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Publié par Patrick Granet

CHRISTIANE PASSEVANT Ni drapeaux, ni carillons…

L’exécution ciblée de civils est d’un effet terrifiant immédiat. On est d’abord touché par l’émotion et l’effroi de la situation qui, en dépit de son caractère soudain et brutal, n’a hélas rien d’exceptionnel dans le contexte conflictuel international.

Pour avoir recueilli des témoignages de femmes, notamment en Algérie en 1995, je me souviens des militantes algériennes ayant subi des menaces, des agressions au quotidien et connu la terreur à son paroxysme. Une terreur qui fait que l’on suspecte tout et tout le monde, les voisins, les passants, les collègues, chaque personne côtoyée… Et une question revient en permanence : comment en est-on arrivé là ? Question qui reste la plupart du temps sans réponse satisfaisante. Est-il possible de rationaliser l’inhumanité et l’inacceptable ? La terreur se nourrit de l’absurde et d’enjeux qui ne sont pas forcément évidents. Pour autant, il ne faut pas lui céder, ni se laisser emporter par l’instrumentalisation politique qui suit immanquablement les actes d’une telle violence.

En Algérie, où tant de personnes ont été assassinées dans les années 1990, je me souviens en particulier d’une Algérienne changeant chaque jour d’itinéraire pour se rendre à son travail et échapper aux attentats ; et d’une professeure d’université qui m’avouait sa crainte du pire : « Lorsque je suis entourée de mes étudiants, je me demande souvent si l’un d’eux ne va pas brandir une arme, me poignarder ou m’asperger d’acide. » Ces femmes ont résisté, ont pris des risques et ont refusé l’intimidation… « Les femmes sont fortes » m’avait confié à cette époque un chauffeur de car algérien. Une anecdote illustre assez bien cette période terrible : juste avant d’atterrir à Alger, un communiqué diffusé dans l’avion avait annoncé que peut-être une bombe avait été placée à bord et qu’il ne fallait surtout pas paniquer. La réaction des Algériennes et des Algériens avait été un éclat de rire et des youyous.

De même, en Palestine, en Syrie, les populations résistent à une violence tout aussi barbare et inacceptable. En Syrie, une grande partie de la population civile vit en permanence sous la terreur — celle du gouvernement de Bachar El Assad et celle de Daesh —, la population, on en parle seulement pour le décompte des morts ou des exilé-es qui survivent dans des conditions épouvantables. En Syrie, durant l’année 2014, 17 journalistes ont été tués, 43 ont été kidnappés et 15 ont été blessés. Le pays est considéré comme le plus dangereux pour les métiers liés à la création ou à l’information. Et l’on sait que, partout dans le monde, les métiers de l’expression sont de plus en plus à risques.

Deux films documentaires récents témoignent de cette situation, Our Terrible Country de Mohammad Ali Atassi et Ziad Homsi qui retrace le voyage périlleux d’un intellectuel dissident et d’un jeune photographe ; et Une Chambre syrienne de Hazem Alhamwi qui raconte trente années de dictature à travers les dessins d’un peintre syrien.

À Paris, la résistance syrienne dénonce l’attentat contre Charlie Hebdo comme étant un « acte lâche et barbare [qui] n’est qu’un épisode de toute une série de menaces et d’assassinats de journalistes et de reporters dans le monde entier. Depuis des années, la liberté d’expression de l’humanité est menacée. […] Des dizaines de correspondants syriens volontaires ont été assassinés ou détenus, par le régime Assad ou Daesh, tous deux ennemis des libertés. »

Les témoins gênent, le rire aussi.

Ce qui s’est passé le 7 janvier ciblait justement le rire, l’imagination, la critique, l’ironie, la dérision, car ce sont des armes redoutables.

Le choc de ces meurtres nous ramène brutalement à une réalité jusque là abstraite, la litanie du nombre de victimes lointaines débitée dans les infos. Des victimes dues notamment aux interventions des forces occidentales, mais cela n’a pas le même impact ni le même traitement médiatique. Pourtant « 2 400 personnes ont été tuées suite à l’intervention de drones depuis l’investiture du président Obama », ce chiffre ne tient pas compte des morts lors d’opérations spéciales, c’est-à-dire des assassinats politiques, ni des bombardements pour écraser Daesh, en Syrie et en Irak.

En juillet 1987, le caricaturiste palestinien Naji al Ali, créateur du personnage de Handala et ancien président de la Ligue des caricaturistes arabes, est atteint par une balle en pleine tête à la sortie de son bureau à Londres. Ses dessins critiquaient l’occupation israélienne et les régimes arabes. Il les décrivait comme « l’expression des opprimés qui paient cher leurs vies, portant sur leurs épaules le fardeau des erreurs commises par les autorités ». Il a été le premier caricaturiste assassiné, mais l’enquête sur l’implication dans ce meurtre d’agents doubles contrôlés par le Mossad n’a jamais abouti.

Le 4 avril 2011, Juliano Mer Khamis est abattu devant son théâtre, le théâtre de la Liberté, à Jénine en Cisjordanie. En 1992, il disait « Pas de religion, pas d’identité, rien, un être humain, c’est tout : mon nom est Juliano. » Les commanditaires et les responsables de sa mort n’ont toujours pas été identifiés.

Il faut avoir conscience que les retombées médiatisées à outrance de l’attentat du 7 janvier, et la suite macabre des jours suivants, sont extrêmement graves et attisent les haines et le racisme. Le 11 septembre 2001 aux États-Unis, dont le Patriot Act est une conséquence, a permis et permet encore la torture, les exactions, les dénonciations et la banalisation de la violence contre des personnes simplement suspectées. Les mesures antiterroristes ouvrent la voie à tous les abus, justifient la suspicion et le racisme. Il existe déjà suffisamment de lois liberticides en France, le traitement réservé aux étrangers dans notre pays en dit long d’ailleurs sur la soi disant humanité des autorités et la défense des droits humains : les centres de rétention, les arrestations d’enfants, l’acharnement sur les jeunes, les incendies des camps de Roms…

Comme le déclare la fédération anarchiste, « cet attentat intervient dans une période de stigmatisation vis-à-vis des musulmans ou assimilés comme tels. Il faut rappeler que l’islamophobie est un outil du pouvoir visant à diviser notre classe et ses luttes. Elle ne se développe pas en réaction à un soi disant “problème musulman”. »

Ne pas laisser passer la barbarie, c’est refuser de se laisser berner par les grandes démonstrations médiatiques et toujours poser des questions. Par exemple, qui finance les groupes Daesh, El Qaida et les autres ? Quels sont les liens de l’État français avec les États du Golf ? Quels sont les véritables enjeux du soutien aux groupes extrémistes ? Avec les réductions de budgets, notamment celui de l’éducation nationale et des services sociaux, il est à prévoir une place de plus en plus prépondérante laissée aux religions. L’opportunisme des politiques refera-t-elle
le coup de la « guerre au terrorisme » et du « choc des civilisations » ? Tous les amalgames racistes issus de l’époque de la colonisation circulent déjà…

Nous ne hurlerons pas avec ceux et celles qui préparent déjà une campagne électorale basée sur la peur et la xénophobie.

Ni dieu, ni maître, ni manipulation…

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