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Publié par Patrick Granet

La manifestation contre la loi travail du 14 juin vue par des Lyonnais·e, ou « Ce que Paris peut nous apprendre sur les manifestations ».

La manif de Paris on en avait parlé entre copains « Trop cher d’y monter ! ». On a déjà pas un radis, alors mettre 50 balles dans une place aller-retour avec la CGet… et puis en discutant un peu on a finit pas se motiver. D’autres copains ont trouvé des places gratos dans un bus. On a tous envoyé des mails.

On est parti à 6h mardi. Sur l’air de péage d’Auxerre on a commencé à comprendre qu’y allait avoir du monde. On croisait des bus de la région Rhône-Alpes et même des copains de Lyon montés en bagnole. Arrivés sur Paris, il y avait des bouchons énormes créés par les centaines de cars qui arrivaient tous à Porte d’Italie. L’heure avançant et voyant que la circulation était complétement bloquée, le chauffeur nous a déposé pile avant le périph’, comme tous les autres chauffeurs d’ailleurs. Des milliers de gens étaient déjà en train de converger vers la place d’Italie. On a pris la chaussée directement…

A 13h30, quand on est arrivé à place d’Italie, la place était déjà noire de monde. Ou plutôt colorée. On a regardé un peu sans s’attarder. Mis à part les dockers, ça avait pas l’air folichon… Eux ils avaient la classe ! Des caisses claires qui fanfaronnaient en mode militaire… Des gueules de voyoux. On voyait que ce n’était pas des rigolos.

Y’avait sans doute plein de gens « déter » parmi les syndicalistes, mais nous ce qu’on voulait c’était rejoindre la tête de cortège. On ne connaissait pas trop Paris (et on ne connait toujours pas Paris d’ailleurs parce que Paris c’est un gouffre urbain où tu ne comprends même pas où est le nord) et on ne savait pas trop comment la tête de manif fonctionnait, alors il y a eu une seconde d’hésitation. Mais franchement, avec les images qu’on avait vues sur les réseaux sociaux, il fallait qu’on se tienne à côté de la lutte. On a croisé des têtes connues sur le chemin. Il y avait cette fille sympa qu’on avait déjà vue à plusieurs reprises à Lyon. Elle venait de se faire ouvrir le crâne par des flics. Sans sommation, rien, juste parce qu’elle est déter et qu’elle se tient justement dans la lutte. Ça ne nous a pas fait peur. De toutes façons, on a capté que ça passerait par là s’il le fallait.

On a remonté un bon moment le cortège pour arriver vers les 14h30 dans la masse noire. Y’avait bien quelques couleurs, mais faut dire qu’après le sponsoring de Décathlon, on ne trouvait pas trop de chasubles rouges… Je dirais qu’il y avait bien 10 000 personnes dans cette tête de manif. Dans la foule noire, on distinguait quand même des gens bigarrés. J’ai pris l’habitude de parler aux gens dans la foule. C’est peut-être un défaut disciplinaire, vous me direz… mais on apprend plein de chose à parler aux gens qui marchent à nos côtés. On apprend surtout à se reconnaître, à s’entraider, à être ensemble.

Y’avait une femme de la cinquantaine. Je lui ai souri en la remerciant et en lui demandant ce qu’elle foutait là (bon, j’ai été un peu plus poli parce que j’ai eu un profond respect pour cette dame le temps de notre rencontre, si éphémère qu’elle ait pu être). Elle accompagnait ses enfants. Je me suis retourné et j’ai vu trois jeunes en noir. Sweats à capuche, lunettes de ski et foulards. J’ai souri. Je leur ai dit que j’aimerais bien que ma mère marche à mes côtés dans ce genre de manif.

On a croisé quelques chasubles, et pareil, en causant on a appris qu’ils venaient de Lille. D’habitude, ils marchaient aux cotés de leur syndicat, la CGet. Mais là, ils voulaient vivre, eux aussi, les images qu’ils avaient vues, se tenir à côté de la fronde, la vraie, pas celle du PS qui fait mine qu’elle va voter la motion de censure au 49-3. Ils ont raconté qu’ils avaient même tenu la ligne devant. Mais les gaz lacrymos sans sommation ça pique quand même, alors ils s’étaient mis un peu dans le cœur de la tête avant d’y retourner. Je me suis démasquée, j’ai enlevé mes lunettes et j’ai souri aussi.

Je souris parce qu’on est « en route pour la joie ».

Un peu plus tard on a commencé à croiser des têtes connues dans le cortège. On a pris des nouvelles pour tâter le climat du devant et parce que la tête de cortège c’est aussi ceux qui prennent des risques, ceux qui se mettent devant et qui affrontent la police du Capital, la police politique. Un des gars m’a dit que c’était chaud quand même et que si y avait un problème je pouvais faire un signe de la main pour que des copains lyonnais me retrouvent… Bon, j’étais déjà avec des copains à ce moment-là, mais c’était cool de sentir qu’on pouvait se faire confiance. En fait les mains fleurissaient en signalant des petits sigles après chaque moment tendu. On sentait que l’organisation était bien présente et là encore j’ai souri.

Et puis, y’a eu une première nasse des gens devant nous. On s’est dit qu’on ne pouvait pas les laisser là comme ça sans rien faire, alors suivant les indications de quelques-uns on a rejoint le début. J’ai appris plus tard qu’il avait eu des nasses tout le long du parcours. Les flics divisaient sans cesse les groupes pour tenter de maîtriser ce qu’il se passait, je pense. On était pourtant bien trop nombreux.

Arrivés à une petite place, le canon à eau s’est ramené. C’est pas chose courante à Paris, à ce qu’il paraît. Bon nous à Lyon, on l’a déjà expérimenté. Je m’étais déjà retrouvé balayée par un jet en entrant rue de la Barre, alors là encore le canon à eau, même pas peur. Les flics ont une nouvelle fois scindé le cortège à ce moment. A mesure qu’on avançait, on voyait les vitrines pétées et celles de JCDecaux surtout (tsé le gars pas mégalo qui donne son nom aux abris publicitaires et qui les recouvre bien pour pas que tu puisses enlever ces merde d’affiches qui te font croire que porter un petit dessous sexy fera de toi un mannequin aux mesures de Barbie). Sur les abords de cette même place y avait des gars hyper déter qui ont décortiqué minutieusement le bitume à coup de marteau. En quelques minutes, ils ont pris l’équivalent de la surface d’un emplacement de voiture pour les jeter sur la gueule de la police du Capital.

Nous, on a pris l’habitude de documenter la lutte. Alors bien sûr on fait gaffe. On lit les articles qui sortent sur la question de l’image en manif, comment ça peut être perçu et tout. On veut pas mettre en danger les gens qui luttent à coté de nous, alors on fait gaffe à ne pas prendre d’images compromettantes (de peur de se faire saisir peut-être les images, on sait jamais c’est bien ce qui se passe dans les États totalitaires non ?) ou alors de les flouter. On a pris au sérieux la question de prendre des plans larges dans ces moments-là voire de ne pas filmer du tout. Surtout que nous on se retrouve au milieu de tout le monde surtout pour lutter et pas pour faire du sensationnalisme pour Paris Match. De toute façon on n’a pas de carte de presse et on risque pas d’en avoir. Là on a filmé les mains qui ramassent ce bitume et un plan large de dos en hauteur. Autant dire qu’on ne voit pas grand-chose à part du bitume et des gaz lacrymos.

Et puis y a un gars qui m’a demandé à ce qu’on ne filme pas trop. Je lui ai répondu (et pas en souriant) de ne pas s’inquiéter, qu’on sait ne pas mettre en danger les gens. Il met sa main devant la caméra. Bon là on a discuté en mode plus véner… Autour de nous y’avait 5 mecs en train de filmer et de prendre des photos. Pas des photos plan large vu leur posture, ni des plans serrés. Y’avait un hélico qui survolait clairement la zone et depuis le reportage de 7 à 8 avec Pastor en vedette, on sait que les hélicos prennent des images hyper précises. En gros t’as deux nénettes qui filmaient et le gars est venu faire le malin pour leur expliquer la vie, rétorquant qu’il s’en balance des arguments qu’on lui donnait. Moi perso je n’argumentais pas, je lui ai parlé sur le même mode condescendant et je lui ai dit d’aller s’occuper des gars qui prenaient des photos autour plutôt que de nous. A vrai dire je comprends la suspiscion possible et on pense qu’il est nécessaire de prendre en compte ce que les gens nous disent ou nous apprennent. Faut par contre pas déconner de la parano sur l’image. Y’a ceux qui filment pour le sensationnel et ceux qui filment contre les images hégémoniques. Si on n’est pas capable de faire la différence rien qu’à la gueule de l’équipement ou du mot presse imprimé sur les casques de BFM, moi je peux pas gager du fascisme qui peut en découler.

Puis on a eu envie de pisser. On est allé dans une ruelle. Il y a avait 10 meufs qui, comme nous, savaient pas trop comment faire puisque l’impasse était rempli de gars. Instinctivement on s’est mises en ligne et les filles ont pissé entre les voitures. Ce n’était pas qu’un moment meuf en vrai. Il y a eu un réflexe simultané. On s’est même pas dit qu’il fallait faire ça. On l’a fait. Les autres filles se sont alignées derrière nous entre les voitures. On s’est ensuite demandé d’où on venait toutes et on s’est faites invitées à Rennes ! Ah, Rennes, sa maison du peuple, ses affrontements particulièrement joyeux et violents… Presque arrivée aux Invalides, certains commençaient à se changer. Réflexe instinctif encore une fois, on s’est mis devant eux pour les protéger. On ne les connaissait pourtant pas…

Arrivé aux Invalides, le char que je prenais pour un dragon a été brulé. Tsé le caddy customisé à mort qui va sûrement gagner le Banderole game.

Il a été mis à feu, comme Monsieur Carnaval. Le symbole était fort. Finis la tristesse et le froid du Capital. L’hiver des oligarques doit faire place au printemps du peuple (c’est du déjà-vu non ?). C’était en fait un Phœnix qui doit renaître de ses cendres. Un peu comme le monde, non ?

On a voulu prendre un peu de répit sur le gazon uniforme des Invalides. Je ne sais pas si c’est le fait qu’on marche sur la pelouse ou l’envie irrépressible de la police d’être la milice du Capital qui leur a fait nous gazer encore à ce moment-là, mais on a pas eu de répit. Qu’à cela ne tienne. Les vingt flics qui faisaient les malins

Et puis, comme à l’accoutumée, les plus déter les ont affrontés. Les flics ont entouré la place et nous on s’est dirigé vers les bus. On aurait bien aimé rester pourtant, parce qu’une manif sauvage est parti plus tard vers le sénat et les manifs sauvages ce sont celles qui nous font sentir toute la joie d’être ensemble pour renverser ce monde.

Un gars nous a appris sur le chemin que la fin du cortège n’était pas encore parti de la place d’Italie, il était 17h45. Alors merci au Monde (le journal) de se taire plutôt que de titrer 80 000 manifestants. On était 1 million c’est certain. Les flics fouillaient les sacs pour sortir des Invalides. J’ai pas pu m’empêcher de leur faire remarquer leur stupidité en leur disant qu’on n’était ni des terroristes, ni des hooligans en leurs demandant combien on les paye pour faire ça ! Ils empêchaient les gens de rentrer en retour. Ces flics, n’étaient d’ailleurs pas Parisiens mais provinciaux.

Arrivées aux bus vers 18h, place Vauban, on s’est rendu compte que les flics avaient détourné la fin de manif pour que les gens n’aillent pas aux Invalides et les diriger plutôt vers les bus. Certains sont passés par les abords pour esquiver la police. A 100 mètres des premiers bus, les flics ont coupé la manif nassant les manifestants pour les empêcher d’accéder à la place. Les dockers qu’on avait quittés en début de manif ont tenu leurs promesses. Ils ont affronté en rangs serrés les flics.

Gé Ro. @GAletVener

Les dockers je vous aim

Les grenades assourdissantes et les bombes lacrymo ont plu sur les cars. Certains ont eu leurs vitres fracassées par les tirs venant des flics. A 18h45, les affrontements n’étaient pas finis que nous devions encore une fois partir.

En tout cas on a partagé bien plus que du temps à Paris, on a partagé en pratique des idées pour qu’à Lyon on puisse aussi les expérimenter !

devant les dorures du portail du musée des Armées se sont fait chargés en retour.

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