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Publié par Patrick Granet

À 33 ans, Sofia Manseri compte déjà plusieurs vies. Salariée du privé, active dans divers milieux associatifs, elle aussi élue municipale à Gennevilliers (92) depuis 2014, déléguée au féminisme, à la lutte contre les discriminations et à l’éducation à l’égalité. Revendiquant ses identités croisées de femme maghrébine, française, issue de la classe ouvrière et vivant dans un quartier de la banlieue parisienne, le poids de cette histoire lui a longtemps fait questionner la pertinence de sa propre parole. Aujourd’hui, elle s’attache à concilier ses combats avec la réalité des « mains dans dans le cambouis ».

Quel a été ton premier engagement, quel événement l’a déclenché ?

Je n’ai eu d’engagement « formel » que très tard, pour deux raisons : la première, c’est que mes parents n’ont pas élevé leurs enfants dans la contestation, et qu’ils nous ont d’abord poussés à ne pas être précaires, en nous disant que c’était la clé pour faire ce qu’on voudrait après.
C’est pourquoi, en préalable, j’ai envie de préciser qu’aujourd’hui j’ai la chance de ne pas être précaire, et que je fais profiter matériellement mon entourage familial et militant des fruits de cette non précarité. Tout en me garantissant une certaine autonomie militante, car mes revenus ne sont absolument pas liés à cette activité militante. Fin de la parenthèse.

Quand je suis arrivée à la fac, à Paris, je voyais les personnes au bureau des étudiants et les syndicalistes étudiants : c’étaient des Parisiens ou des provinciaux bien plus riches que moi, avec leur manière de parler et leurs sujets qui n’étaient pas les miens. Je complexais sur ma manière de parler, comme sur le fait que je rentrais le soir dans ma cité, à Villeneuve-la-Garenne [92] où je suis née. Bref, c’était pas ma place. Je vois aujourd’hui, en étant intégrée dans plusieurs sphères militantes, que l’accès à ces cercles se fait souvent par une espèce de cooptation, alors que je n’avais aucun réseau et, il ne faut pas se le cacher non plus, l’image de l’étudiante semi-racaille était bien vivace à l’époque. Tout ça pour expliquer que mon premier acte « formel » ou « reconnu » a été de manifester contre la guerre en Irak en 2003 puis contre le CPE en 2005. La manif a un côté anonyme qui ne te soumet pas au jugement des autres.

Le féminisme et l’antiracisme sont venus bien après. Je veux dire que l’engagement, pas la conscience des trucs, hein, est venu « après ». Je suis une femme maghrébine en France, née et grandie dans une cité, d’extraction populaire, donc j’ai expérimenté assez tôt plein de manifestations de racisme, de sexisme, d’injustices liées à la classe et parfois la combinaison des trois. Je peux citer des tas d’anecdotes, mais on va se limiter à deux ou trois pour illustrer des trucs banals comme la précarité qui te conduit à reconsidérer ta vocation, la reproduction sociale, l’assignation à une, à des identités.
Tout d’abord mon père : ouvrier spécialisé, il se fait lourder de sa boîte à 49 ans, après trente ans de bons et loyaux services. Une de mes sœurs décide alors d’arrêter ses études et de passer le Capes de physique-chimie pour avoir au moins un salaire à la maison, au cas où mon père ne retrouverait pas de travail. Il s’est reposé un an, puis il a repris un job en intérim pendant dix ans.
Ensuite, j’ai moi-même fait un passage en IUFM – puis je me suis aperçue que je n’étais pas faite pour enseigner – où une meuf, fille de prof, m’a expliqué que je prenais la place des gens qui connaissaient vraiment ce métier, car… enfants de profs ! De même, il y a quelques années au travail, un de mes patrons m’a dit que si je ne m’entendais pas avec une collègue, c’était… parce qu’on était les deux Arabes de la boîte, et des femmes de surcroit, et que notre brouille avait forcément à voir avec notre culture et la tendance naturelle des femmes à se mettre en compétition entre elles…

C’est quoi le sens du militantisme aujourd’hui ? Comment as-tu choisi de t’investir ?

Beaucoup de gens sont militants mais ne se revendiquent pas ainsi, voire ne se vivent pas comme tels. Je dirais que militer c’est, à un moment, te poser la question du monde dans lequel tu vis. Et commencer à essayer de le changer, à n’importe quelle échelle. Tu t’intéresses au prix de ce que tu bouffes, à tes charges locatives trop élevées ? Tu as une réflexion politique ! Mes parents sont dans une amicale de locataires qui, il y a quelques années, a attaqué le bailleur social pour récupérer des charges indues. Sauter le pas, c’est super compliqué quand tu ne comprends pas qui tu as en face, les risques que tu prends, etc. D’autres locataires n’ont pas pris part à l’action car ils avaient peur de représailles – la machine administrative, institutionnelle fait peur. Mais c’est déjà militer que de refuser de se faire marcher dessus. Devenir un contre pouvoir, ce n’est pas forcément gagner à tous les coups, mais c’est être un interlocuteur qui peut instaurer un rapport de force.

Alors, comme je le disais précédemment, s’engager au sens où on l’entend aujourd’hui, c’est intégrer un groupe, une asso, un parti, une structure qui se définit comme militante. Donc bien sûr, quand tu sors de ta cité et que tu connais personne, c’est dur de te prendre par la main et de te dire :« Allez, ce soir je vais à une réunion pleine de gens que je connais pas mais qui, eux, se connaissent tous et s’entre-kiffent ». Je ne l’ai pas fait tout de suite, et maintenant que je l’ai fait, je continue de trouver cette formule hyper-insatisfaisante car j’observe toujours cette limite de l’entre soi-militant autosatisfait et la perte d’autonomie de pensée que la plupart des orgas ou collectifs te demandent, d’une manière ou d’une autre.
Donc on arrive en 2009 où j’ouvre mon blog, Loubia Connection, qui m’a permis de me connecter avec des personnes qui ont des opinions plus ou moins proches des miennes, et ça a été une manière de proposer mon langage et ma réflexion, et de dépasser un certain complexe lié à la légitimité à s’exprimer. Puis, en 2013, j’ai fait un passage chez Osez Le Féminisme, très rapide, mais je suis contente d’avoir activement participé à la campagne pour les places en crèche. Pourquoi OLF ? Parce que c’était l’orga féministe qui avait le plus gros panneau. J’en suis partie quand j’ai vu sept cents meufs gueuler « Abolition ! » en levant le poing – lors d’une journée pour l’abolition de la prostitution – et que la nuance n’était pas permise, ni sur le pourquoi ni sur le comment. Les positionnements idéologiques durs, qui s’appuient sur du pur langage partisan, me font peur, car ils prennent le pas sur la résolution de problèmes réels au profit de l’imposition d’un dogme par une structure de pouvoir.
Aujourd’hui, j’ai une carte à la CGT et au Parti de gauche [PG], et un mandat d’élue à la lutte contre les discriminations et au féminisme.

Depuis les municipales de 2014, tu es élue d’un quartier de la banlieue parisienne, quelles sont tes problématiques prioritaires ?

J’ai la chance de pouvoir me consacrer à un mandat municipal, sur un sujet qui m’intéresse beaucoup, à savoir les discriminations. Du coup, je peux travailler dessus du point de vue militant marrant – la partie fun et créative du militantisme – et du point de vue institutionnel, avec les contraintes qui y sont liées, et c’est assez stimulant. Ça veut dire apporter du neuf dans une thématique qui peut être traitée de manière très plan-plan par une institution municipale, en proposant des angles et des formats différents, inspirés du militantisme de terrain.

Par exemple, en janvier dernier, on a proposé une action « Porteurs de paroles », avec les associations engagées sur la question des droits des femmes – dans la médiation et l’accès aux droits – et avec des médiateurs. On est allé-e-s sur le parvis de l’hypermarché un samedi après-midi, et on a chopé les gens au sortir des courses pour les faire réagir sur une phrase en rapport avec le thème de l’espace public et du harcèlement de rue. Ça a permis de récolter des idées, des opinions, qu’on va utiliser pour proposer des améliorations en termes de politique municipale, mais aussi de visibiliser les associations et, enfin, d’établir le contact avec des personnes qui d’ordinaire ne viennent pas dans les initiatives classiques.

Pour le mandat, j’y suis allé pour voir comment ça fonctionne « dedans ». Pour vérifier ce qui se disait sur le « pouvoir blanc », sur les communistes au pouvoir, bref des trucs qui m’ont beaucoup été racontés par des personnes qui n’y étaient pas. Aujourd’hui, j’en retire que la gestion de la commune est faite par une équipe qui doit faire l’exercice de concilier au mieux l’idéal et la réalité. C’est un exercice passionnant, mais aussi souvent frustrant. Sur ma délégation, comme je l’ai dit auparavant, je voulais faire du militantisme de terrain dans un contexte institutionnel. J’ai la chance de n’avoir aucun obstacle politique sur le fond, déjà parce que je suis dans une majorité, ce qui est quand même assez confortable, mais aussi parce que l’équipe municipale est assez cool sur ces sujets. La difficulté c’est d’insuffler du politique dans des sujets où il est facile d’opter pour des positions de vitrine. Il est plus facile de dire qu’on trouve que les violences faites aux femmes c’est pas bien et faire des campagnes à base d’affiches et de slogans, que de réfléchir concrètement à ce qu’on peut faire au niveau local, en ciblant les décideurs, même si on est conscient que le problème est largement structurel.

Sur le terrain, à Gennevilliers, on a une convention triannuelle de relogement avec l’association locale qui accompagne les femmes victimes de violence, et on travaille avec la directrice à élargir le nombre de villes qui la signent. Par ailleurs, on a un Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance spécialement consacrée aux violences faites aux femmes. Dans le cadre de cette instance, on a pu détailler avec le commissariat les freins au dépôt de plainte, et financer des bons de taxi pour que les victimes de violence au sein du couple puissent aller en unité médico-judiciaire [UMJ] de manière autonome et gratuite faire constater leurs lésions. C’est un peu technique mais, en gros, si une femme victime de violences de la part de son conjoint se présente au commissariat parce qu’elle a décidé de sauter le pas – dans le cas d’une situation « non urgente » par rapport au cas d’une femme qui viendrait juste après une agression –, elle n’entre pas dans la procédure d’urgence. Donc les policiers ne l’emmènent pas faire constater ses blessures en UMJ. Elle doit y aller seule, mais l’UMJ est loin, et en plus la victime n’a pas forcément de voiture, et pas forcément non plus envie de demander à quelqu’un de l’accompagner. Du coup, les bons de taxi lui permettent de se rendre au rendez-vous pris en UMJ par la police, sans avoir à avancer d’argent et en autonomie complète.


Encore un exemple : on a monté un projet culturel avec des femmes dans le quartier du Luth. On a bossé avec des femmes qui ne travaillent pas à l’extérieur, ou qui travaillent en décalé ou à temps partiel. L’objectif était de permettre à ces femmes d’avoir une activité culturelle pendant les heures d’école, parce qu’à 18 heures elles sont en train de faire à bouffer et de donner le bain. De plus, on voulait qu’elles entrent dans un lieu culturel réputé masculin et qu’elles montent sur scène avec un groupe de musiciens professionnels. Elles ont ainsi fait la première partie d’un concert au Tamanoir. Ce projet avait plusieurs objectifs et, pour être honnête, pas grand monde ne voyait où, ma chargée de mission et moi, on voulait en venir. Interroger la question croisée des mères de familles, des femmes isolées, issues des quartiers populaires, qui pour toutes ces raisons ne peuvent pas accéder à l’offre culturelle institutionnelle, pour des raisons de possession des codes et des raisons pratiques liées aux créneaux horaires, c’est important. Parce que souvent les institutions culturelles voudraient que la culture reste l’apanage de gens triés sur le volet, qui se plient à tout un tas de codes et contraintes. Comme ça a été un succès, les participantes ont concrètement pris la main pour perpétuer cet atelier qui leur donne un réseau – elles connaissent plus de monde après cet atelier –, une légitimité, un accès à une activité culturelle adaptée à leur mode de vie, et des perspectives de construction de leur projet artistique, à partir de leurs envies. Comme le font naturellement les associations qui sont essentiellement fondées par des personnes qui ne remettent pas en cause leur propre légitimité dans l’accès aux institutions. Au quotidien, je peux voir comment certaines associations sollicitent les élus tous les quatre matins, alors que d’autres citoyens, par respect de l’institution et aussi par peur de déranger, hésitent à adresser un simple mail à un élu, juste une fois, pour demander un truc. Donc, là, ces femmes on les encourage à prendre cette place, à exprimer leur légitimité, à se poser en interlocutrices des élu-e-s et des institutions pour poursuivre leur projet.

Les quartiers populaires sont parfois définis comme un « désert politique », quelle en est ton expérience ?

Le désengagement politique des quartiers populaires, j’ai l’impression qu’il n’est observé que par les gens qui n’y vivent pas. Dans les quartiers populaires, le tissu associatif et citoyen est hyper-dynamique, tu as des rassemblements, des mobilisations, des projets collectifs sur plein de sujets tout le temps – que les municipalités les favorisent ou pas d’ailleurs ! Cette assertion « les quartiers populaires sont un désert politique », c’est intéressant de regarder qui l’émet. Les professionnels de la politique, les gens qui sont dans des organisations, ont tout intérêt à ignorer la compétence des quartiers populaires en termes de mobilisations et de laboratoire d’idées, voire à la réprimer. Ça leur permet de se poser en tenants de la politique vraie et sérieuse, pendant que les quartiers ne feraient rien de très intéressant ni de très important. Le maintien dans ce mépris est malheureusement nécessaire pour une classe politique et associative qui se nourrit sur le modèle politique dominant. C’est ce mépris ressenti quand tu essaies de t’investir qui nourrit le désenchantement. Je considère que l’abstention électorale est une expression politique, pas un abandon.
J’imagine aussi que dans toutes les luttes engagées par les personnes qui habitent dans les quartiers populaires, il y a des personnes qui se considèrent comme héritières des luttes passées. Pour ma part, je n’ai pas du tout cette approche historique, en grande partie par méconnaissance de l’histoire, mais aussi parce que je suis partie de l’observation de mon propre vécu.

Qu’est-ce qui t’a conduit à préférer l’engagement dans un parti politique « classique » plutôt que dans une association un collectif autonome ?

Je n’ai pas « préféré », ce n’est pas exclusif. J’ai plusieurs casseroles sur le feu, la lutte anti-austérité en est une. Le féminisme en est une autre. Mais aussi la lutte contre les discriminations, raciales, sociales et spatiales, l’environnement, les modes de consommations, la nourriture, l’éducation, le do-it-yourself, la connaissance de son environnement et des objets qui nous entourent, des liens sociaux… On est si sclérosés que faire parler les gens ensemble est devenu un enjeu en soi. Je ne mets pas de hiérarchie entre ces différentes préoccupations, je n’ai pas une carte pour chaque centre d’intérêt. Les actions que je mène se font autant dans mon entreprise qu’en politique ou avec mes voisins, dans mes choix de consommation, dans le café associatif le Kamu où je m’investis à Clichy…
Donc je ne préfère pas un mode d’action à un autre, je fais feu de tout bois. Il y a de la place pour tout le monde pour construire une société. Heureusement que tout le monde n’a pas les mêmes préoccupations, sinon le collectif perdrait tout son sens. Les mouvements organisés ou non, qui tâtonnent, parfois se plantent, parfois réussissent, je trouve ça super. Tout collectif ou action qui se crée dans une bonne dynamique et une idéologie a priori compatible à la mienne sont bienvenus.

Aujourd’hui sur les questions de combat social, je pense que les partis « traditionnels », comme le Front de gauche, seraient les meilleurs s’ils n’étaient pas blindés de dirigeants qui sont plus préoccupés par une carrière perso que par une réelle réforme de la société. Il y a des combats sur lesquels je suis en adéquation avec le Front de gauche et d’autres pas du tout. Sur certains sujets, la lutte est interne aux partis, et le but du jeu est de faire évoluer les mentalités de la gauche, justement sur les questions dites « minoritaires ». Après, il ne faut pas se leurrer, la reproduction sociale est partout, et c’est un défi de réussir à la fois à placer le débat sur les préoccupations de ceux qu’on traite de minorités, tout en faisant en sorte qu’ils soient présents dans le débat sur les autres questions réputées « prioritaires ». Parce que ce n’est pas parce que tu es issu-e d’une « minorité » que tu n’as pas un avis au-delà de la question des discriminations ou des quartiers populaires.

À la lumière des débats actuels, sur les questions dites « minoritaires », on décrit souvent les partis de gauche comme inaptes à se saisir de ces questions que seuls des collectifs autonomes seraient à même de porter.

Les partis, tous, sont à l’image de la société, ils ne favorisent pas l’émergence de personnalités issues des milieux populaires. Les collectifs autonomes ne sont pas non plus une solution en eux-mêmes : certains ont le même fonctionnement pyramidal que les partis. Pour être un contre-pouvoir, un interlocuteur politique, il faut être aussi bon que ceux qu’on combat. Un projet politique ne doit pas non plus porter uniquement sur la lutte contre les discriminations ou sur la réfutation des termes tels que« communautarisme ». Il faut aussi avoir un projet politique qui permette d’aller à la castagne sur tous les sujets : gestion, urbanisme, services publics, environnement, culture, économie, démocratie locale… Tous les sujets qui font une société. Dans les quartiers populaires, nous avons aussi des avis sur tous ces sujets, mais c’est une bonne tactique que de cantonner les « minorités » exclusivement aux « questions minoritaires » – en gros, les trucs pas bien de chez nous, les trucs de meufs et les trucs de gens de cité… je caricature à peine – sans laisser l’espace pour faire le lien entre ces questions et les questions dites « prioritaires », les trucs sérieux, quoi : l’économie, la santé…

À l’heure où la classe dominante semble opter pour un état d’urgence permanent et où certains prédisent une inéluctable arrivée de l’extrême droite au pouvoir, existe-t-il une voie politique autonome à l’écart des partis, à partir des quartiers populaires ?

Pour moi le clivage ne se fait pas entre collectifs autonomes et partis politiques. J’ai plutôt envie de poser la question de l’élitisme militant. Il y a les intellectuels, les gens qu’on met en avant parce qu’ils ont un profil qui va bien et les autres. En ce qui me concerne, tout le monde a sa place dans le militantisme, il n’y a pas un bon militantisme, une bonne manière de faire de la politique. Tout le monde peut contribuer à son échelle, de manière différente.
Imposer une norme de la bonne manière de faire de la politique, opposer partis et collectifs, ou opposer des collectifs entre eux, c’est à mon sens un faux débat qui sert à délégitimer certains au profit d’autres. La distinction entre deux orgas doit à mon sens se faire sur fond idéologique. Le reste c’est de la méthode. D’ailleurs, je vois un point commun flagrant entre les partis et les collectifs autonomes, c’est la question du langage et de l’accessibilité des idées. Il y a une tradition de poser de jolies phrases longues et pas forcément compréhensibles du premier coup pour parler de choses importantes.
Or, aujourd’hui, je pense qu’on a besoin avant tout d’éducation populaire, de vulgarisation, de mise à la portée de tous d’idées et de connaissances, ce qui permettrait de vaincre le sentiment d’illégitimité des classes populaires à s’occuper de la chose politique. Il y a aussi un travail de légitimation de ce qui vient « d’en bas ». Ce que j’ai appris à partir de mon propre parcours, de celui de mon entourage, c’est que le militantisme, comme la sphère professionnelle, est mû par la compétition, la nécessité d’occuper des places, de se faire valider comme légitime, performant par ses pairs, avec une hiérarchisation de la pertinence des idées en fonction de qui les émet. Je ne souhaite pas rentrer dans ce schéma, j’ai été et suis toujours dans le doute permanent, à me demander si ce que je dis et fais est assez pertinent, je fais partie de ces gens qui n’osent pas toujours prendre la parole par peur d’avoir l’air con et, crois-moi, c’est dur de se soigner [rires]. Pour cela, les nouveaux outils numériques sont un levier précieux, mais les lieux de rassemblement sont importants aussi.

Au delà de l’opposition orgas-partis, que je ne trouve donc pas pertinente, je constate surtout qu’on court après l’agenda qui nous est imposé par les riches de la classe politique et financière. Pendant que le CAC 40 va bien, merci pour lui, que les dirigeants politiques et financiers sont les fils de leurs pères, et que, soyons honnêtes, on n’a pas avancé beaucoup sur les sujets liés aux inégalités et aux discriminations raciales, de genre et de classe dans les trente dernières années. Tous ensemble, on pourrait être un vrai contre-pouvoir. Ce qui me semble important aujourd’hui, parce qu’on n’a plus de temps à perdre, c’est de tous se mettre à regarder dans la même direction.

Aujourd’hui, après plus de trois semaines de Nuit Debout, dont le mot d’ordre est la convergence des luttes et, précisément, l’autonomie par rapport au jeu institutionnel, quelle analyse fais-tu de cette expérience ?

Je trouve ça très bien ! Après, ça à les limites qu’on connaît bien, à savoir que les initiateurs et participants sont pour le moment assez homogènes socialement et on en revient à la question de la légitimité, de la possibilité matérielle de militer. Mais, à mon sens, il y a une volonté de dépasser ce clivage-là, et je crois qu’il tient aux quartiers populaires et aux minorités de s’imposer dans les débats, mais aussi aux mouvements des grandes villes de jouer le jeu avec la périphérie et le monde rural. Après, sur la dynamique elle-même, je trouve positive cette volonté de ne surtout pas tomber dans le culte de la personnalité, de travailler à ne pas tomber dans les travers des organisations et, finalement, d’apprendre des erreurs du passé. Et de continuer à apprendre en marchant !
Ça durera ce que ça durera mais, en attendant, voir des gens travailler une utopie pendant que les tenants du pouvoir politique nous imposent un pragmatisme droitier, c’est rafraîchissant !

Sofia Manseri s’exprime sur son blog Loubia Connection et sur son compte Twitter @smanseri_, elle participe aussi au Collectif Le Seum, également sur Twitter @Leseumcollectif.

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