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Publié par Patrick Granet

Benjamin Pothier chronique pour «Libération» l'expédition qui va constater les effets du changement climatique sur le glacier népalais.

Benjamin Pothier, artiste et réalisateur français, chercheur doctorant en arts, anthropologie et architecture, participe actuellement à une expédition sur le glacier Ngozumpa – le plus long du Népal –, dirigée par le docteur Ulyana Horodyskyj, glaciologue et spécialiste des changements climatiques, dont ils vont constater les effets sur le glacier. Il va faire des photos et réaliser un documentaire télé sur l’expédition, mais également aider à la reconstruction d’une station météo de haute altitude détruite pendant les tremblements de terre de 2015, et apporter une station solaire de camp de base pour en faire don à une communauté locale. Tous les jours, il chroniquera son expédition en textes et photos pour Libération.

Twitter : @BenjaminPothier

Instagram : @mistaben

Nous voilà à Lukla, l’aéroport le plus dangereux au monde suivant la légende. Après avoir fait Gokyo-Namche en 4 heures hier, nous avons fait Namche-Lukla en 7 heures aujourd’hui, soit environ 18 kilomètres de marche dans les montagnes. Hier j'étais tellement épuisé que je me suis endormi avant de pouvoir envoyer ma chronique, après un dîner en compagnie de mes compagnons de route et de deux marines anglais dont un pilote d’hélicoptère spécialiste de la survie en milieu arctique. Rencontres toujours aussi surprenantes sur ce trail... Nous avons décidé avec Ulyana d’écrire ensemble une chronique plus complète demain, lorsque nous serons de retour à Katmandou. Il faut avouer que les derniers jours ont été chargés. Le trek d’aujourd’hui s’est bien passé, j’ai pris le temps de faire de nombreuses photos. Hier j’ai dormi dans la chambre historique de Tenzing Norgay Sherpa [le sherpa qui a conquis l'Everest avec Edmund Hillary, en mai 1953] et me suis levé à 5 heures pour faire des time lapse de Namche. La traversée de ce pont suspendu sans fin s’est plutôt mieux passée qu’à l’aller. Il faut dire que j’ai été assez exposé au vide ces derniers temps, petit souvenir du glacier encore Jeudi 9, Lukla

présent. Bientôt le retour,vers un nouveau départ... Noland’s Man des mythiques Young Gods dans mon lecteur MP3 pendant le trek aujourd’hui... «And the mountain said : follow me !»

Mardi 7, un aigle et un cerf

Pas de doutes, nous avons entamé notre descente. Ce matin nous étions encore à Gokyo et nous voilà revenus dans cette auberge au bord de la rivière chroniquée il y a quelques jours. Pour faire court et pour ceux qui suivent : Gokyo - Auberge du bord de la rivière sans arrêts ni à Tangnak ni à Machermo et sans recevoir 500 roupied népalais. Ulyana a filtrée ses prélèvements de neige sur le glacier à 5500 mètres... et le verdict est bel et bien des traces de pollution. Nous en parlerons demain avec elle lorsque nous serons de retour à Namche, après une montée assez abrupte... mais une chambre avec wi-fi et prises électriques nous attend là-bas. Pour l’instant je me repose dans une chambre assez spartiate mais dans un cadre digne d’une peinture de paysage taoïste, le son de la rivière en arrière plan. Je suis assez fatigué mais affiche un sourire radieux : comme me l’a indiqué notre guide Sonam Sherpa «you are very lucky» ; en effet, après des photos pas trop mauvaises d’un aigle dans la matinée, c’est littéralement 15 minutes de face à face au téléobjectif avec un «musk deer» c’est-à-dire un cerf des montagnes népalaises qui m’a été offert par Dame Nature. Des photos demain car ce soir nous dormons dans une vallée très encaissée où seul passe mon terminal satellite.

Lundi 6, jus de mangue

De retour à Gokyo après 5 heures de marche, mais surtout après ces trois jours et deux nuits de bivouac . Fatigué, certainement. Mais nous avons réellement pris cette habitude de toujours continuer. Ulyana a rapporté ses échantillons de neige récoltés sur le glacier, et j’ai rapporté seul mon sac lourdement chargé d’équipements photo, vidéo et audio. Voilà une photo de Gokyo. Plus de photos de notre périple de ces trois derniers jours dès demain. J’ai hâte d’aller boire un jus de mangue chaud (une autre spécialité locale) pour reprendre un peu de forces . La descente promets d’être aussi difficile, mais pour l’instant le bilan de l’expédition est très positif.

Dimanche 5, tempête

Dimanche matin. Pris hier dans une tempête de neige après six heures de marche nous avons bivouaqué en urgence et nous sommes tous endormis. Tout va bien ce matin, toute l’équipe est ok et la partie enneigé du glacier se dresse devant nous à quelques heures de marche. Sonam sherpa prépare le thé alors que nos compagnons se réveillent et que je profite des magnifiques couleurs du petit matin dans l’Himalaya pour prendre des photos sous le chant des oiseaux.

Dimanche soir. La journée d’aujourd’hui à été chargée... Nous avons installé une station météo sur un glacier : c’est-à-dire neige et glace plus potentielles crevasses à environs 5 300 m. J’ai vraiment dépassé mes limites. Une partie de la montée relevait vraiment de l’escalade et je me demande encore comment j’ai réussi à grimper ce passage et surtout à le descendre sans encombres au retour. Pas de photos aujourd’hui car j’envoie ma chronique par téléphone satellite mais avec un peu de chance ce soir ou demain lorsque nous serons de retour à Gokyo. Nous avons approchés la frontière tibétaine aujourd’hui et il me manque juste un MP3 des Beastie Boys pour me rapprocher un peu plus de Shambala. Ou bien l’intégrale de Captain Sports Extrêmes dans Héro Corp pour faire bonne mesure sur la voie du milieu, avec cette dose de recul et d’humour qui nous permet d’avancer depuis le 23 mai... Pour ce soir: pâtes de fruits, pâtes aux trois fromages lyophilisées et un album des Canadiens de A Tribe Called Red dans mon lecteur MP3 ...

Vendredi 3, glace noire

Je profite avec plaisir d’une demi-journée de repos. Ce matin nous avons refait le même trajet qu’hier mais pour seulement un lac. La session de sonar est terminée, place dans deux jours aux prélèvements de glace et neige sur la partie plus haute du glacier. Un des axes de travail d’Ulyana est la «Black Ice» . Pour simplifier : comment les particules lourdes de la pollution atmosphérique rendent la glace plus noire, ce qui accélère la fonte des glaciers, via l’augmentation de la réfraction du soleil. Rendez-vous est pris avec elle à notre retour de trois jours de bivouac sur le glacier pour en discuter plus longuement sur cette page. J’ai vu un papillon aujourd’hui sur le glacier, partie basse, j’ai pensé à Jonas Mekas expliquant la «butterfly wing theory» dans le documentaire Step across the border... et à la fin du Babylon AD de Kassovitz : «Save the planet» ... grand écart de référence qui me prépare pour les jeux de jambes pour l’escale avec crampons, casque et harnais de la partie vraiment glaciale du glacier. Demain ou après demain je vais bivouaquer sur le glacier... Et certainement envoyer ma chronique par téléphone satellite. En attendant voilà une image prise il y a quelques jours maintenant... journée de repos équivaut à dérushage pour moi... Eh oui... «Save the planet...»

Jeudi 2, deuxième jour à Gokyo

Il neige maintenant à Gokyo. La journée à été particulièrement intense pour nous. Un des moteurs du robot permettant de sonder les différents lacs du glacier est tombé en panne. Au programme: pagayer dans le canoë avec le robot à la traîne... pour arriver sur place. Un trek difficile dans une sorte de canyon remplis de rochers de différentes tailles. Un des guides sherpas qui vous fait signe de vous arrêter le regard très sérieux alors qu’un petit éboulement démarre un peu plus loin... le zen Sherpa: super efficace et aux aguets durant le trek et soudain la pause repas, pommes de terres sautées aux piments qui semblent sorties de nulle part avec leurs assiettes en porcelaine dédiées... comme si soudain le danger avait disparu, alors que nous sommes toujours surplombés par des amas de roches plus ou moins menaçants... Le côté méditatif de cette marche difficile, les pensées qui ne font que passer et soudain Who by fire de Leonard Cohen qui démarre dans mon cerveau... Je m’en sors pas mal, j’avais lu il y a quelques années le témoignage d’un apprentis moine zen soto au Japon qui racontait les boucles de chansons de Abba qui lui venaient à l’esprit alors qu’il s’efforçait de faire le vide dans son esprit, fixant le mur pendant des mois.... Le mur que nous avons frôlé aujourd’hui faisait peut être 20 ou 30 mètres, alors qu’Ulyana pagayait et que nous nous sommes approchés dangereusement près du bord encore gelé du glacier d’où tombaient par intermittence des bloc de glaces ou des gravas. Mais nous sommes rentrés, avec le tout enregistré en 4 k, avec prises de son à l’hydrophone et avant la neige....

Mercredi 1er, Gokyo, 4800 mètres

Arrivé en début d d’après midi à Gokyo. Aussi incroyable qu’il y paraisse, je suis dans une chambre d’hôtel, avec toilettes, salle de bain, douche chaude et des prises de courant dans la chambre. Incroyable car j’ai l’impression d’avoir passé 4 heures à marcher sur la lune... nous avons traversé le glacier Ngozumpa de travers pour rejoindre Gokyo. Imaginez une mine à ciel ouvert ou une carrière de granite dans votre tête, puis multipliez toute les dimensions par dix, rajoutez çà et là des lacs de teinte verte ou bleu, certains recouverts de petits iceberg, un peu de poussière, et vous aurez une petite idée de cette partie du glacier Ngozumpa. La partie la plus basse. Dans quelques jours nous attend la partie entièrement recouverte de glace... Aujourd’hui il s’agissait de marcher entre les blocs de roche de taille disparates avec du dénivelé incessant... Petite frayeur lorsque mon guide s’est arrêté alors qu’un début d 'éboulement commençait à menacer notre piste. Et enfin, l’incroyable vision du lac de Gokyo et du petit groupe de bâtiments nichés en son sein... Dont tous les matériaux jusqu’au poêle imposant qui chauffe la pièce centrale de l’hôtel ont été apportés à dos d’homme.

Mercredi 1er, Gokyo, 4800 mètres

Arrivé en début d d’après midi à Gokyo. Aussi incroyable qu’il y paraisse, je suis dans une chambre d’hôtel, avec toilettes, salle de bain, douche chaude et des prises de courant dans la chambre. Incroyable car j’ai l’impression d’avoir passé 4 heures à marcher sur la lune... nous avons traversé le glacier Ngozumpa de travers pour rejoindre Gokyo. Imaginez une mine à ciel ouvert ou une carrière de granite dans votre tête, puis multipliez toute les dimensions par dix, rajoutez çà et là des lacs de teinte verte ou bleu, certains recouverts de petits iceberg, un peu de poussière, et vous aurez une petite idée de cette partie du glacier Ngozumpa. La partie la plus basse. Dans quelques jours nous attend la partie entièrement recouverte de glace... Aujourd’hui il s’agissait de marcher entre les blocs de roche de taille disparates avec du dénivelé incessant... Petite frayeur lorsque mon guide s’est arrêté alors qu’un début d 'éboulement commençait à menacer notre piste. Et enfin, l’incroyable vision du lac de Gokyo et du petit groupe de bâtiments nichés en son sein... Dont tous les matériaux jusqu’au poêle imposant qui chauffe la pièce centrale de l’hôtel ont été apportés à dos d’homme.

Mardi 31, Tangnak, 4e jour

Une journée démarrée au jus de citron chaud et qui se termine en mi-journée avec un bilan plutôt positif : la station météo a enfin été réparée et elle est apparemment fonctionnelle. Nous avons été obligés d’arrêter la partie «Science in the wild» de notre expédition pour aujourd’hui pour cause de grosses bourrasques de neige et de brouillard. Mes amis vegan me pardonneront , mais dur de refuser un morceau de parmesan offert par le propriétaire du lodge où nous residons. En plus du réconfort cela rajoute une note surréaliste à l’ensemble, entre la vision de sherpas hilares en train de faire du canoë sur le lac du glacier pendant les pauses, ou de la polaire munie d’oreilles de l’un des sherpas qui le fait ressembler à un ourson. Le tout au milieu de ce décors lunaire du glacier Ngozumpa

L’équipe a l’air plutôt satisfaite de l’avancée des recherches et apparemment les planifications vont bon train pour les mois et années à venir. Je pensais à cet article ce matin en marchant vers le glacier, tout en me rappelant la vision de morceaux de polystyrène et de bidons rouillés, aperçus à 20 degrés du pôle nord dans l’océan Arctique il y a quelques années, ou simplement ces cannettes de bière vides et mégots de cigarettes croisés pendant les treks jusqu’à Tangnak. Nous en avons croisé très peu. Bien évidemment on se demandera tout de même : qui peut bien vouloir fumer à 4700 mètres d’altitude ? Même si, comme le remarquait Ulyana, si vous êtes nés ici , pour vous c’est le niveau de la mer. Quand je vois l’incroyable beauté et l’étrangeté des paysages qui m’entourent, j’en viens à me demander ce qui nous manque en tant qu’espèce pour retrouver l’état de symbiose avec la nature dont semblait profiter le cheval que nous avons croisés dans le brouillard à notre retour vers le lodge. Un détail cependant, il a bien essayé de nous mordre...

Réveillé vers 5h30, de la brume et la neige tombée dans la nuit qui recouvrait tous les environs. Je prépare mon sac pour les shootings du jour, prévois la paire de gants de sniper que j’ai déjà emporté dans le cercle arctique et que j’apprécie particulièrement pour la photographie par grand froid, je sors de ma chambre en évitant de glisser sur les trois marches gelées de l’escalier… 30 minutes de trek plus tard je rejoins l’équipe autour de la station météo… Sous un ciel bleu profond et un soleil de plomb. Comme le remarque Ulyana alors que j’enlève deux épaisseurs de vêtements : le temps ici c’est comme dans le Colorado, si tu ne l’aimes pas ce n’est pas grave, il va changer dans 5 minutes… L’équipe a commencé les recherches et la collecte de données… Et les changements climatiques me diriez-vous ? Un des signes très visible est la présence d’algues vertes au bord de certains lacs. Comme le faisait remarquer le Dr Horodyskyj, elles n’ont rien à faire sur un lac de glacier de haute montagne. J’espère qu’elle aura plus de temps prochainement pour apporter quelques précisions sur cette page, mais il faut bien l’avouer les journées sont bien chargées… L’ambiance dans la salle principale du lodge où nous prenons repas et thés (noir, au gingembre, au citron, ou au lait de yak) pourrait très facilement servir de décors à un film de Jim Jarmusch, avec les visiteurs de passage toujours plus surprenants et différents… Nous avons passé une bonne partie de la journée à sonder les lacs avec le robot alimenté au solaire et les bons rapports que j’entretiens avec M. Patrick Rowe, le technicien de l’expédition m’a permis d’embarquer ma caméra 4K sur le robot… Priceless… Les données récupérées sur le terrain par le sonar embarqué seront couplées avec des images satellites au retour pour affiner la compréhension de la fonte des glaciers. Nous partons pour Gokyo bientôt pour nous retrouver une fois de plus sur un territoire toujours changeant, un monde mouvant…

Dimanche 29, Tangnak, 2e jour

De retour de sept heures de travail vraiment intense avec Ulyana et l’équipe de Science in the Wild. Au programme : marche sur les bords du glacier dans un mélange de glace de poussière de sable et de rochers. Nous avons commencé par les tests du robot sous-marin dans le lac le plus bleu, mais il faut imaginer la demi-douzaine de sherpas scientifiques nécessaires pour apporter les équipements sur place. Ou la météo pouvant passer d’un lourd soleil à de la neige en quelques minutes, le brouillard en prime alors que vous vous efforcez de ne pas vous briser la cheville entre les rochers lorsque vous vous déplacez. Et c’est sous la neige que nous avons atteint le deuxième lac, pour constaterles dégâts de la station météo qui avait été détruite lors du tremblement de terre de 2015 qui avait ravagé la région. Il est temps de prendre un peu de repos et j’imagine que nous discuterons demain de l’intérêt humanitaire et scientifique de cette expédition avec le Dr Horodyskyj

Samedi 28, Tangnak

Nous voilà enfin arrivés à Tangnak, où nous resterons pendant environ quatre jours pour faire des recherches dans les trois lacs qui se trouvent aux alentours. Le trajet Machermo-Tangnak s’est passé sans encombres. Je dis sans doute cela parce qu’après quatre jours de marche non-stop je me suis habitué à marcher sous la pluie ou la neige avec mes 13 kilos d’équipement pendant 4 à 6 heures, m’arrêter à peine protégé par un rocher pour une pause de 5 à 10 minutes, boire un peu d’eau de ma gourde munie d’un filtre au charbon actif (merci aux milles bouddhas de l’Himalaya, pour l’instant pas de tourista) et repartir pour «manger du dénivelé» comme je ne l’avais jamais fait auparavantMais il faut être philosophe : de toute manière, il faut continuer. Et l’impression de fatigue et surtout d’essoufflement dû à l’altitude tend à disparaître tous les quarts d’heure. Tous mes compagnons sont des alpinistes chevronnés, et que dire des sherpas qui sont génétiquement immunisés contre le mal des montages ? Pour ma part j’ai beaucoup de chance : nous voilà à 4 700 mètres et pas une trace du MAM (mal aigu des montages). Mettons cela sur mes 15 ans de pratique de l’aïkido, les quelques treks d’entraînement en forêt de Fontainebleau avant mon départ, la prise régulière de Diamox prescrit par le professeur Richalet et de possibles lointaines origines mongolesPeu m’importe, je dois dire que j’étais assez heureux de recevoir des «you are doing good» de la part des sherpas et de mes collègues. Un peu d’estime de soi remotive bien dans les conditions spartiates dans lesquelles nous nous trouvons. C’est donc avec un grand étonnement que nous sommes arrivés au Chola Pass Resort tenu par Lhakpa Nune Sherpa, pour nous faire offrir du vrai pain (mettez ici l’onomatopée qui vous conviendra) et un vrai gâteau au chocolat (il faut bien comprendre que nous sommes au milieu de nulle part et que tous les ingrédients ont été apportés à dos d’homme ou d’animal). Les efforts d’Ulyana pour protéger cette magnifique région y sont sans doute pour quelque chose, et j’apprécie jour après jour cette immersion dans la culture sherpa.

Vendredi 27, Machermo, 2e jour

Deuxième journée à Machermo. Mon acclimatation se passe toujours bien. Mon niveau d’oxygène, qui était à 71 avant-hier à 4 000 mètres, est aujourd’hui à 87 après deux jours à 4 450 mètres. Ce matin, nous avons profité de notre journée de «repos» pour monter jusqu’à environ 4 500m ètres, mais avec un sac plus léger. Il est toujours conseillé de monter un peu plus haut que l’endroit où vous allez dormir lorsque vous êtes en très haute montagne. Ulyana prend mon pouls et mon niveau d’oxygène dans le sang trois fois par jour. Et c’est d’un commun accord que nous avons décidé, sans doute avec raison, d’établir l’acclimatation à Machermo. Si tout se passe bien, j’irai jusqu’à 5 800 mètres dans quelques jours. J’écris tout ceci sur un smartphone durci dans la pièce principale de la lodge où nous résidons. Les hommes sherpas jouent aux cartes en buvant du thé au lait de yak à côté du poêle alimenté au kérosène et à la bouse de yak. Me remémorant cette matinée ensoleillée alors que la pénombre et la brume enveloppent doucement Machermo…

Jeudi 26, Machermo

Nous voilà enfin arrivés à Machermo. Je commence à m’habituer au rythme de mes compagnons, qui comptent des sherpas et une alpiniste chevronnée, mais l’altitude se fait tout de même sentir. Pour l’instant, pas de symptômes du mal des montages. La journée a tout de même été longue puisque je me suis levé vers 5 heures pour faire mon sac. Nous sommes maintenant à plus de 4 000 mètres. Au climat chaud des premiers jours fait place la brume, la pluie, et parfois la neige. Les paysages traversés sont toujours incomparables. Comme hier avec des boucs des montages, nous avons eu aujourd’hui la chance de voir des faisans népalais au plumage multicolore. Ulyana m’indique que nous sommes à 4 400 mètres d’altitude. Nous devrions commencer les recherches dans trois jours. Nous allons rester une journée de plus à Machermo pour que je puisse m’acclimater. Les chambres sont bien froides mais le repos est le bienvenu après cette journée bien chargée…

Mercredi 25, de Namche à l’hôtel de la rivière

Nous sommes partis vers 9 heures de Namche. Mon acclimatation se passe plutôt bien mais une fois de plus, une journée plus que bien remplie. Nous avons marché environ 6 heures. Après avoir atteint environ 3 975 mètres, nous sommes redescendus pendant environ 1h30. Mes 13 kilos d’équipement commençaient à se faire ressentir et j’étais assez soulagé lorsque nous sommes enfin arrivés au bord de la rivière Dudh kosi… Nous sommes au fond d’une vallée très encaissée et je pense que seul mon téléphone satellite me permettra d’envoyer ce message et une photo basse définition. Je vais rejoindre mes compagnons de trek autour du poêle où brûle de la bouse de yak et boire un thé au gingembre en écoutant le son de la rivière…

Mardi 24, Namche

Nous sommes arrivés hier à Monjo en fin d’après-midi après un peu plus de cinq heures de marche depuis Lukla. Même si le trek peut être particulièrement difficile à certains moments, l’impression qui se dégage est celle de marcher dans des décors magnifiques. Cela vient tout autant de la nature environnante que des constructions humaines. Certaines petites constructions croisée sur le chemin sont de petits chefs-d’œuvre de bricolage, de récupération, avec une esthétique zen qui se fond dans le paysage. Sans parler des magnifiques rochers de «Mani» peints et sculptés (qu’il faut traditionnellement contourner par la gauche). Ou de la traversée de ponts suspendus en câbles métalliques qui laissent un certain frisson lorsque l’on se décide à poser le premier pied dessus. Depuis Lukla, nous sommes accompagnés par trois sherpas qui portent notamment le matériel scientifique qui sera utilisé par Ulyana sur le glacier. Pour l’instant, je m’adapte plutôt bien à l’altitude mais j’imagine que les deux jours d’acclimatation à Namche seront les bienvenus. J’ai commencé à prendre du diamox hier contre le mal de l’altitude et pour l’instant tout se déroule bien. Cette nuit, nous dormons à Namche après une demi-journée de marche assez éprouvante

Lundi 23 mai, aéroport de Lukla

Nous sommes partis très tôt ce matin de Katmandou, en compagnie de la glaciologue et candidate astronaute, le docteur Ulyana Horodyskyj. Nous avons eu la chance de trouver une place dans un hélicoptère de ravitaillement et après trente minutes de vol très «peaceful», comme le faisait remarquer dans le casque le pilote néo-zélandais à la barbe de quelques jours, alors que nous traversions des nuages. C’est dans ce«lovely morning» que l’aéroport de Lukla s’est enfin détaché dans le paysage. Et ceci marque le début de notre expédition vers le glacier Ngozumpa pour étudier des phénomènes responsables de l’accélération de la fonte des glaciers. Ulyana me dit qu’elle est impatiente de retrouver de vieux amis sherpas au long du trek, de commencer les recherches et de voir ce qui a changé depuis 2015.

Benjamin Pothier et Ulyana Horodyskyj. Photo DR

Benjamin Pothier : «Qui suis-je ?»

Né dans une des régions les plus plates de France, la région Centre, j’ai toujours été fasciné par les montagnes. Cette passion s’est accrue après de nombreux séjours et vacances familiales, dans les Alpes et les Pyrénées, et des années passées en Suisse avec des collègues photographes de l’école de Vevey.

Cette passion a été amplifiée par mes lectures, que ce soit l’écrivain voyageur Nicolas Bouvier ou Gary Snyder, un écrivain et poète de la Beat Generation, grand alpiniste et explorateur. Il y avait pour moi comme une évidence, à voir les liens entre le bouddhisme californien de Snyder et sa passion pour l’anthropologie et l’alpinisme.

Arts, anthropologie, montagnes et expéditions, après mes années d’études aux Beaux-Arts d’Orléans, j’ai eu la chance d’être sélectionné pour de nombreuses résidences d’artistes internationales, offrant une dimension aventurière, que ce soit Ther Arctic Circle Residency à 20° du pôle Nord et dans l’océan Arctique en 2013, ou la résidence Ars Bio Arctica sur la station de recherche de Kilpisjärvi en Laponie, en 2014.

J’ai également eu la chance d’être accepté dans le programme pluridisciplinaire du Planetary Collegium, ce qui a permis de se faire rejoindre tous ces centres d’intérêts dans ma recherche de doctorat en arts, architecture et anthropologie, et de voyager de par le monde, du Brésil à l’Afrique du Sud, en passant par la Chine. J’ai appris sur le tas la logistique d’expédition, l’étude des équipements nécessaires pour pouvoir tourner à -30°C, les solutions solaires portatives pour pouvoir alimenter mes équipements électroniques, gérer le stress de se retrouver un jour coincé au début de l’hiver sur une route perdue à la frontière Norvège-Finlande avec quatre lourdes valises d’équipement au milieu de nulle part. Toutes ces expériences qui, avec du recul, rendent la vie plus exaltante et sont riches d’enseignements. Ceci m’a amené à être engagé comme membre de l’équipe du camp de base de l’Everest et conseiller technique de la «TED Fellow» Dr Sarah Jane Pell sur son expédition vers le sommet de l’Everest en 2015. L’expédition a été annulée à cause du tremblement de terre qui a dévasté la région, et je dois sans doute la vie au deuxième leader de l’expédition, un alpiniste indien chevronné qui, un mois avant, m’avait demandé de partir quinze jours plus tard. S’il ne l’avait pas fait j’aurais été sur place le jour de l’avalanche.

Mon intérêt pour tous ces sujets a bien sûr attisé ma curiosité sur les questions climatiques (étant assez spécialisé sur le cercle arctique), et c’est par le biais d’échanges universitaires que je suis rentré en contact avec le travail du Dr Ulyana Horodyskyj. Je dois avouer que je suis rempli d’admiration pour ce petit bout de femme d’environ 30 ans qui remue ciel et terre depuis une dizaine d’années pour poursuivre des recherches de terrains cruciales pour la compréhension des problèmes climatiques liés à la pollution atmosphérique, comme elle l’a fait sur les cinq continents depuis le début de ses recherches. C’est donc avec un grand enthousiasme que j’ai décidé de m’atteler à ce projet après son invitation à la rejoindre sur le glacier Ngozumpa, pour à la fois témoigner de son travail et l’aider à réaliser des recherches cruciales pour la sécurité des populations locales à plus ou moins long terme et d’une manière plus large pour la compréhension de problèmes globaux qui n’épargneront aucune population dans le futur. Je suis convaincu que ma participation à cette expédition offre l’opportunité de faire partager à un large public cette aventure d’une manière didactique, accessible et exaltante.

Benjamin Pothier (textes et photos)

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