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Publié par Patrick Granet

Anarchisme et individualisme

L'anarchisme…

ce paradoxe selon lequel il n'y a d'humanité sans individualité

mais que nul(le) individu n'est indispensable à la cause de l'humanité

Les anarchistes sont souvent qualifié(e)s d'individualistes, et, ce faisant, accusé(e)s d'être… égoïstes. Il est vrai que d'un point de vue théorique il existe un courant anarchiste dit individualiste et des anarchistes se disant individualistes. Qu'en est-il exactement ?

L'individualisme[1], selon, par exemple, le Petit Robert, est :

1) une "théorie ou tendance qui voit dans l'individu la suprême valeur dans le domaine politique, économique, moral" et, plus précisément, en politique et économie, "une théorie ou tendance visant au développement des droits et des responsabilités de l'individu" et dans le sens courant, "une attitude d'esprit, un état de fait favorisant l'initiative et la réflexion individuelles, le goût de l'indépendance" [L'individualisme s'oppose au grégarisme] ;

2) en philosophie, "une doctrine affirmant la réalité propre des individus au détriment des genres et des espèces" et une "théorie qui cherche à expliquer les phénomènes historiques et sociaux par l'action consciente et intéressée des individus".

Les anarchistes dressent une critique radicale de la société actuelle, dans toutes ses déclinaisons (capitalistes, "communistes", fascistes ; républicaines, monarchiques…) et portent un projet de société – d'une société enfin véritablement humaine, c'est-à-dire, pour faire simple, libre, égale et fraternelle - tout autant radical. Dans les deux cas, cette radicalité[2] vient de ce que la racine[3] de cette critique et de ce projet n'est autre que l'humain, c'est-à-dire les individus – TOU(TE)S les individus sans aucune exception ou exclusive - dans leur effectivité de chair et non une quelconque entité dont on sait, par ailleurs, qu'elle est objectivement inexistante, comme, par exemple… l'Homme.

Les anarchistes considéré(e)s comme les théoricien(ne)s de l'individualisme et les tenant(e)s d'une praxis individualiste[4], à commencer, bien entendu, par Max Stirner[5], sauf à être mal lu(e)s et, plus ou moins volontairement, consciemment incompris(es), ne sont pas pour autant les apologistes de… l'égoïsme dans son acception courante et même psychologique[6]. Ils-elles ne le sont pas tout simplement parce que, anarchistes, ils-elles considèrent qu'aucun individu ne peut être libre tant qu'un seul autre individu ne l'est pas et que, de ce fait, la liberté de l'Autre est la condition de la liberté de l'Un(e), le bonheur de l'Un(e) ne peut naître du malheur de l'Autre, rien de ce qui advient à l'Un(e) ne peut indifférer l'Autre, la liberté n'est possible que dans l'égalité et la fraternité….[7] Antiautoritaires par nature, les anarchistes ne peuvent considérer et, a fortiori, admettre que la liberté de l'Un(e) soit l'asservissement de l'Autre et que le je et les tu, nous, vous, ils,elles… autrement dit le singulier et le pluriel soient incompatibles ou même seulement qu'ils puissent s'ignorer dans leur existence réciproque.

Ces précisions faites, il ne s'agit pas pour moi de faire une contribution théorique conséquente sur la compatibilité de l'anarchisme et de… l'individualisme mais, plus modestement, de faire part d'une réflexion personnelle sur la place et le(s) rôle(s) des individus dans un groupement anarchiste.

Je rappellerai d'abord que le mouvement anarchiste, malgré les persécutions, assassinats, arrestations, emprisonnements… et, plus simplement et naturellement, le vieillissement et le décès dont sont victimes les individus qui le composent, perdure, se développe, s'étend, se diversifie, évolue, grandit…même si, parfois, ici ou ailleurs, il semble disparaître en tant que tel. L'anarchisme ne s'est pas éteint avec la mort de Bakounine, Kropotkine, Michel, Reclus, Malatesta, Goldman… ou bien encore Ravachol, Sante Caserio, Makhno, Durutti… Il ne 'est pas non plus éteint après Kronstadt, l'Espagne de 36… A plus fortes raisons, il ne s'éteint pas avec la mort ou même, plus simplement, le départ[8] de quelque individu anonyme que ce soit, aussi actif(ive), utile, important(e), indispensable soit-il-elle dans un contexte particulier[9]. Incarné dans chaque anarchiste, l'anarchisme ne peut se réduire à un seul(e) anarchiste !

Et pourtant, de nombreux groupes anars, simples regroupements affinitaires sans véritable intention opérationnelle ou bien groupe d'action constitué à raison d'un objet bien précis[10], disparaissent avec la mort ou le départ d'un(e) seul(e) individu comme si le groupe en question était indissociable de cet(te) individu au point de ne pouvoir lui survivre, de vivre sans lui-elle.

Les ancien(ne)s n'ont pas manqué, d'emblée, de poser un certain nombre de principes sans le respect desquels une organisation anarchiste ne pourrait ni être et rester anarchiste, ni durer. Toujours d'actualité, ces principes sont le mandat précis, impératif et révocable, la rotation des tâches et le consensus.

Un groupement anarchiste, comme n'importe quel autre groupement humain, est une organisation, c'est-à-dire un système complexe qui, pour fonctionner, et d'un point de vue purement mécanique, cybernétique, physique…, doit obéir à des lois[11] pour pouvoir fonctionner et, a contrario, ne pas mourir. Ainsi, l'une des conditions de développement d'un groupement est que, à tout moment, ses membres, individuellement et/ou collectivement, doivent pouvoir avoir une réponse immédiate, claire, intelligible, compréhensible… à ce questionnement : "qui fait quoi avec qui, quand, comment, où, pour quoi, pour qui… ?"[12].

Plusieurs méthodes, procédures permettent de répondre à ce questionnement mais d'un point de vue anarchiste, c'est-à-dire au regard des principes et valeurs qui fondent l'anarchisme, le mandat précis, impératif et révocable est, me semble-t-il, le plus approprié. Or, force est de constater que dans de nombreux groupes anars il n'y a pas de tels mandats ou que, du moins, à l'usage, leur renouvellement n'est pas/plus à l'ordre du jour et qu'il y a donc d'un côté des auto-proclamé(e)s ou bien des mandataires à vie, en d'autres termes des représentant(e)s permanents et professionnels, des guides[13], des chef(e)s[14], des patron(ne)s, des cadres, des délégué(e)s… et de l'autre côté des démissionnaires, des résigné(e)s, des représenté(e)s à vie, un troupeau docile, une main d'œuvre corvéable, des encadré(e)s, des relégué(e)s… Peut-on alors parler de groupes… anarchistes ? J'en doute…

La rotation des tâches ? Sans entrer dans le détail de la critique sociologique et philosophique[15] de la division des tâches avec tout ce que cela comporte comme inégalité, ségrégation, discrimination…, et sans avoir fait Saint-Cyr il est facile de comprendre que la rotation des tâches au sein d'un groupe présente de nombreux avantages qui participent tous de la coopération. En particulier, la rotation des tâches, parce qu'elle permet la distribution égalitaire des compétences, évite la spécialisation et, de ce fait, la prise de pouvoir, même non intentionnelle, par la monopolisation d'un savoir-faire et d'un savoir[16].

Or, force est de constater que, ne serait-ce par paresse, nombre d'individus ne souhaitent pas pratiquer la rotation des tâches et se défaussent de certaines d'entre elles sur certain(e)s, voire un(e) seul(e) membre du groupe. Il s'agit bien là de paresse car l'autre constat que l'on peut faire est que les tâches ainsi délaissées n'appellent pas nécessairement des compétences particulières et élevées, des efforts, physiques ou intellectuels, importants et pénibles…, des sacrificesinsupportables au regard de soi-même, de sa famille, de son environnement personnel…, un coût financier prohibitif relativement à ses revenus…

Il n'en demeure pas moins que, même s'il n'y a aucune intentionnalité, l'absence de rotation des tâches conduit invariablement à l'émergence sinon d'un chef, du moins d'un leadership. En effet, le désinvestissement de la majorité amène cette extrême minorité qu'est un(e) individu à se surinvestir dans le fonctionnement du groupe et, en accomplissant les tâches délaissées par les autres, même s'il n'y a là aucun autoritarisme, à exercer sur le groupe une autorité particulière qu'est lepouvoir qu'il-elle a d'animer le groupe, de lui donner vie, de le mettre en mouvement, en action. Pour reprendre une image, ce pouvoir est celui qu'à la locomotive de tracter les wagons d'un train ; il est une force dynamique en mesure d'agir sur et donc de faire agir cette autre force particulière qu'est… l'inertie des autres mondes.

L'occupation par tel(le) ou tel(le) individu du vide laissé par les autres qui ne font pas (ne veulent pas faire ?) ce qu'il y a lieu de faire pour que le groupe puisse… être et, a fortiori, fonctionner, agir.., n'obéit pas nécessairement à une mauvaise intention, un… égoïsme mal compris et, par exemple, à une ambition personnelle de pouvoir, la preuve en étant que, souvent, un tel zèle militant finit par… user, lasser, fatiguer… et que l'abandon, le renoncement, la démission… de l'intéressé(e) entraînent, purement et simplement, sous le seul poids de la force d'inertie, à l'éclatement, à l'implosion, à la dégénérescence… du groupe.

Comme l'Histoire ne cesse de l'attester, la majorité n'a pas toujours raison et de nombreuses majorités s'avèrent non démocratiques mais tyranniques. C'est pourquoi, l'opposition irréductible d'un seul individu, l'avis sinon contraire, du moins différent manifesté avec insistance par une minorité, même extrême, une opinion dominante à raison d'une seule majorité relative…, tout cela, d'un point de vue anarchiste, doit être autant d'empêchement à une prise de décision qui, d'une manière ou d'une autre, qu'on le veuille ou non, serait prise autant contre que pour. Seul, le consensus permet de maintenir la cohésion et la cohérence d'un groupe, étant précisé que l'obtention du consensus passe nécessairement par la confrontation[17], c'est-à-dire le débat et donc la prise de parole de chacun(e) mais également l'écoute de chacun(e)[18].

Or, combien de décisions sont prises dans des groupes (pseudo)anarchistes par la seule majorité des votant(e)s [19], une majorité qui plus est ne se sent même pas engagée par la décision prise puisque, de toutes les façons, ce seront des délégué(e)s qui la mettront en œuvre et non la majorité elle-même[20] ? Pire encore[21] : combien de majorité silencieuse se contente de suivre silencieusement[22] non pas tant forcément la décision que l'initiative prise par un(e) individu et qui, parce qu'elle est suivie par la majorité, prend, de facto, force de loi, autrement dit valeur décisionnelle ? Que de volontés tacites, silencieuses ou tonitruantes, ne sont-elles pas des servitudes volontaires, des renoncements, des résignations ?

Ainsi, alors même qu'il prend l'individu, en tant qu'être humain réel, comme racine de sa critique et de son projet, l'anarchisme ne se soumet à aucun… individu. L'anarchisme n'a ni dieu, ni maître. Il n'a pas non plus de chef(e)s, même petits, même sympas…, de caporaux, p'tits ou grands, de généraux…, de gourous, de papes, de prêtres, de pasteurs, d'imams…, de leaders, de stars, de vedettes… Pas même d'héroïnes et de héros[23] auxquel(le)s ils rendraient un culte à l'instar des déesses, des dieux, des saint(e)s, des martyr(e)s, des reliques… d'une vulgaire religion.

Aventure collective, l'anarchisme est comme un navire qui voguerait sur les mers. Lors des escales, certain(e)s préfèrent descendre à terre et ne plus continuer le voyage, d'autres, au contraire, montent à bord. Peu importe qui monte, qui descend, qui reste, qui ne reste pas. Le navire poursuit sa route. Et il sera ainsi jusqu'au… Grand Soir car l'anarchisme (sur)vivra tant qu'un seul individu sera privé de son humanité, tant que la société des humains ne sera pas véritablement humaine, c'est-à-dire libre, égale et fraternelle. Alors, l'anarchisme cédera la place à l'anarchie et les anarchistes s'éclipseront de l'Histoire, accoucheurs-euses qu'ils-elles auront été de l'humanité.

[1] Terme apparu en Français en 1826 seulement de individuel, relatif à l'individu.

[2] Ce néologisme n'est peut-être pas heureux mais il me convient mieux que le terme de "radicalisme" qui, historiquement, renvoie à un mouvement politique bien précis et nullement… anarchiste !

[3] Radical vient de radicalis - lui-même de radix - : racine.

[4] Autant dans la relation à l'Autre en général que dans la lutte sociale, politique, culturelle…

[5] Cf. Max Stirner : "L'Unique et sa propriété".

[6] Égoïsme : 1755, du latin ego, moi : disposition à parler trop de soi, à rapporter tout à soi [acception désuète mais originelle] ; attachement excessif à soi-même qui fait que l'on recherche exclusivement son plaisir et son intérêts personnels et, par extension, tendance chez les membres d'un groupe à tout subordonner à leur intérêt.

[7] Dans la relation de l'Un(e) à l'Autre, l'anarchiste refuse tout rapport de domination, d'exploitation, de pouvoir… En matière de sexualité et de sentiment, il en est donc aussi de cette relation particulière qu'est le sadomasochisme même si d'aucun(e)s, s'affirmant anarchistes, la considèrent comme normale et licite au nom de la… liberté.

[8] Que ce départ soit une retraite/cessation d'activités ou bien un changement de cap, un retournement de veste…

[9] Comme par exemple, celui d'un journal, d'un groupe musical…

[10] Actions militantes de toute nature, édition d'un journal, centre culturel…

[11] Au sens scientifique du terme. Il s'agit donc de règles, de méthodes, de principes, de procédures…

[12] Il existe un questionnement préalable antérieur à la constitution du groupement lui-même : celui de la finalité de l'association et donc, aussi, de ses principes, ses valeurs, ses méthodes…

[13] Qui, je le rappelle, en Allemand se dit Führer, en Italien, Duce, en Espagnol, Caudillo

[14] D'armée, d'entreprise…

[15] Et, pour commencer, marxienne.

[16] Au sens de connaissances, d'informations.

[17] A ne pas confondre avec… l'affrontement. Aussi bien d'idées que de… personnes.

[18] Contrairement à ce que l'on pense, la recherche du consensus n'implique pas la paralysie d'un groupe faute, par exemple, de pouvoir prendre des décisions dans l'urgence au regard d'une situation… urgente. Il existe en effet des méthodes, des pratiques… qui permettent un fonctionnement consensuel même pendant des situations de crise, d'urgence. C'est d'ailleurs le cas naturel d'un groupe… anarchiste, composé d'… anarchistes et fonctionnant couramment selon des principes et valeurs… anarchistes.

[19] Et donc des présent(e)s ce qui est souvent loin de correspondre à la totalité de l'effectif du groupe.

[20] Une majorité qui fait donc sienne la chanson de Léo Ferré "Ils ont voté… et puis après ?"…

[21] Mais est-ce vraiment si… pire que cela ?

[22] Religieusement…

[23] Ce qui n'empêche pas les anarchistes de savoir faire preuve d'héroïsme et, au besoin, de payer de leur vie leur engagement.

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