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Publié par Patrick Granet

Dans une tribune publiée par le quotidien Le Monde le 30 mai, Olivier Besancenot, Annick Coupé, Jean-­Baptiste Eyraud et Noël Mamère dénoncent la réponse purement répressive du pouvoir aux manifestations contre la Loi travail. Ils soulignent les pressions exercées sur la justice par le pouvoir politique et certains syndicats de policiers, débouchant sur une quasi-impunité pour ces derniers. Les manifestant·e·s, eux, connaissent une répression de plus en plus brutale.

A tel point que l’on a pu dire que le LBD 40 avait remplacé la matraque. Le lanceur de balles de défense 40 (LBD 40), genre de Flash Ball amélioré, est considéré comme une « arme à feu à usage militaire ». A courte distance, soit jusqu’à cinq mètres au moins, l’arme peut provoquer des lésions graves pouvant être irréversibles, voire mortelles. L’usage massif de grenades de désencerclement et le gazage des manifestant·e·s est devenu la norme.

Dans ce concert répressif, les médias ne sont pas en reste. Peu importe la détermination et les motifs politiques de ceux et celles qui se mobilisent depuis le début du mois de mars, seuls comptent les heurts, les vitres brisées (par qui ?) et les voitures incendiées. La télévision publique n’est pas en reste, qui invite un soir le ministre de l’Intérieur et le lendemain celui de la Défense...
Evidemment, tout cela est de la faute du syndicat CGT. Haro donc sur la CGT, dont les membres sont accusés de se comporter « un peu comme des voyous, comme des terroristes » par le patron des patrons français, Pierre Gattaz. Haro donc sur la CGT, avec ses blocages, qui prennent les gens en otage. La rime est pauvre, elle fait partie du vocabulaire de la droite, Valls, Macron et bien d’autres responsables gouvernementaux vont la répétant de micro en micro.

En se focalisant sur une seule confédération, on tait évidemment le fait que les manifestations demandant le retrait de la Loi travail sont appelées par un front syndical, regroupant FO, la FSU et SUD, ainsi que la CGT, sans compter nombre d’autres associations, dont les syndicats étudiants. On tait aussi le fait que la mobilisation contre la loi dite El Khomri n’a pas démarré à l’appel des directions syndicales, plutôt hésitantes au début, mais bien grâce à une pétition lancée sur les réseaux sociaux par la féministe Caroline de Haas.

Si la protestation a ainsi pris de l’ampleur, c’est certes parce qu’un travail préparatoire explicatif avait été mené préalablement. Mais c’est aussi parce que l’attaque est frontale, portant clairement les stigmates d’une régression sociale sans précédent. Or, la situation sociale et politique en France, malgré la progression du Front national, malgré le climat sécuritaire de l’état d’urgence, n’est pas comparable à celle de l’Allemagne, par exemple, au moment des lois Hartz, il y a dix ans. Il existe encore une conscience populaire de la nécessité de défendre les acquis nés des luttes (Sécurité sociale, services publics, législation sociale, etc.). Et c’est aussi la raison pour laquelle l’article 2 de la Loi travail est au cœur des affrontements.

Contrairement aux stéréotypes, la France ce n’est pas seulement le pays des grèves et d’une syndicalisation très faible. C’est aussi le pays des conventions collectives. 90 % des salarié·e·s sont couverts par une convention collective. Un des plus hauts taux de couverture dans les pays de l’OCDE. Une structure protectrice puisqu’existe le principe de faveur, qui voit la convention collective de branche imposer ses prescriptions plus favorables aux salarié·e·s à l’accord d’entreprise. Cette hiérarchie des normes, voilà ce que veut bouleverser la Loi travail, à la grande satisfaction du patronat : «il ne faut surtout pas toucher à cet article 2 : c’est la seule disposition intéressante qui subsiste après les réécritures successives du texte. S’il disparaissait, nous demanderions le retrait du projet de loi.» (Pierre Gattaz, Medef). Que la CFDT, syndicat « réformiste », reprenne le même refrain (« il faut laisser l’article 2 comme il est », dixit Véronique Desacq, numéro deux de la centrale) en dit long sur sa propre régression.

En donnant la priorité aux négociations d’entreprise – une orientation prise dès 2004 par François Fillon dans sa Loi sur le dialogue social – le gouvernement ouvre grand la porte à la sous-enchère sociale, à la concurrence accrue entre salarié·e·s de différentes entreprises, à la segmentation des règles du droit du travail. Si aujourd’hui, grâce à l’article 49-3 de la Constitution, qui permet de contourner le débat parlementaire et demain à cause d’un recul de la mobilisation, la Loi El Khomri passe, alors par dizaines de milliers les salarié·e·s de France seront forcés de choisir entre leur emploi et la dégradation de leurs conditions de travail. Cela s’appelle un chantage. Ou une prise d’otage. Celle dont personne ne parle, bien qu’elle soit d’une violence intolérable pour le personnel et qu’à côté d’elle, les bris de vitrines paraissent bien anodins.

Daniel Süri

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