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Publié par Patrick Granet

L’interview de Coupat dans Mediapart est intéressante. Au delà même de ce qu’il déclare, d’une certaine manière, c’est l’expression « consciente du processus inconscient » de politisation-­radicalisation d’un secteur de la jeunesse. Il faut donc prendre au sérieux ce qu’au-delà du groupe de Tarnac ces jeunes expriment.

1) Dorénavant, il y a une certitude. Le mouvement qui dure depuis quatre mois avec la participation de millions qui ont manifesté, plusieurs dizaines de milliers qui ont fait grève, est l’événement majeur depuis 1968 ; répétons, le mouvement ne mobilise pas l’écrasante majorité des salariés et des jeunes mais il est puissant, pugnace, volontaire ; le sentiment se fait jour que la lutte contre la loi El Khomri est le début effectif de la bataille contre le système néo‐libéral dans sa totalité.
En cela, le mouvement est considérable.

2) Une fois encore, les salariés du privé, la majorité des fonctionnaires se sont tenus à l’écart. Sympathisant mais passif. Sans prophétie, ça ne durera pas. Tôt ou tard, ils devront prendre leur place dans la bagarre. C’est une question de vie ou de mort. Mais surtout, avec ces quatre mois de lutte, s’impose l’idée que pour vaincre il faut défaire l’adversaire totalement. Maintenant, dit un manifestant, « je rentre en résistance » (France 2). Il exprime un sentiment partagé. Si la droite se droitise, les salariés, la jeunesse opère par la lutte des classes, un mouvement vers la gauche. La lutte a modifié la psychologie, le « moral » des salariés. Ils commencent à relever la tête.

3) Place à la jeunesse ! Elle arrive, là encore soyons lucide : la masse des lycéens et étudiants ne se sont pas mobilisés. Mais des dizaines de milliers d’entre eux sont engagés à la tête du mouvement. Participant ou non aux « Nuit Debout » c’est l’arrivée d’une avant‐garde générationnelle. Et c’est considérable.
Contrairement au CPE, où après la victoire, il n’est resté que de futurs apparatchiks préparant leur carrière au PS.

4) Une partie de cette jeunesse a intégré les fondamentaux. Le PS c’est la bourgeoisie. Les dirigeants syndicaux malgré tout, marchent avec eux. La politique institutionnelle les fait vomir. À la manif du 14 avec Jacky nous avons assisté à la constitution du carré de tête, devant le cortège officiel. D’abord, des centaines essentiellement des jeunes intermittents, le « meilleur » de la précarité, ils lancent des mots d’ordre offensifs contre la loi Hollande, le PS, revendiquent la grève générale, entonnant des chants révolutionnaires etc... Ils sont progressivement rejoints par des centaines de jeunes qui viennent, drapeaux CGT ou FO, SUD à la main, prendre naturellement la tête de la manif. Une partie d’entre eux sera à la pointe des affrontements avec la police.

5) Les violences sont, j’y reviendrai, absurdes, contre‐productives et finalement dangereuses pour constituer un mouvement de classe victorieux. Mais constatons d’abord que c’est la première fois depuis 1968 que sur une aussi longue période, jeunes et policiers s’affrontent. « Tout le monde déteste la police » est aussi ridicule et faux que « CRS‐SS » mais ça a pris. Car bien sûr la police prise comme l’expression de l’état.

6) Nul ne sait comment gouvernements‐syndicats parviendront à mettre en terme et s’ils parviendront même à aboutir. La certitude c’est que ça ne suffira pas. C’est un
mouvement profond. Il va s’enraciner. Prépare d’autres mobilisations. Aucun ministre ne pourra dorénavant mettre son nez dehors. Cette fois, ce n’est pas une formule, la lutte va se poursuivre d’autant que le pouvoir est aux abois et qu’il n’y a pas d’appétence pour la droite.

7) Il est donc possible, même probable, que cette bataille soit la première d’une guerre plus longue. Et encore possible que cette lutte s’inscrive dans un basculement général anti‐libéral dans de nombreux autres pays. N’oublions pas que tous les experts sérieux s’attendent à une nouvelle crise financière internationale.

8) Je reste prudent mais on ne peut exclure que cette lutte magnifique débouche sur une nouvelle période politique en France et à l’étranger. La presse n’a dit mot mais, comme à Paris, les salariés belges se sont mobilisés contre une loi de même type.

9) Qui veut l’emporter doit se rappeler que la force de la révolution, ce sont ses idées, ses convictions, les rêves qu’elle fait partager à la multitude mais aussi sa capacité à rassembler ; pour l’emporter, il faut que tout ou partie des forces de répression bascule dans le camp de la révolution. Dans le cas contraire, c’est l’écrasement d’Oviedo, Rosa Luxembourg assassiné, l’Italie des années 20, le Portugal de Salazar, l’Espagne de Franco etc...

10) Pour vaincre Kerensky et Kornilov, il faut conquérir les régiments de soldats ! Officiers compris. Je n’ai jamais participé à une révolution, mais comme d’autres, j’en ai étudié un certain nombre. Si on parle « d’insurrection », il faut en parler sérieusement et ne pas oublier cette question stratégique.
11) L’interview de Coupat dans Mediapart est non seulement intéressante, intelligente mais brillante, plus, séduisante. Je pense que des centaines de jeunes, notamment, se reconnaissent dans l’essentiel. Pour des raisons qui tiennent, probablement mais pas seulement, à mon âge, ce n’est pas mon cas. Une précision. Les attaques policières, judiciaires contre les militants de Tarnac sont évidemment une provocation attentatoire aux libertés. Nous sommes solidaires de ces militants. C’est une opération de basse police qu’il faut combattre.

12) Coupat explique que la mobilisation contre la loi du travail est autre chose que la lutte contre la loi elle‐même. Bien sûr mais il faut être précis : c’est la mobilisation contre la casse du code du travail qui débouche sur une mise en cause plus générale du système capitaliste, la mobilisation n’est pas idéologique. Elle cherche à vaincre, à faire reculer le gouvernement et le patronat. C’est la vigueur de la lutte des classes qui caractérise la situation sociale et politique. Ainsi la manifestation du 14 juin était une formidable manifestation de classe contre la bourgeoisie.

13) Je comprends que des jeunes et des moins jeunes affrontent la police mais je ne suis pas d’accord avec ce qui devient une stratégie théorisée ! L’objectif c’est de vaincre le patronat, la bourgeoisie, son gouvernement. Quand la police s’interpose, on se défend. Mais l’objectif ce n’est pas la police ! De plus, quand l’affrontement se traduit par des destructions systématiques des commerces, des abribus etc. je ne suis pas d’accord. Et je ne dis rien du caillassage de cars de militants syndicaux et bien sûr de l’incident de l’hôpital Necker ! Et qu’on ne cherche pas de circonstances atténuantes. Les militants révolutionnaires ne sont pas condamnés à suivre et justifier tous les évènements.

14) Quand on jette des cocktails molotov contre des CRS, qu’on incendie des voitures de police, ça met actuellement en danger la mobilisation générale contre le gouvernement. Quel cadeau au patronat et à Hollande ! Bref Coupat suggère qu’il s’agit là du développement inévitable et positif de la mobilisation anti-gouvernementale. Au contraire j’affirme que c’est un danger. À chaque fois qu’une minorité pour des objectifs « révolutionnaires » a prétendu agir de la sorte, l’échec était au bout de ce mouvement. Jamais on ne peut se substituer à l’action des masses ! Jamais ! Toute l’interview de Coupat et de son camarade est sur cette ligne. Ils se trompent. J’ajoute que quand l’appareil d’État le décidera, s’il le décide, il arrêtera les prétendus casseurs pour les envoyer, pour de longues années en prison ! Justifiant par la même une véritable répression policière. On ne peut pas jouer avec le feu.

15) L’origine de l’apparition de cette mouvance ultragauche, blanquiste, gauchiste a une double origine :
‐ le refus, l’insupportabilité de la politique, des partis et syndicats ouvriers ou prétendus tels, à partir bien sûr de l’insupportabilité matérielle, psychologique, politique, sociale, culturelle de la société capitaliste. Le néo‐libéralisme on n’en peut plus !
‐ Si les directions syndicales avaient cessé de saucissonner le mouvement en multipliant appel à des grèves tournantes, les unes après les autres, si CGT et FO et Sud avaient appelé non à la grève générale qui ne se décrète pas, mais simplement au « Tous ensemble », pendant 24, 48h, voilà longtemps que patronat et gouvernement auraient capitulé ! Ce qui illustre la force du mouvement, c’est que malgré la politique de Martinez et Mailly, les salariés et jeunes ne lâchent rien ! Voilà pourquoi cette bataille ne peut pas être un échec. la politique des appareils provoque toujours l’apparition de mouvements ultragauches. Évidemment la mort du PC, l’agonie du PS, le rejet de la politique institutionnelle nourrit ces processus, car il n’y a pas de proposition alternative politique, organisationnelle.

16) Coupat et ses camarades vont vers une illusoire « insurrection ». Avant l’heure ce n’est pas l’heure ! Les trotskystes ont également leur responsabilité : les organisations trotskystes, toutes les organisations, ont refusé de mener une campagne politique systématique et pédagogique pour le TOUS ENSEMBLE. La plupart des militants se sont réfugiés dans les syndicats appliquant, en la gauchisant, la politique des sommets syndicaux. Je ne stigmatise pas, je constate.
Le gauchisme c’est toujours le prix à payer de l’opportunisme des sommets politiques et syndicaux. Mais aussi de l’impuissance de l’extrême gauche.

Voilà à mon avis le type de discussions que nous devons mener avec cette fraction de la jeunesse en voie de politisation‐radicalisation. Car il s’agit de discuter, pas de stigmatiser ! D’autant que pour cette fois : ce n’est qu’un début !...

Le mouvement actuel est considérable

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