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Publié par Patrick Granet

Auschwitz et après ?

David Akouni, Bella Alaluf, Israel Albert, Elvira Amar, Emma Amar, Palomba Arnades, Aron Aron, Nety Aruch, Martin Ascher et Esra Asser...voici quelques uns des noms qui surgirent de la nuit et du brouillard et apparurent en première des page locales du quotidien alsacien les Dernières Nouvelles d’Alsace le 26 janvier 2005.
Avec eux, Allegra Attas, Ernestine Baruch, Joachim Basch, Joachim Behrendt, Günther Benjamin, Allegre Beracha, Kalman Bezsmiertny, Samuel Bluosilio, Harri Bober, Sara Bomberg et d’autres encore, 86 personnes en tout se rappellent ainsi à notre souvenir.

La Shoah, ce n’est seulement quelque part en Pologne, c’est, cette fois-ci, plus près de chez nous, à Strasbourg.

Quatre vingt six personnes, qui étaient à Auschwitz, furent sélectionnées scientifiquement, mises dans un train et envoyées en Alsace. Elles débarquèrent un jour, en plein été 43, nul ne sait si ce fut le matin ou le soir, à la gare de Schirmeck, au fond d’une verte vallée alsacienne.

Une université d’état nazie avait pris la place de l’Université française repliée à Clermont Ferrand depuis le début de la guerre. Un professeur allemand August Hirt s’était établi au milieu du vieil Hôpital Civil de Strasbourg pour y faire des recherches anatomiques.
Il avait un projet précis qu’il avait défini ainsi : « Conservation des crânes de commissaires judéo-bolcheviques aux fins de recherches scientifiques à la "Reichsuniversität Strassburg" » et l’avait envoyé à Himmler.

Pour cela il avait besoin de corps en bon état.
Avec ceux cités plus haut et encore d’autres, Sophie Boroschek, Nisin Buchar, Rebeca Cambeli, Sarica Cambeli, Elei Cohen, Juli Cohen, Hugo Cohn, Günter Dannenberg, Sabi Dekalo et Kurt Driesen furent amené à la chambre à gaz qui avait été construite à cette fin dans le camp de concentration du Struthof et moururent.

Les corps des sus nommés, ainsi que ceux d’Aron Esformes, Aron Eskaloni, Ester Eskenasy, Maurice Francese, Abraham Franco, Heinz Frischler, Benjamin Geger, Fajsch Gichman, Brandel Grub, Hugo Haarzopf et d’autres furent amené à Strasbourg et dépecés par le Professeur August Hirt qui récupéra leur crâne
August Hirt, devant l’avance des forces alliées, donnât l’ordre de brûler les corps. Mais ce ne fut pas fait complètement. Les forces alliées découvrirent les restes, 16 cadavres, le 23 novembre 1944.

Il a fallut 6 années de travail, pour qu’un chercheur allemand, Hans-Joachim Lang, retrouve les noms de ces 86 personnes. Ce travail a été possible parce qu’un assistant du professeur troublé, avait désobéit et noté les numéros tatoué sur les bras des sus-nommés ainsi que ceux de Charles Hassan, Alfred Hayum, Rudolf Herrmann, Jacob Herschfeld, Albert Isaak, Israel Isak, Sabetaij Kapon, Maria Kempner, Levei Khan, Elisabeth Klein, Jean Kotz, Paul Krotoschiner, Else Leibholz, Kurt Levi, Ichay Litchi, Michael Marcus, Maria Matalon, Abraham Matarasso, Lasas Menache, Katerina Mosche et d’autres.

Le 26 janvier dernier tous ces noms, ceux déjà cités ainsi que ceux de Regina Nachman, Siniora Nachmias, Dario Nathan, Sarina Nissim, Heinrich Osepowitz, Jeanette Passmann, Hermann Pinkus, Jacob Polak, Israel Rafael, Samuel Rafael, Siegbert Rosenthal, Frank Sachnowitz, Marie Sainderichin, Albert Saltiel, Maurice Saltiel, Maurice Saporta, Mordochai Saul, Gustav Seelig, Alice Simon, Emil Sondheim, Sigurd Steinberg, Nina Sustiel, Menachem Taffel, Martha Testa, Maria Urstein et Walter Wollinski sont publiés dans le quotidien alsacien les DNA.
Cette histoire ne s’arrête pas là. Hélas. Un petit groupe de médecins franco-allemands se sont réunis sous le nom de Cercle Menachem Taffel, le premier nom connu, et ont voulu marquer dans la mémoire strasbourgeoise, universitaire, médicale, l’endroit où cela s’est passé.
Il y a des endroits pour commémorer. En dehors d’eux il y a des résistances.

En 1997 deux chercheurs demandent aux autorités universitaires d’apposer une plaque commémorant ces faits. Le Doyen de la Faculté de Médecine de Strasbourg leur réponds alors ceci : « Les faits se sont déroulés alors que la Faculté était repliée à Clermont-Ferrand(...). Je ne souhaite pas qu’une confusion puisse s’installer dans les esprits quant aux faits et aux responsabilités (...). Ce serait perdre de vue l’existence transitoire de la Reichuniversität qui a usurpé son appellation ». Si, depuis, les étudiants en médecine strasbourgeois sont amenés à étudier au cours de leur première année d’étude ces événements, rien ne vient toujours marquer dans la pierre l’endroit où cela se passa.

Ce n’est pas demain, que l’on pourra en France regarder, la tête haute, entre ses pieds, comme on peut le faire en Allemagne ces pavés dorés, incrusté dans les trottoirs. Ils portent sur leur partie apparente le nom d’une personne et celui de sa destination finale. Elles sont souvent posées devant des maisons d’où des personnes, des juifs, sont parties vers l’horreur.

Il ne s’agit pas d’une décision gouvernementale. C’est une initiative individuelle qui a besoin de l’accord des municipalités pour être appliquée à la demande d’individus mus par un devoir de mémoire. Ces pavés dorés, appelés en allemand « Stolpersteine » ou « pierres sur lesquelles on trébuche » deviennent les pierres tombales de celles et ceux qui ont disparu en fumée dans l’horreur industrielle de la barbarie nazie.

C’est aussi l’initiative privée qui est à l’œuvre, à travers la décision d’inviter des représentants des communautés arméniennes, tziganes, cambodgienne, bosniaques et rwandaise à une commémoration strasbourgeoise en l’honneur des victimes dont nous parlions plus haut, marquant ainsi la prise de conscience de l’actualité des capacités génocidaires des hommes non loin de la cérémonie officielle.

Car le fond du problème, celui de la responsabilité de ces actes horribles, est souvent passé sous silence. Il est très facile de se défausser sur les Himmler, Hitler et consorts. Relisons ce que disent à ce sujet des auteurs connus.

Raul Hillberg qui à écrit La destruction des juifs d’Europe dit : « On doit se souvenir que la plupart des participants [au génocide] ne tirèrent jamais sur des enfants juifs ni ne versèrent le gaz dans les chambres à gaz... La plupart des bureaucrates rédigeaient des circulaires, concevaient des projets, s’entretenaient au téléphone et assistaient à des conférences. Ils pouvaient annihiler tout un peuple en restant assis à leur bureau ».
Zygmunt Bauman, auteur de Holocauste et Modernité ajoute : « Pour comprendre comment cet extraordinaire aveuglement moral fut possible, il n’est que de penser aux ouvriers d’une usine d’armement qui se réjouissent du « sursis à la fermeture » de leur usine grâce à de nouvelles commandes importantes, tout en déplorant sincèrement les tueries entre Ethiopiens et Erythréens ; ou à la façon dont la « chute des prix à la consommation » est universellement accueillie comme une bonne nouvelle alors que « la famine parmi les enfants africains » est universellement déplorée avec la même sincérité ».

C’est pour cela que nous pouvons dire que les commémorations ne servent à rien. Les commémorations en général, celles des camps de concentration en particulier. De 1919 à 1939 on a commémoré la der des der. Avec le résultat que l’on sait.

A quoi sert de commémorer une atrocité qui a réussi parce qu’une grande part de ses victimes étaient des personnes obéissantes, parce que la totalité de ses perpétrateurs étaient des personnes obéissantes, parce qu’une bonne part du reste du monde était coupable d’autres massacres, la France dans ses colonies, la Grande-Bretagne qui créa le mot camp de concentration pendant la guerre des Boers, l’Italie qui cassait de l’Ethiopien, l’Espagne qui fusillait de l’anarchiste, le Japon qui violait les Chinoises avant de les tuer et qui envoyait les Coréens aux travaux forcés dans ses usines, les Etats-Unis qui unifièrent les Indiens dans la fosse commune, l’URSS qui avait son doctorat d’esclavage et d’extermination depuis bien plus longtemps que ce jeunot de IIIe Reich, oui, à quoi sert-il de commémorer la catastrophe de l’obéissance si l’on n’enseigne pas la désobéissance ?

Les esprits logiques objecteront que les anarchistes justifient leur refus des autorités en arguant que nous sommes tous capables d’auto-discipline, ce qui est prouvé au-delà de toute controverse puisque aucun chômeur n’a encore étripé le baron Seillieres et qu’il est donc contradictoire de prôner la désobéissance. La propagande anarchiste manque effectivement de précision et devrait mieux faire comprendre qu’elle ne recommande ni obéissance systématique ni désobéissance systématique, ou, au cas où l’on remplace le mot obéissance par un meilleur mot, ni coopération ni refus. Mais plutôt la capacité à décider de manière autonome. Il faut savoir décider sans être prisonnier du passé, des règles ordinaires, de la pression de l’environnement social, sans être victime des illusions, des illusions volontairement entretenues, aussi appelées mensonges, des illusions involontairement entretenues, aussi appelées évidences. Voilà le plus grand obstacle à la réalisation de l’anarchisme : il veut que chacune et chacun reprenne entière responsabilité.

Malheureux, aveugle anarchisme qui se porte à l’encontre de tout l’énorme mouvement de l’humanité depuis l’invention de la ville et de l’agriculture ; diviser l’écrasant fardeau de la responsabilité pour, dans le cas de la majorité, s’en débarrasser au prix de la servitude, dans le cas de la minorité la monopoliser, et l’alléger en la transformant en autorité.

On commémore, on se persuade qu’il suffit de mettre Simone Veil sur la couverture de Paris-Match. Mais tout récemment, à Guantanamo et Abou Ghraib, n’avons-nous pas vu le départ du feu ?

Certes, dira-t-on, et précisément le sous-officier Charles Graner a reçu dix ans de prison. Et son général ? Et Alberto Gonzales qui expliquait à Bush que la Convention de Genève ne valait pas le papier sur lequel elle est écrite ? Et Donald Rumsfeld ? Et Bush ? Et l’armée anglaise, dont il apparaît maintenant qu’elle n’a pas fait mieux, et qui ne bénéficie pourtant pas de l’excuse d’avoir pour gouvernement un imbécile mené par un salopard (personne ne peut dire de Tony Blair qu’il est un imbécile, ni de la reine d’Angleterre qu’elle est un salopard). Mais c’est encore trop simple de blâmer les chefs. Terrifiée par le mariage homosexuel, la majorité des votants américains a reconduit un criminel de guerre. En pleine conscience des faits. La ville de Levallois a reconduit le voleur Balkany avec 65% des votes. L’Italie a voté pour le mafieux Berlusconi. La Russie a reconduit le criminel de guerre Poutine. L’électorat français, déjà coupable de 18% de votes pour Le Pen, en a donné 81% au voleur Chirac.

Mais Levallois, Rome, Paris et les USA commémorent.

En collaboration avec J-M Traimond pour la deuxième partie

Pierre Esse

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