politique. Ne cherchons pas la masse, soyons des individus libres et incontrôlables, cherchons des complices, pas des électeurs, des chefs ou des pions.

Rendons dangereuses nos nuits debout.

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LA DOMINATION POLICIÈRE

Mathieu Rigouste, 2012

Une violence industrielle

La violence policière n’a rien d’accidentel, elle est rationnellement produite et régulée par le dispositif étatique. La théorie et les pratiques de la police française sont profondément enracinées dans le système colonial : on verra qu’entre les brigades nord-africaines dans les bidonvilles de l’entre-deux-guerres et les brigades anti-criminalité (les BAC) dans les « cités » actuelles, une même mécanique se reproduit en se restructurant. Il s’agit toujours de maintenir l’ordre chez les colonisés de l’intérieur, de contenir les territoires du socio-apartheid. Le développement des armes « non létales » – Flash Ball, Taser... – propulse aussi une véritable industrie privée de la coercition. L’expansion du marché international de la violence encadre la diffusion des doctrines de la contre-insurrection et permet de les appliquer à l’intérieur des métropoles impériales.

Cette enquête, fondée sur l’observation des techniques et des pratiques d’encadrement et de ségrégation depuis ceux qui les subissent et les combattent, montre comment est assurée la domination policière des indésirables, des misérables et des insoumis en France.

Mathieu Rigouste, 2012.

Auteur de L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine (2009), Les Marchands de peur. La bande à Bauer et l’idéologie sécuritaire (2011) et Théorème de la hoggra. Histoires et légendes de la guerre sociale (2011).

LA VIOLENCE POLICIÈRE N’A RIEN D’ACCIDENTEL

« La violence policière est rationnellement produite et régulée par l’Etat ».

De l’Ennemi intérieur à ce livre, on a l’impression que l’ordre policier a été un sujet fort de votre travail. Comment en êtes-vous arrivé à ce livre ?

Je fabrique des outils pour démonter les mécanismes de la domination. Dans L’ennemi intérieur, j’avais étudié l’armée et son influence sur la société de contrôle, ce travail montrait comment les guerres coloniales ont fortement orienté la restructuration sécuritaire du capitalisme tout au long de la Ve République. La manière dont la police s’approprie des personnels, des savoirs et des pratiques, des techniques, des méthodes et des matériels formés par, pour et dans l’expérience coloniale et militaire – ce que Michel Foucault appelle les « effets de retour » – restait à approfondir. Il semblait nécessaire de faire le point sur les transformations de la police et de sa violence ces vingt dernières années. Pas pour l’amour des livres mais pour renforcer les luttes.

Comment avez-vous circonscrit votre travail d’investigation et d’action ?

Je ne fais pas semblant d’écrire sur une société dont je ne ferais pas partie et que j’observerais depuis un extérieur introuvable. Je ne veux pas masquer le fait que toutes les méthodes et toutes les problématiques sont orientées par l’enquêteur, sa position dans la société et ses points de vue. Sous couvert de distance avec le terrain, de nombreuses études masquent nécessairement les privilèges et les connivences que le chercheur entretient avec la société. Alors j’assume le fait que j’enquête depuis un endroit précis – les territoires et les classes qui subissent quotidiennement et frontalement la domination policière, puis je fournis ces éléments pour permettre de critiquer mes résultats, pour les corriger et faire avancer notre compréhension du phénomène. J’ai passé une trentaine d’années en banlieue parisienne et une quinzaine d’années dans les mouvements sociaux et militants. Je n’y ai pas fait ce que la sociologie appelle de « l’observation participante », j’appartiens à ce monde et j’y ai vécu de près les transformations de la police. J’ai formulé des hypothèses en mettant en commun les mémoires et les récits de nombreuses personnes subissant directement la domination policière et de collectifs qui luttent sur ce terrain. J’ai confronté ces hypothèses aux recherches universitaires sur la question, à un corpus d’autobiographies de policiers, à des entretiens et des récits de vie menés par d’autres chercheurs avec des policiers de différents corps et différents statuts, à l’observation des blogs de policiers et l’analyse des revues policières, de défense et de sécurité ainsi qu’aux archives de mouvements de luttes contre la violence policière. Du point de vue de l’action, je prends part aux luttes populaires contre les systèmes de domination et d’oppression. Je ne cherche pas à faire de la recherche engagée, il me semble qu’on ne peut séparer l’action, l’enquête et la vie quotidienne. Que l’investigation n’est pertinente que si elle est menée, au service des luttes et à travers elles. Ce travail est d’ailleurs le fruit de réflexions collectives et doit tout à celles et ceux qui combattent au quotidien.

Vous parlez presque d’une réactivation d’une guerre contre insurrectionnelle dans votre livre. Quels sont les contours de ce champ de bataille ?

J’observe moins une réactivation qu’un processus long où la guerre et le contrôle, l’armée et la police, s’influencent réciproquement au point de quasiment fusionner dans certaines situations. J’affirme que la contre insurrection est la grammaire, la matrice, le programme idéologique et technique qui propulse le système sécuritaire. Mais il s’agit justement ici de bien voir comment s’opère la reformulation, la traduction, l’hybridation de la contre insurrection à l’intérieur de la société française. Il ne me viendrait pas à l’esprit d’expliquer que nous vivons la même chose que la guerre d’Algérie ou que les déploiements militaires en Irak. Mais j’observe que nous faisons face, dans les enclaves ségréguées de la société post-coloniale, à une forme de contre insurrection de basse intensité, médiatique et policière. Le quadrillage militaire devient occupation policière des quartiers (polices « de proximité »), les commandos deviennent des unités d’intervention féroces (BAC…), l’action et la guerre psychologique sont prises en charge par les médias dominants, la propagande d’Etat récupère la figure de l’ennemi intérieur « fellaga manipulé par Moscou » sous la forme de « l’islamo-gauchiste » ; les camps, la torture et le système de disparition sont relayés par la prison et la garde-à-vue, les brutalités et les meurtres policiers… Je montre comment des armes, des techniques, des doctrines, des pratiques issues de la contre insurrection coloniale et militaire, passent dans le champ médiatique et policier, comment elles sont réappropriées, ré-agencées redéployées pour maintenir l’ordre social, économique et politique à l’intérieur de la métropole.

Est-ce que vous pouvez nous définir la « tactique de la tension » dont vous parlez abondamment dans votre livre ?

C’est justement cette forme de domination, régulée techniquement et rationnellement, qui puise dans les répertoires contre insurrectionnels, coloniaux et militaires, pour écraser les damnés intérieurs. C’est une référence aux mécaniques politiques qui permettent de contrôler la population en instrumentalisant la peur ou en fabriquant des ennemis de convenance. On parle souvent de « stratégie de la tension » pour désigner les « années de plomb » en Italie, dans les années 1970. L’Etat italien manipulait l’extrême droite, grâce aux services secrets, et lui faisait réaliser des attentats qu’il attribuait ensuite aux anarchistes, ce qui lui permettait de justifier la répression du mouvement ouvrier et l’écrasement des mouvements révolutionnaires. Les gestionnaires de cette stratégie étaient d’ailleurs fascinés par la méthode française de contre-insurrection. Par « tactique de la tension », j’explique que cette technique qui consiste à fabriquer des ennemis de convenance pour faciliter le renforcement sécuritaire, est passée dans le domaine policier. Techniquement, cette traduction s’opère depuis le prototype colonial et militaire de la bataille d’Alger, en 1957. La Casbah avait alors été enfermée et étranglée par des forces de quadrillage et d’occupation militaro-policières, puis pénétrée, harcelée et terrorisée par l’envoi d’unités spéciales à l’intérieur pour capturer, interroger et faire disparaître les « meneurs ». Harceler et agresser une population enfermée et étranglée, engendre forcément beaucoup de tension. J’explique que ce schéma a été redéployé sur les quartiers populaires, par l’alternance, aux manettes de l’Etat, des fractions de gauche et de droite de la classe dirigeante, qui ont multiplié les unités d’occupation et d’enfermement ainsi que les unités d’intervention et de harcèlement dans les quartiers populaires. Progressivement a ainsi été reformulée une technique d’enfermement et d’agression combinée, supportée par des ressorts idéologiques très proches de la contre-insurrection et qui tente de détruire la vie sociale et les formes d’autonomie et d’insoumissions des « populations » ciblées.

L’impérialisme c’est un concept assez fort. Dans votre travail, ça semble une évidence car vous êtes dans cette rhétorique mais si on vous demandait de le définir, vous en parleriez comment ?

Ce n’est pas de la rhétorique, l’impérialisme est un stade de développement du capitalisme et de l’Etat, qui arrive à un moment déterminé dans l’histoire de la lutte des classes. Il s’agit d’un rapport de domination à différentes vitesses et qui s’inscrit dans l’espace : c’est le processus d’expansion d’un Etat-nation partant à la conquête de territoires, de ressources et de populations en dehors de ses frontières et mettant en place des formes de dominations et de ségrégations basées sur la classe, le sexe et la race. Les géographes radicaux anglo-saxons expliquent que nous sommes entrés dans une nouvelle phase de développement de l’impérialisme qui ressemble très étrangement à la phase d’accumulation primitive qui avait donné naissance au capitalisme et qui fonctionne par la dépossession des ressources, des territoires, des cultures et des formes de vie autonomes. Je tente de montrer que les campagnes de conquête menées par les grands Etats impérialistes dans le « monde Arabe » (Irak, Afghanistan, Egypte, Syrie…) se combinent avec une dimension intérieure sur leurs propres territoires : l’expansion des mégalopoles urbaines (Grand Paris, Grand Toulouse, Nantes Métropole…). Cette expansion est supportée directement par la tension policière et vise la conquête puis la restructuration petite-bourgeoise des quartiers populaires, le renforcement du socio-apartheid, l’industrialisation de l’enfermement et la massification du néo-esclavage en prison. La police est le fer de lance de cette croisade intérieure.

Qu’est-ce que vous pensez des BAC que vous définissez comme un symbole de l’ordre sécuritaire ? Le sociologue Didier Fassin évoque la possibilité d’une cohabitation tandis que Fabien Jobard se montre plus nuancé que vous également.

Ce n’est pas une question de nuances. La BAC est emblématique de l’oppression policière contemporaine, comme les CRS représentaient bien la répression en 1968. Mais je n’ai rien en particulier contre ces unités. Toute la police est chargée de maintenir l’ordre social, économique et politique. Et la police n’est pas la seule institution à assurer cette fonction. On peut soutenir les collectifs de victimes qui demandent la dissolution de la BAC comme à Millau, car c’est une manière offensive de se rassembler, mais la dissoudre sans attaquer le monde qui la produit ne changerait pas grand chose. Les agents seraient reclassés et de nouvelles unités créées ou recomposées pour assurer l’encadrement des misérables. Les BAC sont issues des polices coloniales en métropole et restructurées autour d’un modèle « néolibéral » d’abattage intensif. Elles traduisent bien les restructurations contemporaines.

Vous dénoncez la militarisation du métier de policier mais vous passez sous silence le fait qu’elle s’est également accompagnée d’une professionnalisation et d’une meilleure formation des effectifs. Dans l’invention de la violence, Laurent Mucchielli dit qu’il y a un recul des violences policières depuis 30 ans.

Je ne dénonce pas, j’essaie d’expliquer les transformations en cours. Et je ne me situe pas dans ce débat. La violence n’est pas une quantité, il n’y en a pas plus ou moins. Les formes de coercition évoluent en fonction des situations à gouverner. Si la police se perfectionne effectivement dans le nivellement de la coercition et qu’elle ne tire plus – pour l’instant, en France – à balles réelles sur les mouvements ouvriers, le nombre de personnes tuées dans les quartiers populaires ne cesse d’augmenter. Quand je finissais ce livre, en septembre 2012, 12 personnes avaient été tuées en six mois, un taux record en augmentation constante. Les armes « sub-létales » mutilent presque quotidiennement dans les cités. Dans certains quartiers, perdre un œil devient une menace quotidienne. Oui, les policiers sont mieux formés à contrôler les pauvres pour éviter de provoquer des révoltes ingérables. Mais dans les centres d’entraînement au maintien de l’ordre, c’est bien à la guerre urbaine qu’on les prépare. On ne peut pas le comprendre si l’on regarde du côté des policiers, qui essaient effectivement de tuer le moins possible, qui ont peur aussi et pour qui la coercition est minoritaire dans la journée ou dans une carrière. En regardant depuis la police, on ne perçoit pas les effets réels du renforcement sécuritaire. En l’occurrence, si l’on se place du côté de ceux qui le subissent, le constat est différent. Dans les quartiers populaires, les prisons, et les luttes sociales, la police gère un système de violence transversale qui broie la vie des gens, hier comme aujourd’hui, et qui, loin de rechercher à diminuer la violence, s’alimente et se ressource dans l’expérience coloniale et militaire.

Comment vous percevez Manuel Valls ?

Il incarne bien la gauche de gouvernement : quasiment les mêmes logiques et les mêmes pratiques que sous Sarkozy – car il s’agit toujours de soumettre et bannir les pauvres pour permettre au capitalisme de se restructurer – mais avec une propagande un peu plus subtile, un enrobage un peu plus soft et d’autant plus trompeur. Alors que sous Sarkozy, la figure de l’ennemi intérieur était récurrente, Valls se sent obligé de dire qu’il n’y a pas d’ennemi intérieur, tout en continuant à faire la même chose que ces prédécesseurs. Il ne fait aucun doute qu’il est conseillé par les mêmes personnes que Sarkozy ou Guéant, Alain Bauer parmi d’autres. Et la situation est toujours la même, les processus en cours continuent. Alors que la droite a tendance à réduire le nombre de policiers, à développer des unités féroces et à multiplier les technologies et les armements, la gauche conserve tout ça puis embauche et développe en particulier les unités d’occupation (« de proximité »). La succession de la gauche et de la droite aux manettes du gouvernement n’alterne pas les modèles mais les empile, elle assure la continuité de l’Etat et de son renforcement sécuritaire.

A la fin du livre, vous dites « organisons-nous », comment vous situez-vous politiquement ?

Du côté des opprimés, dans le camp qui veut en finir avec toutes les formes de domination. Je crois que seuls les premiers et premières concernés peuvent s’organiser pour abolir les systèmes d’oppression. Et qu’il faut tisser des alliances. J’essaye de mettre au centre de mon appareillage d’enquête les critiques et les constats des personnes qui subissent et qui luttent. Sous l’étiquette de « l’émeute », le pouvoir définit les révoltes populaires comme des sortes d’accès hystériques, des convulsions de violence sans raisons, mon travail consiste à les réinscrire dans la grande histoire des résistances à l’impérialisme. Je fais de l’enquête pour renforcer les luttes, pour décrire les mécaniques de l’oppression et cerner les rouages faibles.Ce système ne peut tenir sans la police et la prison. Je pense qu’il faut en changer, en finir avec une économie basée sur le pillage du monde au profit d’une minorité, et je crois qu’il faut pour cela rompre aussi avec les sociétés pyramidales, même celles où l’on choisit ses maîtres… Je crois que nous pouvons réussir à construire une société basée sur l’autogestion, l’entraide et le partage, sans chefs ni argent, où tout sera pour tous et où le peuple s’organisera par lui-même. La police passera alors pour une machine de domination archaïque.

http://www.lesinrocks.com/2012/12/11/actualite/rigouste-11330655/

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