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Publié par Patrick Granet

Soulagés par l’échec du putsch, certains Stambouliotes craignent les représailles d'un chef de l’Etat de plus en plus autoritaire.

  • A Istanbul, «la purge sera plus violente que jamais»

Au-dessus du Bosphore, la lune est rousse. Comme si la marée de drapeaux turcs qui recouvre Istanbul avait fini par déteindre sur la nuit. Il est 3 h 30 et les Stambouliotes dansent sur le pont de Bogaziçi. La circulation est entièrement bloquée : cette fois, les milliers de klaxons ne sont pourtant pas énervés, mais joyeux.

La veille, «la démocratie a été sauvée», comme titrent à l’unisson les journaux du pays. A l’appel du président Recep Tayyip Erdogan, dont le pouvoir a vacillé dans la nuit de vendredi à samedi, le peuple est descendu dans la rue pour repousser les putschistes. Il célèbre maintenant sa victoire. On est venu sur le pont en famille, entre amis, se prendre en photo et se congratuler. Les chemises sont boutonnées haut et les voiles soyeux : la plupart des fêtards, cette nuit, sont des conservateurs.

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Chars abandonnés

«Tout le monde était contre le coup d’Etat, tous les partis, toutes les générations, il y a clairement eu un moment d’unité nationale, assure Fatih, 26 ans, qui est venu aider sa copine à ouvrir sa boutique de vêtements ce dimanche matin, dans une allée touristique à peu près déserte. Par contre, ceux qui tiennent la rue sont désormais soit des supporteurs d’Erdogan, soit des vieux qui ont connu les anciens putschs. Moi, je vais m’arrêter là. Je crains que le Président se serve de ce qui s’est passé pour réprimer ses opposants violemment.»L’autoritaire chef de l’Etat a promis, ce dimanche, de «continuer à nettoyer l’armée et tous les corps de l’Etat, du virus qui s’est répandu» (lire ci-contre).

De cette nuit terrible, qui fit 265 morts à Istanbul et Ankara, il ne reste ce matin que des chars abandonnés par les militaires près des aéroports de la capitale, ou sur l’emblématique place Taksim. Juché sur chacun des engins, un policier en faction, régulièrement salué par des passants enthousiastes. «Personne ne s’attendait à ça, ça a été une surprise, raconte un jeune officier de police qui veille sur la place depuis déjà trente heures d’affilée. Ici, il y avait 50 à 60 soldats. Nous étions plus de 100 policiers. Mais c’est la foule qui nous a aidés à arrêter les putschistes.»

Mourhad, 35 ans, était lui aussi présent. Il a filmé le dialogue de sourds entre un ami et un soldat déployé sur la place. Il tend l’écran de son smartphone, cassé dans la bousculade, au-dessus de son verre de thé. Sa vidéo est de mauvaise qualité mais le son est bon : on entend les coups de feu tirés à bout portant. Son ami a reçu une balle dans la cuisse. «On n’arrêtait pas de leur répéter "Qu’est-ce que vous faites ici ? Ce n’est pas votre place." Mais ils ne nous répondaient pas. C’étaient des gosses de 19-20 ans.»

Théories du complot

Le putsch, mené brutalement par des recrues inexpérimentées et une poignée d’officiers, avait de l’avis général peu de chances d’aboutir. Son origine reste donc une énigme. Elle alimente déjà des théories du complot. «La CIA est derrière le coup d’Etat, croit savoir Mourhad.Les militaires turcs tout seuls auraient été incapables de faire ça.» Fatih penche plutôt pour une tentative désespérée : «Les gülenistes[les partisans de Fethullah Gülen, devenu la bête noire d’Erdogan, ndlr] au sein de l’armée avaient été repérés, ils étaient sur le point d’être arrêtés. Ils ont préféré tenter leur coup d’Etat, sans être prêts. Du coup, la purge sera plus violente que jamais.»

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Ce dimanche, le Président est venu assister aux funérailles de victimes civiles du coup d’Etat, à la grande mosquée du quartier Fatih, connue sous le nom de la mosquée du Conquérant. Son discours enflammé est ponctué d’exclamations, à la fois religieuses et politiques, un mélange des genres qu’il affectionne. «Ils se sont sacrifiés, ils vivront à jamais», chante le public. «Tiens bon, sois fort, tout le monde est derrière toi», crient ses partisans. Il aide lui-même à porter, sur quelques mètres, le cercueil d’un «martyr», au milieu d’une foule compacte serrée dans la cour majestueuse du lieu historique. Partout, des policiers veillent à la sécurité du chef de l’Etat. Des jeunes hommes en civil, oreillette visible, protègent son parcours sous un soleil de plomb. Dans un coin du jardin, un petit garçon vomit à quatre pattes, malade de chaleur.

«Je ne suis pas un supporteur de l’AKP [le parti islamo-conservateur au pouvoir, nldr], précise Ahmad, 24 ans. Je suis là pour le père d’une amie, retraité, qui a été tué par un soldat devant la mairie d’Istanbul dans la nuit de vendredi. Il refusait que ce bâtiment du peuple soit envahi par les militaires. Moi aussi, j’étais dans la rue.» Cette rue, les fidèles de l’AKP comptent bien l’occuper tous les soirs jusqu’à ce que le chef leur ordonne de rentrer chez eux.«Nous lui faisons une totale confiance, il va extirper tous les traîtres», s’amuse un chauffeur de taxi, en montrant sur son téléphone un photomontage du président rayonnant, déguisé en sultan. Le bas de l’image défile : sous Erdogan, gît un soldat décapité par le sabre du monarque.

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