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Publié par Patrick Granet

Jusqu’à la fin des années 1990 et encore au-delà, la science-fiction a surtout vu dans la religion une menace contre les libertés individuelles et contre la liberté de pensée. Simple instrument de pouvoir aux mains des élites ou expression suprême de la puissance politique, le modèle qui faisait peur était celui de l’église catholique, universelle et omnisciente dont les agents fidèles assuraient la pérennité d’un ordre sans merci. En contrôlant tous les leviers de la société, les religions totalitaires du futur inspirées par les fantômes du Vatican pouvaient ainsi éliminer tous les germes de contestation en suivant les traces encore fumantes des buchers dressés par Saint-Dominique pour extirper l’hérésie cathare.

La critique de l’ordre religieux à venir était donc facile puisqu’elle pouvait s’inscrire, plus ou moins ouvertement, selon les termes posés par Marx et Engels dans leur Critique de la philosophie du droit de Hegel de 1844. La religion n’étant que le produit d’une société à un moment donné de son histoire, son but est de faire accepter au peuple les conditions iniques de son existence en lui laissant espérer qu’il existe ailleurs, ou qu’il existera plus tard, un monde meilleur où les valeurs du monde matériel sont ou seront inversées : « La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple ».

Cependant, les attentats attribués aux différents groupes franchisés de la marque Al-Qaida depuis la destruction des tours jumelles du World Trade Center de New York en 2001, puis l’ascension sanglante de Daesh au Moyen-Orient, les atrocités de Boko Haram au Nigéria et, de manière plus générale, la montée en puissance des islamismes radicaux partout dans le monde, ont eu pour résultat de donner à la religion musulmane une place de plus en plus importante dans les récits d’anticipation. C’est la trame du roman de Michel Houellebecq, Soumission (2015) ou celui de Christopher Priest, L’adjacent (2014), qui met en scène, dans un futur hypothétique, une République Islamique de Grande-Bretagne gouvernée d’une main de fer par des émirs et des imams. C’est surtout le cas de Flashback, de Dan Simmons, où des USA décadents, affaiblis et appauvris par des années et des années de mauvais gouvernement démocrate, sont menacés au sud par un Mexique revanchard et partout ailleurs par les forces inépuisables du puissant Califat Global.

Cette évolution a entraîné une remise en cause des relations critiques que la science-fiction, reflet de nos sociétés contemporaines, entretient avec les mondes religieux. En effet, en tant que porte-parole de cultures subalternes opprimées et méprisées par les anciennes puissances coloniales qui dominent toujours le monde, l’Islam peut apparaître comme un outil de libération et d’émancipation visant à établir, enfin, une société juste.

Cependant, l’Islam dit « politique » (adjectif qui ne veut pas dire grand chose, avouons-le) n’envisage à aucun moment de remettre en cause les structures inégalitaires dessinées et entretenues par un capitalisme désormais sans frontière. Au contraire, il place son combat dans la perspective du Choc des civilisations du très conservateur Samuel Huntington dont il justifie la lecture paranoïaque du monde à venir : « The fundamental problem for the West is not Islamic fundamentalism. It is Islam, a different civilization whose people are convinced of the superiority of their culture and are obsessed with the inferiority of their power [1] ».

D’un côté comme de l’autre, on nous demande donc de renoncer à l’analyse verticale des relations de pouvoir pour privilégier une perspective horizontale des domaines de lutte fondée sur des différences culturelles et communautaires. Si l’internationale doit un jour être le genre humain, nous avons sans doute pris le mauvais chemin.

L’éternel retour de l’inquisition

Dans une perspective largement partagée par la science-fiction critique, c’est bien l’Église catholique, avec ses ors et ses pompes, qui a tout d’abord attiré les foudres des auteurs d’anticipation désireux de dénoncer non pas une religion en particulier mais bien le système oppressif qu’elle permet de mettre en place au nom d’une vérité absolue et indiscutable. Avec leur habitude de regarder le futur dans un rétroviseur, ils ont contribué à dresser le portrait effrayant d’un système politico-religieux totalitaire grandement inspiré du Manuel de l’inquisiteur (Practica Inquisitionis heretice pravitatis) du dominicain Bernard Gui (1261-1331) ou duManuel des inquisiteurs de Nicolas Eymerich (1376). En cela, ils nous rappellent que toutes les religions, même celles qui prêchent l’amour et la paix, sont tentées par la violence.

Mais c’est tout d’abord le faste de la religion catholique qui est pointé du doigt, avec tout son cortège de prélats jouisseurs qui composent une société cloisonnée, privilégiée, coupée de la vie réelle, comme le dénonce Pierre Bordage dans Les guerriers du silence (1993), quand il évoque l’église du Kreuz dont les membres les plus éminents entourent la figure du Grand Muffi Barrofill le Vingt-Quatrième : « L’armée pourpre et mauve des cardinaux et grands pairs de l’Église l’escortait en bon ordre, elle même suivie de l’escouade noire et lugubre des hauts vicaires du palais épiscopal, des cohortes blanches et safran des évêques des missions et enfin de la nuée bleu et gris des administrateurs, des novices et des enfants du culte [2] »(figure 1).

Figure 1. Le grand Muffi Barrofill le Vingt-Quatrième escorté par les prélats de l’Église du Kreuz (Algésiras, Ogaki et Thierry Leprévost, Les guerriers du silence 3. Le fou des montagnes, Paris, Delcourt, 2007, p. 19).

Dan Simmons utilise exactement les mêmes images pour illustrer les cérémonies somptueuses de l’église chrétienne régénérée dont le principal représentant, le pape Jules XIV, a reçu la grâce de pouvoir mourir et ressusciter comme tous ceux qui ont accepté comme lui le sacrement du cruciforme. L’ouverture du conclave qui doit conduire à sa réélection commence par un grand défilé de toutes les autorités religieuses : « La basilique de Saint-Pierre était, ce matin, baignée d’écarlate, de pourpre, de noir et de blanc, tandis que les quatre-vingt-trois cardinaux, qui seraient bientôt enfermés dans le Conclave, s’inclinaient, faisaient une génuflexion, priaient, s’agenouillaient, se levaient et chantaient [3] ». Derrière eux, c’est le défilé interminable des évêques, archevêques, diacres, membres de la Curie, prêtres de toutes catégories, délégués des Dominicains, des Jésuites, des Bénédictins, des Légionnaires du Christ, des Maristes, des Salésiens – sans oublier l’unique représentant des quelques rares Franciscains qui prônent encore les vertus de la pauvreté au sein d’un monde livré à la violence de l’argent.

Afin de garder le contrôle absolu de leurs ouailles, ces prélats du futur obsédés par la richesse et le pouvoir n’hésitent jamais à mettre en place une société totalitaire qui interdit toute forme de rébellion. C’est le cas dès 1953 avec Révolte en 2100 (Revolt in 2100) de Robert A. Heinlein, lequel imagine un monde dominé par Le Prophète Incarné, un sorte de pape dont le pouvoir absolu s’appuie sur les hiérarques et les techniciens de l’inquisition chargés de réprimer tous les élans suspects du corps et de l’esprit. Du berceau jusqu’à la tombe, le peuple est conditionné pour accepter les règles de l’Église. Avoir ne serait-ce qu’une pensée impie est un péché durement sanctionné. Des autodafés sont régulièrement organisés pour maintenir la population dans la crainte des autorités religieuses tandis que les individus suspects sont arrêtés, interrogés, drogués, impitoyablement soumis à la question.

Avec Les amants étrangers (The Lovers), Philip José Farmer suit le même chemin et met en scène un monde post-apocalyptique dirigé d’une main de fer par les phalanges du clergétat. Partout, des espions confesseurs sont chargés de veiller à la bonne conduite des brebis placées sous leur autorité : « Cette administration fondée sur les anges gardiens, où il y a un agi pour vingt-cinq familles, chargé de surveiller ceux dont il a la garde jusque dans les détails les plus intimes et les plus infimes de leur existence, où chaque agi familial est supervisé par un agi de bloc, où un agicoordinateur est placé à la tête de chaque groupe de cinquante agi de blocs, etc., etc. – cette société a pour fondement la peur, l’ignorance et la coercition [4] ».

C’est par la violence morale et physique que ces religions du futur, tellement semblables à celles du passé et du présent, imposent à leurs fidèles le respect des règles qui régissent l’ensemble des relations sociales. La soumission n’est pas seulement un devoir sacré, c’est aussi la seule manière de rester en vie dans un monde où penser est un crime. Le moindre soupçon suffit à attirer sur le présumé coupable les foudres de l’inquisition ou d’un de ses avatars plus ou moins imaginaires. C’est ce qui finit par arriver au Père de Soya, accusé de compassion envers une rebelle et convoqué devant ses juges : « La seule chose qu’il sait de manière certaine, c’est que la Congrégation pour la doctrine de la foi, précédemment connue sous le nom de Congrégation du Saint-Office, était encore plus célèbre, auparavant, durant plusieurs siècles, sous l’appellation de Sacrée Congrégation de l’Inquisition Universelle. Et c’est sous le pontificat de Jules XIV que l’Inquisition a retrouvé à la fois son nom et le sentiment de terreur qui lui est généralement associé [5] ».

Dans le roman de Lester Del Rey Le onzième commandement (The Elwenth Commandment), l’Église catholique contrôle tout et a rétabli les pires châtiments corporels (pilori, fouet, tortures diverses et variées) pour châtier les délinquants de droit commun ou les déviants qui s’interrogent sur le bien fondé du pouvoir absolu dont elle dispose. Mais l’imagination des bourreaux qui opèrent pour la plus grande gloire de Dieu est sans limite, surtout quand ils peuvent utiliser les techniques les plus modernes pour exprimer leurs talents et faire avouer les hérétiques. »

Grâce à la science-fiction, pinces, tenailles, scies et fers chauffés au rouge de la vieille école sont renvoyés au musée. Place à des méthodes et à des outils beaucoup plus efficaces pour punir les uns et terroriser les autres, telles les croix de feu à combustion lentes utilisées par les gardiens de l’Église du Kreuz : « Le corps nu, écartelé par des projection d’air compressé, appartenait à une femme. L’indicible souffrance qui se lisait sur les traits déformés flétrissait sa beauté originelle. Par endroits, des cloques et des plaies vives se formaient sur l’épiderme écarlate. De sa bouche aux lèvres déchirées suintait un liquide visqueux et rosâtre. L’intérieur de ses cuisses était presque noir [6] »(figure 2).

Figure 2. Sur toutes les planètes dominées par l’Église du Kreuz, les prêtres font dresser des croix de feu à combustion lente (Algésiras, Ogaki et Thierry Leprévost,Les guerriers du silence 3. Le fou des montagnes, Paris, Delcourt, 2007, p. 18).

Il n’y a de toute façon aucune manière d’échapper à la justice sacrée de l’Église. Dans son manuel du parfait petit inquisiteur, le dominicain espagnol Eymerich signalait même que si quelqu’un avoue sous la torture des crimes dont il est innocent il doit être puni. C’est en effet la preuve que, par faiblesse spirituelle, il a préféré le salut de son corps à celui de son âme.

Les églises protestantes ne sont d’ailleurs pas épargnées par cette dérive totalitaire, comme le montre Robert Heinlein dans For Us, The Living : A Comedy of Customs (1938), où le pasteur Nehemia Scudder veut imposer aux États-Unis une dictature théocratique en s’appuyant sur les fidèles de son église évangéliste puritaine et réactionnaire. Dans les zones qu’il contrôle, il a instauré des règles de vie très dures inspirées de lois états-uniennes déjà en vigueur au cours des années 1930, preuve que la société supposée libérale de l’époque était déjà fondée sur des principes religieux qui ne demandaient qu’à s’exprimer de manière beaucoup plus radicale :
« Sunday closing laws ; tax exemption for church property ; practically all laws relating to marriage and the relations between the sexes – including laws forbidding divorce, country-wide rules permitting only monogamous marriages, laws against fornication and other taboo sexual relationships… [7] ». Le révérend dénonce donc tous les comportements luxurieux, toutes les frivolités inspirées par le démon. Il fait imposer son ordre moral par des bandes de fanatiques, les Knights of the New Crusade ou les Angels of the Lord qui n’hésitent pas à déshabiller en public et à marquer au fer rouge toute jeune fille dont la tenue a été jugée provocante.

Dans une autre perspective, la République de Gilead imaginée par Margaret Atwood est une société paranoïaque obsédée par la nécessité de féconder les dernières femmes fertiles. Afin d’unir la population autour d’un projet commun, la religion joue un rôle central et la Bible occupe tout l’espace public, s’imposant à tous les moments de la vie quotidienne : « Au déjeuner, c’étaient les Béatitudes. Heureux les ceci, heureux les cela. C’était joué sur les disques, la voix était celle d’un homme.Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des cieux est à eux [8] » (figure 3).

Figure 3. Dans le film de Volker Schlöndorf tiré du roman de Margaret Atwood (The Handmaid’s Tale, 1990) la lecture de la Bible par l’homme de la maison est un moment essentiel de la vie quotidienne.

On trouve partout des boutiques baptisées Parchemins de l’Âme où les croyants peuvent demander qu’on leur imprime des prières. Ne pas le faire risque d’éveiller les soupçons des prêtres et des voisins jaloux, toujours prompts à dénoncer les déviants. D’ailleurs, les seules forces de l’ordre sont celles de l’Église et on reconnaît les Gardiens de la Foi à leurs uniformes verts marqués d’un insigne menaçant : deux épées croisées au-dessus d’un triangle blanc. Toutes les autres religions sont réprimées et combattues, en particulier la religion juive – mais les israélites sont désormais peu nombreux car ils ont été obligés de se convertir ou d’émigrer sous peine d’être pendus, comme en d’autres lieux et en d’autres temps : « Mais on n’est pas pendu uniquement parce qu’on est juif. On est pendu si on est un juif tapageur qui refuse de choisir. Ou si on fait semblant de se convertir. Cela aussi on l’a vu à la télé : les rafles nocturnes, des trésors secrets d’objets juifs extirpés de sous des lits, Torahs, taleths, étoiles de David [9] ».

Genre étroitement lié au monde occidental, la science-fiction a donc d’abord puisé dans sa propre culture les éléments permettant de dénoncer les dérives de futures religions totalitaires, même si elles les a projetés dans des univers lointains comme Druillet avec l’Église de la Rédemption rouge et les nombreuses autres sectes qui, sur la planète Délirius, imposent à leurs disciples des pénitences particulièrement cruelles (figure 4).

Figure 4. Les pénitents de Délirius prouvent leur foi par des mortifications sanglantes (Druillet, Délirius, Paris, Dargaud, 1973, p. 29).

Il a fallu attendre les attentats meurtriers du World Trade Center, en septembre 2001, pour voir apparaître sur la scène un nouvel acteur religieux, l’Islam, à son tour présenté comme une menace contre la société, mais dans une perspective complètement différente. En effet, il ne s’agit plus de dénoncer un ennemi intérieur dont on a déjà éprouvé la cruauté et dont on redoute le retour en force de manière plus ou moins théorique, rhétorique ou virtuelle. Présentés comme une menace pour l’ensemble de la civilisation occidentale, les musulmans du monde entier sont entrés par la grande porte dans le nouvel ordre mondial dessiné par Samuel Huntington au nom du choc des civilisations – choc supposé redonner du sens à l’Histoire depuis que l’effondrement de l’Union soviétique a prétendument sonné le glas de la lutte des classes.

L’Islam, un nouvel ennemi

Cette apparition tardive de l’Islam dans la science-fiction ne veut pas dire qu’il en était totalement absent avant l’émergence géopolitique d’Al-Qaida sur la scène mondiale. Comme on a pu le voir dans une chronique antérieure [10], la religion musulmane était en en général invoquée (plus par des auteures que par des auteurs) de manière indirecte ou déguisée pour parler de l’oppression des femmes soumises à un ordre patriarcal particulièrement odieux.

C’est le cas de Marion Zimmer Bradley qui, dans son roman La chaîne brisée (The Shattered Chain), oppose les Amazones libres de Ténébreuse aux créatures dressées depuis leur plus tendre enfance à servir les maîtres de la Ville Sèche : « Dans la Ville Sèche, l’usage voulait que les mains de chaque femme soient entravées d’un poing à l’autre par un bracelet de métal. Ces bracelets étaient reliés à une longue chaîne qui passait dans un anneau de métal à la ceinture. De sorte que lorsqu’une femme bougeait une main, ce geste faisait remonter l’autre main qui se trouvait coincée contre l’anneau fixé à la taille [11] ».

La description d’une tyrannie patriarcale fondée sur des injonctions religieuses est encore plus impitoyable dans Un monde de femmes (The Gate to the Women’s Country), de Sheri S. Tepper. Dans les contrées archaïques du sud qui rappellent les zones tribales du Pakistan ou les montagnes arides de l’Afghanistan, les femmes sont à peine mieux traitées que des animaux. Condamnées à pondre des enfants (de préférence des mâles), à trimer dans les champs, à obéir à leur père, à leurs frères puis à leur mari, elles doivent accepter toutes les tortures, morales et physiques, car ainsi le proclament les Écritures : « Votre lot à vous, c’est de regretter toujours et de souffrir toujours. N’êtes-vous pas le fruit de l’erreur et du péché ? [12] ».

C’est néanmoins Kim Stanley Robinson qui, dans son cycle sur la colonisation de la planète Mars (Mars la rouge, Mars la verte, Mars la bleue) a pour la première fois abordé de front le problème posé par la cohabitation sur un monde neuf d’une culture islamique imperméable aux valeurs supposées universelles de l’Occident : « Leurs concepts étaient en désaccord absolu avec ceux des Occidentaux. Par exemple, ils ne toléraient pas la séparation de l’Église et de l’État, ce qui rendait impossible leur adhésion aux bases du gouvernement de Mars telles que les définissaient les Occidentaux. Et ils obéissaient tellement aux lois patriarcales que l’on disait que certaines de leurs femmes étaient illettrées [13] ».

Outre l’incompatibilité apparente des deux systèmes politiques transportés sur une autre planète où les conditions de vie imposent une promiscuité parfois insupportable, c’est d’abord la situation de la femme musulmane qui choque les pionniers états-uniens de l’aventure martienne – certains d’entre eux voulant profiter de l’occasion pour mettre en place, loin de la Terre, une société nouvelle, sans classe, sans chef et sans hiérarchie. Au-delà des conflits géopolitiques entre Islam et Occident, cette utopie ne peut accepter l’oppression qu’un sexe exerce sur l’autre au nom de la religion, comme le déclare Frank à son hôte d’un soir, Zeyk : « Si les hommes étaient traités comme vos femmes, L’ONU prendrait des mesures. Mais, du moment qu’il s’agit de femmes, les hommes au pouvoir détournent le regard. Ils disent qu’il s’agit d’un problème de culture, de religion, dont il ne faut surtout pas se mêler [14] ».

Cependant, l’analyse de Kim Stanley Robinson n’est pas sectaire. Refusant d’entrer dans le jeu trop facile du choc des civilisations, il ouvre la porte à une nouvelle interprétation de l’Islam, un Islam où les femmes ne seraient plus les servantes des hommes. Invité à nouveau par Zeyk, il est surpris de voir que son épouse, la belle Nazik, ne porte pas le costume traditionnel des Bédouins d’Awlad-Ali : « Les femmes portaient des robes noires et des ceinture rouge pour marquer leur impureté, leur sexualité, leur infériorité morale. Elles devaient se couvrir la tête et pratiquaient l’usage du voile selon un code hiérarchique complexe de modestie. Tout cela par déférence envers le mâle [15] ».

Au contraire, elle est vêtue de blanc, porte une ceinture bleue et ses longs cheveux noirs flottent autour de son visage découvert. Frank découvre alors que l’Islam, malgré tous les préjugés de l’Occident et tous les anathèmes des islamistes, est capable de se transformer, d’évoluer, de s’adapter à son nouvel environnement. Sur la planète Mars s’ouvre autre étape, une autre utopie, une utopie musulmane.

Les éditeurs de comics nord-américains n’ont d’ailleurs pas hésité à se rapprocher d’un énorme public potentiel en lançant sur le marché deux héroïnes musulmanes dotées de super-pouvoirs. Il s’agit d’abord de Sooraya Qadir, née en Afghanistan et apparue dès 2002 dans un album des New X-Men où elle prend le nom de Dust car, enveloppée dans sa burqa, elle est capable de transformer son corps en un nuage de sable (figures 5 et 6).

Figures 5 et 6. Couverte de sa burqa ou cheveux au vent, Sooraya Qadir est une redoutable adversaire qui revendique son appartenance à la communauté musulmane.

En 2013, Marvel est allé encore plus loin en accordant le statut de Miss Marvel à Kamala Khan, jeune fille pakistanaise installée à Jersey City au sein d’une famille très traditionnaliste. [16] Ce nouveau personnage est sensé faire la preuve qu’il n’y a pas de contradiction entre la religion musulmane, les imaginaires américains et les pratiques quotidiennes de la modernité (figure 7).

Figure 7. Couverture du numéro 1 de Miss Marvel, alias Kamala Khan (février 2014).

Ce n’est malheureusement pas la voie choisie par Dan Simmons dans son romanFlashback paru en 2011, qui évoque un monde dominé par un Islam rigoriste et où les sociétés occidentales se sont soumises, par faiblesse et par lâcheté, aux dictats du Califat Global, cette immense République islamique qui regroupe tous les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord – de la Tunisie à l’Arabie saoudite en passant par l’Égypte, le Liban et Israël, sans oublier le Soudan.

En 2035, c’est-à-dire demain, plus de 2,2 milliards de personnes se déclarent de confession musulmane, mais Simmons souligne qu’en Europe, depuis 25 ans, le prénom le plus courant donné à la naissance était Mohamed, preuve que l’invasion avait commencé bien avant l’apparition du Califat. Au Canada, même si les musulmans ne représentent que 40 % de la population, ils ont imposé la charia et les Blancs anglophones ou francophones ont accepté leur statut de dhimmis [17].

Selon Dan Simmons, cet effondrement politique, moral et culturel est la faute de tous les intellectuels de gauche, des marxistes et des cryptocommunistes qui ont fini par avoir la peau de l’Occident au nom de la lutte anticapitaliste. Mais le plus grand coupable est Barak Obama qui a présenté au Caire en 2009 un discours où il caressait l’Islam dans le sens du poil, premier pas vers la soumission de son pays : « J’ai regardé votre nouveau jeune président prononcer un discours au Caire dans lequel il flattait le monde islamique – un bloc de nations qui n’avaient pas encore fusionné pour former le Califat Global d’aujourd’hui – et en faisait l’éloge à travers une distorsion historique évidente de la grandeur que ces pays s’imaginent posséder [18] ».

Il est vrai qu’aux yeux des conservateurs nord-américains et des racistes bon teint qui regrettent la belle époque du Ku-Klux-Klan, Barack Obama a prononcé à l’époque un discours particulièrement odieux, que d’autres ont qualifié d’admirable : « Instruit en histoire, je connais aussi la dette de la civilisation envers l’islam. Ce fut l’islam – dans des endroits comme l’Université al-Azhar – qui a porté la flamme de l’étude pendant plusieurs siècles, montrant la voie en Europe à la Renaissance et aux Lumières. Ce fut l’esprit d’innovation qui soufflait sur les communautés musulmanes qui a produit l’algèbre, nos compas et outils de navigation, notre maîtrise de l’imprimerie, notre compréhension de la transmission des maladies et des moyens de les soigner [19] ».

Cependant, l’histoire n’est pas une preuve. C’est un outil, un argument ou une arme au service de celles et ceux qui savent la manipuler. En accusant Barack Obama de tordre la vérité historique, c’est Dan Simmons lui-même qui la travestit – ce qui n’est pas étonnant de la part d’un romancier qui place le Soudan et la Tunisie au Moyen-Orient. Ainsi, quand il proclame que l’Islam a toujours été une religion violente et barbare dont les fidèles ont pour coutume de répandre le sang impur des mécréants, il ne fait que suivre le chemin tracé par Samuel Huntington pour qui les territoires de l’Islam sont tapissés d’hémoglobine (« Islam’s borders are bloody and so are its innards ») – comme si les nôtres ne l’étaient pas.

Pour mieux enfoncer le clou, Dan Simmons signale que les États-Unis, humiliés, ont dû accepter sur leur sol la présence envahissante des disciples de Mahomet qui, chaque année, fêtent les attentats du 11 septembre 2001. Même les églises chrétiennes participent aux commémorations pour essayer de se faire pardonner des siècles de domination au service des puissances coloniales. Partout dans les rues de Los Angeles on entend crier « Allah Akbar ! Allah Akbar ! », entre les rafales de kalachnikov, les chants des muezzins et les battements de cloches. Pendant ce temps, à la télévision, Al-Jazeera passe en boucle des scènes de lapidation et de décapitation destinées à l’édification morale des vieux croyants et des nouveaux convertis (figure 8).

Figure 8. La mosquée Omar ibn Al-Khattab à Los Angeles, 1025 West Exposition Blvd [20]

Barack Obama s’étant targué au Caire du fait que son pays comptait plus de mille deux-cents mosquées et que les femmes avaient le droit d’y porter le hijab, Dan Simmons imagine en représailles qu’une mosquée a été construite sur l’emplacement des tours du World Trade Center de New York, lieu hautement symbolique de la guerre contre le terrorisme islamique : « Plusieurs de ces reportages venaient de la mosquée Shahid al-Haram, récemment construite sur l’emplacement des tours du World Trade Center à New York, le “Ground Zero”. Val trouvait la mosquée très belle, une sorte de Taj Mahal en plus grand et plus élégant, et entièrement noire [21] ». De la même manière, une autre gigantesque mosquée a été bâtie à Boulder avec l’appui financier du Califat Global qui, en échange, a exigé l’expulsion de tous les Juifs de la ville.

Présenté par Simmons comme une religion archaïque et violente dont le seul but est de réduire en esclavage tous les peuples qui refuseront de se soumettre à l’appel du prophète, l’Islam de Flashback sera malgré tout mis en échec par les derniers héros de l’Amérique : les Texas Rangers de San Antonio – béni soit Chuck Norris !

Merde à la pensée horizontale

C’est de manière beaucoup plus pernicieuse que les musulmans de France atteignent le même objectif dans le roman de Michel Houellebeq, Soumission. En effet, contrairement au Flaschback de Simmons, ils finissent par prendre le pouvoir pacifiquement, par le biais d’élections libres, en jouant sur les querelles politiciennes qui opposent le parti socialiste et l’UMP au sujet du Front National. Le leader charismatique de la Fraternité musulmane, Mohamed ben Abbes, réussit à faire passer l’idée qu’il peut exister une Islam modéré dont les exigences morales et religieuses n’iront pas à l’encontre des fondements de la République.

Mieux encore, il évite de se compromettre avec la gauche anticapitaliste qui pourrait nuire à l’image rassurante du pouvoir qu’il veut transmettre à un peuple avide de tradition et de stabilité. C’est donc sans aucune difficulté qu’il peut appliquer, au nom de la religion, des réformes économiques qu’aucun penseur néolibéral ne pourrait renier. C’est en particulier le cas des dépenses sociales qui ne seront plus assurées par l’État puisque, dans ce domaine, rien ne peut remplacer la chaleur des liens de la cellule familiale.

Le roman de Houellebecq présente donc une vision qui peut paraître apaisée des relations futures entre l’Islam et l’Occident, mais c’est une vision fondée sur la veulerie supposée ou affichée de tous les protagonistes de l’histoire. Comme Léon Blum en 1938 après la signature des accords de Munich, ils sont partagés « entre un lâche soulagement et la honte ». On laisse les étudiants salafistes occuper le terrain, on abandonne peu à peu les derniers remparts de la laïcité, on brade les idéaux de la Révolution française. Les femmes, bien entendu, paient le plus lourd tribut à ce renoncement collectif. D’abord chassées des lieux du pouvoir, elles sont progressivement exclues du monde du travail. La polygamie devient la règle et les bonnes épouses doivent respecter les règles vestimentaires de l’Islam le plus rigoriste. [22]

Aux yeux de Houellebecq, dissimulé derrière le masque de Rediger, un professeur d’université collabo, cette victoire pacifique de l’Islam est avant tout la preuve du suicide de l’Europe, suicide en partie provoqué par les anarchistes et les nihilistes de tout poil qui ont sapé l’ordre moral sur lequel était bâtie sa grandeur. Pour tous les intellectuels convaincus que l’Europe des Lumières n’a plus rien à dire ni à apporter au monde, il va de soi qu’un nouveau départ est devenu nécessaire : « L’arrivée massive de populations immigrées empreintes d’une culture traditionnelle encore marquée par les hiérarchies naturelles, la soumission de la femme et le respect dû aux anciens constituait une chance historique pour le réarmement moral et familial de l’Europe, ouvrait la perspective d’un nouvel âge d’or pour le vieux continent [23] ».

Avec 2084. La fin du monde, Boualem Sansal propose une critique complètement différente de l’Islamisme. Alors que Houellebecq dénonce l’Islam en soi au nom du choc des civilisations, Sansal critique avant tout un système totalitaire qui s’appuie sur une religion ressemblant à l’islam pour maintenir les croyants dans un état permanent de soumission : on en revient à l’opium du peuple de Marx et Engels.

Dans la lignée du 1984 de George Orwell, 2084. La fin du monde nous permet donc d’échapper à la vision horizontale dominante opposant entre elles des communautés supposées homogènes (qu’elles soient nationales, ethniques ou religieuses) pour en revenir à l’essentiel : l’expression verticale des formes de domination et d’exploitation en termes de pouvoir politique, de relations de genre et d’inégalités socio-économiques.

De fait, les djihadistes peuvent égorger aujourd’hui, en Syrie ou en Irak, celles et ceux qui sont d’une autre confession sous prétexte qu’ils punissent des incroyant-es. Ils peuvent tuer en aveugle dans les rues de Paris des hommes et des femmes présenté-es comme des oppresseur-es ou des débauché-es. En cela, ils ne font que suivre ce qui est écrit dans le Livre d’Abi, titre 42, chapitre 36, verset 351 : « L’arrogant [celui qui refuse l’Acceptation et la Soumission] subira les foudres de mon courroux, il sera énucléé, démembré, brûlé, et ses cendres seront dispersées dans le vent, et les siens, ascendants et rejetons, connaîtront une fin douloureuse [24] ». Cependant, leur violence radicale ne remet pas en cause les inégalités et les injustices qui ont été la cause du printemps arabe de 2010 et ont entraîné la chute de Ben Ali en Tunisie et de Moubarak en Égypte.

Or, comme le rappelle Sansal dans son roman, l’Islam au pouvoir n’est ni révolutionnaire ni anticapitaliste, au contraire. Il s’accommode fort bien d’un ordre où le pouvoir économique et politique se concentre dans les mains de quelques privilégiés, au détriment d’un « bas peuple », maintenu dans l’ignorance et la soumission au sein d’une société implacablement segmentée. Les hiérarques de l’Abistan n’ont alors rien à envier aux prélats de l’Église du Kreuz imaginés par Pierre Bordage dans Les guerriers du silence : « Ati et Koa trouvèrent une photo qui montrait l’Honorable Duc, Grand Commandeur de la Juste Fraternité, flanqué d’un aéropage de plusieurs Honorables, dont le très puissant Hoc, directeur du Protocole, des Cérémonies et des Commémorations, tous caparaçonnés de l’épais burni vert bordé de fil d’or et coiffés du bonnet rouge distinctif de leur rang [25] ».

Dans ce contexte, la charité, un des piliers de l’Islam, est tout sauf un acte de justice sociale puisque, pour s’exercer pleinement, elle a besoin d’une matière première inépuisable dans un monde inégalitaire : la pauvreté. Elle permet à celui qui fait l’aumône de se donner bonne conscience et d’affirmer la supériorité de son statut vis à vis de celui qui la reçoit. Non seulement il peut choisir « ses » pauvres mais ceux-ci doivent se montrer humbles et reconnaissants afin d’entretenir les liens de vassalité qui justifient l’existence et la pérennité du système. Même si le Coran et la Bible condamnent une telle attitude, jugée indigne d’un véritable homme de bien, elle fait partie d’un engrenage social inique qui privilégie la compensation au détriment de l’égalité [26].

L’idée d’une communauté religieuse dont tous les membres seraient des frères (et un peu moins des sœurs) n’empêche pas l’existence de populations misérables et d’élites privilégiées dans les pays de confession musulmane. En Europe, sans nier l’évidence de préjugés racistes ou ethnocentristes qui dépassent largement le seul cas de l’Islam, les musulmans ne sont pas nécessairement marginalisés à cause de leur religion, mais plutôt parce qu’ils appartiennent aux couches les plus basses de la société. C’est d’ailleurs avec la main sur le cœur que la France, Terre d’Asile, accueille tous les réfugiés du Moyen-Orient qui ont les moyens de s’acheter un club de football et plusieurs hôtels particuliers dans les beaux quartiers de Paris.

Face au déferlement d’horreurs propagées par la propagande islamiste, un réflexe de défense chez les musulmans dits « modérés » (notion absurde, encore une fois destinée à penser le monde de manière horizontale, comme s’il existait aussi des « chrétiens modérés » ou des « bouddhistes modérés ») consiste à affirmer que ni Daesh ni Boko-Haram n’appartiennent à l’Islam. Cette position ambiguë permet de s’épargner une réflexion douloureuse sur le sens même de l’engagement religieux. Or, une religion est ce que sont ses croyants et devient ce qu’ils en font. Les combattants de Daesh sont des musulmans légitimes tout comme les prêtres de l’Inquisition étaient des catholiques légitimes. Ils ont pu puiser dans la Bible ou dans le Coran tous les arguments permettant de justifier, au nom de Dieu, les pires exactions – tout comme on peut y trouver les arguments inverses.

Le problème est que, passé un certain cap, le croyant est prêt, dans un grand élan d’amour mystique, à torturer et à sacrifier toutes celles et ceux qu’il considère comme des sous-êtres indignes de vivre. Un fanatique sincère, quelle que soit sa croyance, ne peut plus être convaincu. Il doit être vaincu. C’est pour éviter d’en arriver là qu’il est plus que jamais nécessaire de faire appel aux armes de la critique et de rappeler qu’aucune théocratie n’est libératrice, comme le rappelait déjà Bakounine dans Dieu et l’État, un texte de 1882 dont l’actualité est toujours aussi brûlante : « Est-il besoin de rappeler combien et comment les religions abêtissent et corrompent les peuples ? Elles tuent en eux la raison, ce principal instrument de l’émancipation humaine, et les réduisent à l’imbécillité, condition essentielle de leur esclavage. Elles déshonorent le travail humain et en font un signe et une source de servitude [27] »

C’est le message que veut faire passer Boualem Sansal dans son roman, quand il démonte les mécanismes de contrôle et d’oppression développés par l’Appareil pour obtenir l’obéissance du peuple au nom de Yölah le Grand et d’Abi, son fidèle Délégué. En Abistan, tout tourne autour de Dieu et de Sa parole. Il n’y a pas de place pour d’autres visions du monde. Même l’économie est religieuse. La liberté de pensée est inconcevable puisque le seul bonheur possible est dans la soumission aux ordres des Honorables et des grands Maîtres de la Juste Fraternité. Certains y croient, d’autres pas, mais ce qui compte est de respecter formellement les règles de vie souvent absurdes imposées par les religieux. Ceux qui résistent, par conviction ou par maladresse, sont brisés et châtiés publiquement sous les acclamations d’une foule enthousiaste : « Le Grand Mockbi de la grande Mockba de Qodsabad inaugura lui-même le saint carnage sous l’œil concupiscent des caméras en égorgeant de sa main un sinistre bandit, hirsute et dépenaillé, trouvé dans quelques asile de fortune. Le misérable avait la peau dure, le frêle vieillard dut s’y reprendre à dix fois avant d’atteindre la trachée [28] ».

Comme on l’a vu, la science-fiction s’est très tôt emparée de la question pour dénoncer les visées totalitaires d’organisations et de systèmes qui utilisent l’amour divin pour légitimer leur volonté de domination : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! ». Cette phrase attribuée à Saint Dominique lors de la croisade contre les Albigeois n’a malheureusement pas perdu de son actualité. Les fanatiques de tout poil qui prétendent parler au nom de Dieu continuent à vouloir imposer leur foi avec une vigueur d’autant plus grande qu’ils se croient désignés pour réparer les injustices du passé en combattant un monde moderne dépourvu de toute spiritualité et un ordre international imprégné de colonialisme.

La force du système politico-religieux de l’islam radical repose sur l’illusion qu’il veut apporter la justice dans un monde inégalitaire. Cependant, au lieu de s’en prendre à la verticalité des relations sociales, il inscrit son combat dans le choc des civilisations défini par Samuel Huntington. Les djihadistes n’étant pas tous des êtres décérébrés, contrairement à ce que l’on entend trop souvent, un des objectifs de leurs attentats, à Paris ou ailleurs, est de provoquer un sursaut nationaliste qui se traduirait par des actes imbéciles contre les musulmans. Cette réaction leur permettrait de se présenter comme les derniers défenseurs d’une communauté méprisée et menacée, les bourreaux de la veille se métamorphosant alors en anges gardiens : c’est l’un des nombreux pièges de la pensée horizontale.

Le malaise de l’extrême-gauche européenne vis-à-vis du djihadisme est à cet égard révélateur. Celles et ceux qui ont combattu et qui combattent encore du côté des groupes opprimés hésitent parfois à dénoncer un système politico-religieux ouvertement raciste, sexiste, impérialiste et totalitaire, par crainte d’être taxés d’islamophobes. Pourquoi ? Parce que l’idéologie communautariste et la pensée horizontale ont infecté tous les discours et nous empêchent de revenir à l’essentiel : la responsabilité du capitalisme dans l’organisation verticale et inégalitaire des sociétés.

Merde à la pensée horizontale.

Notes :

[1] Samuel Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, New York, Simon & Schuster p. 217.

[2] Pierre Bordage, Les guerriers du silence, dans Les guerriers du silence, Nantes, l’Atalante, 1997 (1993), p. 404.

[3] Dan Simmons, Les voyages d’Endymion. Endymion I, Paris, Pocket SF, 2000 (1995), p. 76.

[4] Philip José Farmer, Les amants étrangers (The Lovers), Paris, J’ai Lu, 1974 (1961), p. 196.

[5] Dan Simmons, Les voyages d’Endymion. Endymion II, Paris, Pocket SF, 2000 (1995), p. 152.

[6] Pierre Bordage, Op. Cit., p. 352.

[7] Robert Heinlein, For Us, The Living : A Comedy of Customs, New York, Pocket Books, 2004 (1938), pp. 105-106.

[8] Margaret Atwood, La servante écarlate (The Handmaid’s Tale), Paris J’ai Lu, SF, 1987 (1985), p. 99.

[9] Ibidem, p. 223.

[10] Alain Musset, Oppression masculine et construction du genre : le point de vue de la science-fiction critique, Divergences 2, n° 38, mars 2014, en ligne :http://divergences2.divergences.be/spip.php?article812.

[11] Marion Zimmer Bradley, La chaîne brisée (The Shattered Chain), Paris, Pocket, Science-Fantasy, 1989 (1976), pp. 21-22.

[12] Sheri S. Tepper, Un monde de femmes (The Gate to the Women’s Country), Paris, J’ai Lu, SF, 1990 (1988), p. 307.

[13] Kim Stanley Robinson, Mars la Rouge 1. Adieu à la Terre (Red Mars), Paris, Pocket, SF, 2003 (1993), p 26.

[14] Robinson, Kim Stanley, 2003 (1993), Mars la Rouge 2. Le vent rouge (Red Mars), Paris, Pocket, SF, p. 277.

[15] Ibidem, p. 279.

[16] Avec presque 250 000 habitants recensés en 2010, Jersey City est une ville multiculturelle où les Musulmans réprésentent plus de 4 % de la population. Leur forte présence a incité Donald Trump à prétendre qu’il avait vu de ses propres yeux des milliers de fidèles du Prophète danser et hurler de joie dans la rue à l’annonce de l’effondrement des Twin Towers du World Trade Center, le 11 septembre 2001.

[17] Le dhimmi est un non-musulman qui a conclu avec les musulmans un contrat de soumission et de protection fixant ses droits et ses devoirs.

[18] Dan Simmons, Flashback, Paris, Pocket, Thriller, 2013 (2011), p. 746.

[19] http://www.lapaixmaintenant.org/Discours-d-Obama-au-Caire-texte, consulté le 18 novembre 2015.

[20] http://www.islamicity.com/culture/mosques/america/USA_MasjidOmar.htm, consulté le 18 novembre 2015.

[21] Dan Simmons, Op. Cit., pp. 128-129.

[22] Le statut des femmes est plus ambigu dans la République Islamique de Grande-Bretagne imaginé par Christopher Priest puisque certaines d’entre elles peuvent accéder à des postes importants, comme la superbe Florence, adjointe du secrétaire d’État à la Défense, cheik Mohammed Ammari. Les autres doivent rester enfermées dans leur hijab ou leur burqa et garder le silence en présence des hommes.

[23] Michel Houellebecq, Soumission, Paris, Flammarion, 2015, p. 276.

[24] Boualem Sansal, 2084. La fin du monde, Paris, Gallimard, NRF, 2015, p. 48

[25] Ibidem, p. 135.

[26] « Faire l’aumône publiquement est certes une bonne action ; mais la faire discrètement au profit des pauvres est un acte plus méritoire qui contribuera davantage à la remise d’une partie de vos péchés, car de tout ce que vous faites, Allah est parfaitement Informé » (Sourate 2, La vache, al-Baquara). Ce texte rappelle l’Évangile de Saint Matthieu : « Mais toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, afin que ton aumône reste dans le secret ; ton Père qui voit dans le secret te le rendra ».

[27] Michel Bakounine, Dieu et l’État, 1882, Bibliothèque Libertaire, en ligne :http://kropot.free.fr/Bakounine-Dieu-Etat.htm, consulté le 14 novembre 2015.

[28] Boualem Sansal, Op. Cit, p. 124

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