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Publié par Patrick Granet

Organisée à la hâte, la première consultation locale pour un projet d’équipement pâtit d’un manque de moyens, favorisant une bataille électorale à coups de vidéos sur le Web.


Une campagne terne qui peine à décoller
«Etes-vous favorable au projet de transfert de l’aéroport de Nantes-Atlantique sur la commune de Notre-Dame-des-Landes ?» C’est la question à laquelle les 968 000 électeurs du département Loire-Atlantique sont invités à répondre dimanche. Du moins si le Conseil d’Etat ne suspend pas le décret organisant cette consultation aussi inédite que contestée depuis son annonce par François Hollande en février. Françoise Verchère, ancienne maire (PG) de Bouguenais, au sud-ouest de Nantes, et coprésidente du collectif d’élus opposés au projet, qui a déposé avec d’autres ces recours, dit «ne pas avoir un grand espoir car le Conseil d’Etat porte bien son nom».


«Pourrissement»
Il n’empêche, l’incertitude autour de la tenue du vote n’aide pas à faire décoller une campagne terne. Verchère l’admet : «Il y a une forme de lassitude de l’opinion publique car le gouvernement joue le pourrissement de la situation.» L’abstention devrait, selon elle, être élevée. Une crainte partagée par le camp adverse. Pour Fabienne Padovani, conseillère départementale (PS) pro-«transfert», «ça fait plusieurs années qu’on a fait le tour du sujet, ici». Et d’ajouter : «On a un temps pourri tous les week-ends depuis trois semaines, s’il fait beau le 26 juin, tout le monde filera à la plage.» Sans compter la forte probabilité d’un match des Bleus en huitième de finale de l’Euro à 15 heures ce dimanche-là, qui ne devrait pas contribuer à faire grimper le taux de participation.


Malgré le rejet initial de cette consultation par les deux camps, aucun n’a laissé le champ libre à l’autre une fois sa tenue officialisée. L’actualité sociale du département, marquée comme ailleurs par des manifestations musclées, des pénuries passagères de carburant et des grèves, a relégué une campagne déjà discrète au troisième rang. Dans les rues de Nantes, sa principale trace se résume à des espaces publicitaires rappelant la date du scrutin avec pour slogan : «Ne restez pas sans voix ! Votez.» Bien que payé par la région Pays-de-la-Loire, favorable au projet, cet affichage se devait d’être neutre. Pareil pour le placard du conseil général qui s’est contenté d’écrire en grosse typographie la question du scrutin, précédée des mots «oui» et «non». Mais les opposants au projet pointent des exemples d’utilisation de supports payés par la collectivité, tels les bulletins municipaux dans lesquels des éditos de maires appellent à voter «oui» sans donner la parole au camp adverse.


Cette consultation - une première concernant un projet d’équipement -, organisée à la hâte et dans une grande improvisation, n’aide pas à la mobilisation des électeurs. Même le préfet, Henri-Michel Comet, n’a pu se retenir face à la presse, le 8 juin : «Nous sommes dans une démarche où nous inventons largement les règles.» Alain Mustière, président de l’association Des ailes pour l’Ouest, qui milite depuis 2003 pour le transfert, rappelle la particularité de ce scrutin : «Il n’y a pas de panneaux électoraux près des bureaux de vote pour mettre nos affiches, pas de financement public de la campagne, et le document d’information fourni par le gouvernement est disponible uniquement sur le Net.» Ce document de 17 pages, rédigé en un mois par la Commission nationale du débat public (CNDP) et mis en ligne le 9 juin, se contente de synthétiser de manière non exhaustive les arguments des pro et des anti, tout en renvoyant vers les sites internet liés à un camp ou à l’autre. On n’y trouve aucune donnée nouvelle, faute d’accès à des informations qui demeurent opaques, comme le contrat passé entre l’Etat et le groupe Vinci, chargé de la réalisation du nouvel aéroport.


La campagne a donc un air de déjà-vu et entendu, se résumant à une bataille de chiffres, d’études et de contre-expertises. La routine - pour les deux camps -, depuis l’enquête d’utilité publique sur le projet, réalisée il y a dix ans. Convaincre avec des tableaux Excel n’étant pas évident, les deux bords, regroupés en coordinations (associations, collectifs citoyens, etc.), ont inondé le Web de vidéos qui se veulent pédagogiques. Côté anti-transfert, le Collectif passager, composé d’artistes du cru, d’opposants traditionnels et de citoyens, a ainsi publié six minifilms en animation démontant les arguments du camp adverse (emploi, nuisances, sécurité). «On souhaitait faire des choses courtes et factuelles, partiales mais rigoureuses», explique le dessinateur Cyril Pedrosa, primé à Angoulême en 2008 pour sa bande dessinée Trois Ombres et membre du collectif. Pour Jean-Philippe Magnen, ancien porte-parole d’Europe Ecologie - les Verts et auteur des six vidéos, «il fallait prendre du recul avec des gens qui ne sont pas dans le sérail». Toutes les petites mains qui ont aidé à la réalisation l’ont fait à titre bénévole, même si un appel aux dons a permis aux anti-aéroport de collecter plus de 40 000 euros pour leur campagne.


Parallèle osé
De leur côté, les partisans du «oui» ont eu recours à des vidéastes rémunérés. Les spots publiés par Des ailes pour l’Ouest sont réalisés par des professionnels payés mais qui ont tenu à préserver leur anonymat. Alain Mustière chiffre à environ 60 000 euros le coût total de la campagne pour son association. Les vidéos qu’il a commandées adoptent parfois un ton Zone interdite, en plus goguenard. Sur des images de zadistes grimés en clown, une voix off délivre ainsi cet imparable argument : «Franchement, quand on voit ceux qui disent "non" à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, ça donne envie de voter "oui" le 26 juin. […] Le seul projet de ces zadistes, c’est de tout démolir pour prouver qu’ils existent.» Et, histoire d’insister sur la violence, la vidéo procède à un parallèle osé en pointant la présence de Bertrand Cantat dans un clip d’artistes opposés au projet : «Quel beau symbole pour incarner [la] conception du dialogue, sauf que cette fois-ci, la violence n’aura pas le dernier mot.» Le tout sur des images du chanteur de Noir Désir menotté, à Vilnius en 2003… Pour les pro comme pour les anti, ces vidéos publiées sur Facebook et YouTube sont évidemment conçues pour être relayées au maximum, quitte à entraîner quelques irrégularités. Une page Facebook pro-transfert, censée émaner d’un «groupe de Nantais qui veulent voir ce beau projet se réaliser», diffuse ainsi systématiquement les spots de l’association Des ailes pour l’Ouest, en les «sponsorisant», pour toucher un plus grand nombre. Mais en payant Facebook pour cibler massivement les internautes de Loire-Atlantique, ce groupe commet une «infraction au code électoral, qui interdit la publicité», estime un juriste proche des anti-aéroport. «Sur les réseaux sociaux, on ne contrôle pas grand-chose, les gens se réapproprient les choses», se défend Alain Mustière de Des ailes pour l’Ouest.


Au-delà des vidéos sur le Web, les tracts à l’ancienne, l’affichage public (rapidement recouvert) et le porte-à-porte restent des valeurs sûres pour toucher une large tranche de l’électorat. Les deux camps peuvent compter sur les bonnes volontés de citoyens lambda ou de militants issus d’associations ou de partis politiques. Parmi les anti-aéroport qui font campagne, nombreux se trouvent hors du département. Après avoir suivi pendant trois mois la campagne de Bernie Sanders outre-Atlantique, Flore Blondel, proche des écolos, a lancé avec Julien Bayou, porte-parole d’EE-LV, une campagne d’appels téléphoniques destinés à informer les électeurs du département de la tenue du vote, et des bonnes raisons de voter «non». Elle utilise le logiciel NationBuilder pour gérer la base de données des profils joints. «Près de 5 000 personnes ont été contactées en un mois. Les militants peuvent le faire seuls de chez eux ou en groupe lors des rassemblements.» Flore Blondel précise que même un Breton vivant au Canada a participé à l’opération. Tout comme Eva Joly, qui apparaît dans un clip de présentation de la campagne d’appels.


«Raccourcis»
Peu de leaders politiques nationaux ont fait campagne sur place. Certains ont effectué le service minimum. Lundi dernier, sans même annoncer sa venue aux habitants, François Fillon est resté six minutes, montre en main, dans le bourg de Notre-Dame-des-Landes. Prévenus à la dernière minute, les opposants n’ont pas manqué l’occasion pour sortir leurs banderoles et pancartes hostiles au projet… En dépit de moyens limités, les anti ont gardé l’avantage dans la bataille de la com. Dominique Boschet, président de l’Association contre le survol de l’agglomération nantaise, pro-«transfert», le reconnaît : «Au niveau communication, ils sont plus pertinents que nous et savent jouer sur le côté sensibilité, utiliser des raccourcis. Côté partisans, on n’a pas été à la hauteur, par rapport au nombre de gens qui nous soutiennent.» Anti et pro-aéroport sont attendus dimanche dans les 1 051 bureaux de vote de Loire-Atlantique pour cette consultation qui, comme son nom l’indique, ne consiste qu’à donner son avis sur un sujet qui empoisonne la vie d’un territoire depuis plusieurs décennies. Libre au gouvernement d’en tenir compte ou non. A moins que le Conseil d’Etat ne décide que le scrutin ne peut avoir lieu.


Alexandre Hervaud Envoyé spécial en Loire-Atlantique