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Publié par Patrick Granet

’explosion de la mine de charbon de Soma (ouest de la Turquie, district de Manisa), survenue le 13 mai, secoue toute la Turquie. Dans la nuit du 14 mai, le bilan du nombre de morts dépassait les 270 victimes, faisant de cette tragédie la pire qu’ait dû subir la classe ouvrière turque dans son Histoire. Officiellement, 120 mineurs seraient toujours piégés dans des galeries à plus de deux kilomètres de profondeur, des sources sur place parlent de près de 400 ouvriers dont les chances de survie sont très faibles, un incendie souterrain ayant aggravé la situation mercredi matin.

Des accidents systématiques

En 2013, la Turquie était le troisième pays le plus dangereux du monde concernant les « accidents » de travail après l’Algérie et le Salvador. Officiellement, entre 1955 et 2012, 3 053 mineurs sont morts sous terre et 362 208 y ont été blessés. Loin d’être circonscrits à l’industrie minière, ces « accidents » de travail faisaient en moyenne en 2012– selon le SGK (Conseil de la Sécurité Sociale) – 3 morts et 172 blessés chaque jour! Mais quand on prend en compte que jusqu’à 30% de l’économie turque est informelle, avec presque 10 millions de travailleurs non-déclarés, sans sécurité sociale ni code du travail, on réalise que ces chiffres macabres sont encore loin de la réalité.

Des responsables identifiables

Le patronat turc n’est pas connu pour sa tendresse envers ses salariés, il l’est encore moins pour son respect du timide code du travail local, avec la complicité de l’Etat et de la Justice. Dans une logique de maintien de taux de profits juteux et d’une forte compétitivité pour attirer les capitaux étrangers, les chefs d’entreprises turcs ne reculent devant rien. L’âge légal du travail a beau être fixé à 18 ans, la plus jeune victime de Soma, Kemal Yildiz, n’en aurait que 15. La flexibilisation du travail, l’augmentation des cadences, la sous-traitance sans formation, la multiplication des heures supplémentaires quotidiennes mènent les travailleurs turcs à un état de faiblesse rendant certaine la perspective d’accident grave. Dans le même temps, toute mesure de sécurité coûteuse pour le patronat est bonne à économiser.

Les politiciens turcs ne sont pas en reste : 15 jours avant l’explosion, le parti au pouvoir (l’AKP) refusait la création d’une commission parlementaire chargée d’établir un état des lieux des mines de la région de Manisa, affirmant même que ces dernières étaient les plus sûres du monde. Une commission qui aurait pu déranger le PDG de Soma Holding Mine Entreprises, dont la femme est la conseillère régionale de l’AKP pour Manisa. Une manière de se renvoyer l’ascenseur dans ce couple, alors que le mari avait fourni les sacs de charbons, que distribuait le parti de sa femme pour acheter les voix des plus démunis aux dernières élections locales de Soma.

Les mots de trop d’Erdogan

Mercredi 14 mai, le premier ministre se rendait sur place pour exprimer ses condoléances aux familles des victimes. Son cortège fut littéralement pris d’assaut par la population de ce district ouvrier comptant plus de 100 000 habitants. Des centaines de policiers et de militaires l’accompagnaient; ils ne vinrent pas prêter main-forte aux secouristes mais bien empêcher tout soulèvement ouvrier dans la région. Après s’être caché des émeutiers dans une boutique avec ses gardes du corps, Erdogan a fini par tenir sa conférence de presse. Il y a exactement 4 ans, il parlait déjà de la mort de 30 mineurs comme d’une « fatalité », rassurait son auditoire en expliquant que les familles des travailleurs étaient « habituées » à ces évènements, qui étaient partie prenante du « destin » des ouvriers de l’industrie minière. Cette fois le premier ministre a justifié « des choses qui arrivent… » en comparant cette catastrophe avec certaines ayant eu lieu en Angleterre et en France…au XIXème siècle!

La colère ouvrière fait trembler le pouvoir turc

Alors que 3 jours de Deuil national ont été décrétés, Erdogan a tenté de mettre en garde la population contre des « groupes extrémistes voulant exploiter les évènements pour mettre en péril l’unité et l’intégrité de la Turquie ». Les premières manifestations de colère ont éclaté dans les villes d’Ankara et Istanbul mercredi 14 mai. Les principales centrales syndicales du pays ont annoncé un arrêt de travail pour jeudi 15 mai de 3 minutes, et le port d’une tenue noire en signe de deuil. Une farce visant à calmer le jeu alors qu’une mobilisation de la classe ouvrière turque pourrait relancer et prendre la tête des milieux engagés depuis le mouvement de Gezi Parc, dont l’anniversaire se tient fin mai.

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