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Publié par Patrick Granet

Mohammed-Ali n’a pas pleuré le jour du départ pour Sawa. Il a vu pourtant les mères secouées de sanglots et entendu les gémissements des pères quand a sonné l’heure. Mais le jeune Erythréen est monté sans une larme dans le bus en compagnie de ses camarades, filles et garçons silencieux qui, comme lui, prenaient le chemin du nord-ouest du pays. Par la vitre, il a regardé s’éloigner la blancheur des maisons du port de Massawa, sa ville natale, et le scintillement de la mer Rouge. Du haut de ses 22 ans, il se disait en ce mois de juillet 2007 qu’il lui fallait « en passer par là » pour« servir sa patrie et épargner sa famille ».

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Comme lui, Estifanos a pris ce bus. « Le trajet a duré une dizaine d’heures depuis Asmara, raconte-il en retraçant du doigt le voyage sur Internet. Il n’y a rien autour de Sawa, seulement une rivière, et des villages nomades. »C’était une autre année, depuis une autre ville, Senafe, mais le rituel est toujours le même depuis plus de vingt ans. De ce grand bus qui emmène les enfants de tout le pays à Sawa, chaque Erythréen, chaque Erythréenne garde un souvenir singulier. Le camp militaire, situé dans les basses terres de la région de Gash Barka, non loin du Soudan voisin, est la première étape obligatoire du service national que chaque citoyen scolarisé se doit d’accomplir. « Aucune dérogation n’est possible, c’est valable pour les fils des ministres comme pour les autres, précise Estifanos. Sawa, c’est le début de l’enfer. »

Embrigadement d’une population entière

Réhabilité pour accueillir les recrues du service national en 1994, Sawa est un ancien camp d’entraînement du Front populaire de libération de l’Erythrée (EPLF) qui fut une base militaire durant la guerre entre Erythrée etEthiopie. Après l’indépendance de mai 1993, l’EPLF a fait de Sawa le symbole de la renaissance de l’Etat-nation érythréen, le berceau d’une nouvelle génération de citoyens, les warsay, qui apprendraient lors de leur service militaire l’amour de la patrie et le sens du service.

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Mais la toute jeune Erythrée change de visage en 2001 : après la deuxième guerre avec l’Ethiopie (1998-2000), l’EPLF se métamorphose en un parti unique et autoritaire. En 2002, Sawa, l’ancien camp de l’armée victorieuse, devient le symbole du durcissement du régime. Alors que certains commencent à contester l’enrôlement des jeunes, une douzième année d’études est officiellement ajoutée au cursus scolaire érythréen, et ces ultimes mois d’études secondaires conduisent automatiquement les jeuneswarsay dans la chaleur étouffante de Sawa. L’enrôlement des étudiants devenus soldats est le début d’une conscription à durée indéterminée. La« menace éthiopienne » est brandie comme prétexte infaillible à l’embrigadement de la population entière.

Mohammed-Ali a découvert Sawa à la tombée de la nuit. « Tout le mondeest descendu du bus, on s’est mis en file indienne, et ils nous ont fait mettreà genoux, mains derrière la tête, se souvient le trentenaire aux yeux soudain assombris. Puis ils ont constitué des groupes en séparant ceux qui se connaissaient. Moi j’ai été assigné au bloc 22, je ne connaissais personne, j’ai perdu tous mes amis. » Toujours rivé à l’écran de l’ordinateur, Estifanos fait défiler sur la carte les baraquements gris impeccablement alignés au milieu du désert. « Ici, c’est la cafétéria ; là, l’hôpital ; ici, le baraquement des filles, et les champs de tir ; moi je dormais là, sur des lits superposés, avec mon équipe », souffle-t-il en désignant un bâtiment au toit cylindrique. Estifanos fixe intensément les images. Aucun étranger n’est autorisé à serendre à Sawa, et l’emblème de l’endoctrinement de la jeunesse érythréenne se résume désormais pour lui à quelques kilomètres carrés de baraquements photographiés par des satellites.

A Sawa, la peur et les brimades n’avaient rien de virtuel. Durant deux mois, les nouveaux conscrits découvrent un rythme de vie harassant. Réveillés dès l’aube au son des sifflets, nourris de lentilles bouillies et de thé, les étudiants-soldats sont astreints à marcher des heures, « avec kalach, sans kalach », à s’entraîner au tir sur cible. Les repas sont pris en silence, les feux doivent être éteints dès huit heures.

« Malgré tout, avec mes nouveaux amis, on rigolait le soir dans le baraquement », se souvient Mohammed-Ali. Vêtu d’un sweat à capuche et d’une chemise en jean, il a des faux airs d’adolescent. « “Qui rit ?” a hurlé le militaire de garde. Il nous a emmenés dehors, et de 22 heures à 4 heures du matin, on a dû rester agenouillés, les mains derrière la tête. A un moment on s’est même endormis comme ça tellement c’était dur. »

Des jeunes filles asservies sexuellement

Au-delà des rappels à l’ordre, les jeunes conscrits ont peur du pire, et le pire arrive. Beaucoup trop souvent. « A la première erreur, ils te font courir trente minutes, et à la seconde ils te font courir durant deux heures, à midi, au moment où le soleil est le plus chaud, alors que tu t’entraînes depuis 5 heures du matin, décrit Mohammed-Ali. Ils peuvent aussi te frapper avec des bâtons, t’enduire d’eau sucrée pour que les insectes te piquent. Certains s’évanouissent et tombent malades, et ils ne te soignent pas : “On croit aux entraînements, pas aux médicaments”, c’est ce qu’ils nous disaient. » Le discret Estifanos, lui, a toujours réussi à éviter les punitions.« J’ai compris qu’il fallait se tenir tranquille, c’est la seule règle à retenir en Erythrée : faire ce qu’on t’ordonne. »

Lorsque la première session d’entraînement s’achève, deux à trois mois après leur arrivée, les jeunes soldats reprennent le chemin de l’école. Ils y sont pour six mois, mais toujours à Sawa. Comme tous les autres, Mohammed-Ali et Estifanos y travaillent l’examen final, l’équivalent du baccalauréat, unique sésame vers des études supérieures. Le résultat de l’épreuve définit la place dans la société militaire érythréenne à laquelle seront affectés les conscrits. Pour les meilleurs, une porte s’ouvre vers l’institut de May Nefhi, un des établissements d’enseignement supérieurrégis par l’armée, tandis que les recalés rejoignent les casernes ou des postes subalternes. Mais, quels que soient les résultats obtenus et les vœux d’études émis, l’affectation finale des étudiants ne dépend pas de leur volonté. Leur sort, depuis qu’ils ont passé les portes du camp de Sawa, est entre les mains du gouvernement d’Asmara.

Une échappatoire ? Les filles-mères n’étant pas admises à Sawa, beaucoup de jeunes filles choisissent donc le mariage et la maternité pour y échapper. Elles n’ont pour la plupart pas 18 ans, parfois beaucoup moins. Celles qui vont à Sawa ont de forts risques d’être exposées aux agressions sexuelles. Plusieurs sources ont témoigné au Monde de viols et d’asservissement sexuel de jeunes femmes à l’intérieur de ces camps, dont Sawa. « Les soldats leur font croire qu’ils leur donneront des papiers pour le Soudan ou une permission pour voir leur famille et ils abusent d’elles », explique Estifanos, alors qu’un autre relate sa rencontre avec cette jeune femme en pleurs, devant son baraquement. Elle venait d’être agressée par un militaire.

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« L’Erythrée est pourtant un pays qui a beaucoup fait pour l’éducation des jeunes filles et le droit des femmes, déplore Jennifer Riggan, anthropologue et auteur de The Struggling State. Nationalism, mass militarization and the education of Eritrea (éd. Temple University Press, 2016, non traduit). Sawa vient freiner considérablement cet élan initié depuis vingt-cinq ans puisque beaucoup d’adolescentes renoncent à leurs études pour ne pas aller dans ces camps. » Et Mohammed-Ali de confier dans un sourire gêné : « Je n’épouserai jamais une fille qui a fait Sawa. »

« Ton existence appartient au gouvernement »

Pourtant, aucune des personnes interrogées ne veut remettre en question l’existence du camp. « Sawa incarne toute l’ambivalence érythréenne, l’histoire d’une nation qui a tant sacrifié pour obtenir son indépendance,analyse le chercheur David Bozzini, auteur d’En état de siège : ethnographie de la mobilisation et de la surveillance en Erythrée (éd. Université de Neuchâtel, 2011). Les gens ne remettent pas en cause le principe du devoirni le nationalisme officiel, ils remettent en cause la réalité du service national avec tout ce que cela implique d’insécurité, de limitation des libertés, de frustration et de répression. »

Ce service, dont Sawa est le prélude, commence dès la sortie du camp, sans laisser de répit aux étudiants-soldats embrigadés par le régime dictatorial d’Issayas Afeworki, au pouvoir depuis 1993. « Quand j’ai quitté Sawa, il m’a semblé que je respirais de nouveau, se souvient Mohammed-Ali. Mais je n’étais pas libre, ça, non ! » Alors qu’il avait demandé de pouvoir suivre des études de sciences politiques, ses résultats à l’examen final l’envoient en sociologie. Il sera ensuite assigné à devenir professeur d’histoire, aux antipodes de ses ambitions de jeune warsay. « A tous les âges de la vie, tu réalises qu’après Sawa tu n’auras pas de futur, analyse froidement Estifanos. Ton existence ne t’appartient plus, elle appartient au gouvernement. Tu peux devenir n’importe quoi, tu peux rester dans l’armée six mois comme dix ans, cela ne dépend plus de toi. »

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« Sawa représente beaucoup plus aujourd’hui qu’un simple camp, explique Jennifer Riggan, qui a mené de nombreuses enquêtes de terrain en Erythrée jusqu’au milieu des années 2000. Les conditions de vie se sont améliorées et les enfants de la diaspora viennent chaque été y célébrer la fête nationale en présence d’Issayas Afeworki. Au fil des années, Sawa est devenu une vitrine du régime, mais pour les citoyens érythréens, cette vitrine est aussi le symbole de leur perpétuelle oppression. »

Comme la jeunesse athénienne livrée chaque année au redoutable Minotaure dans le mythe grec, les jeunes Erythréens doivent trouver un moyen de sortir du labyrinthe. Pour Mohammed-Ali, cela a commencé au sein du camp. « Wade Tikabo, un chanteur très connu, est venu donner un concert quand j’étais à Sawa, raconte-il. Sa chanson, “Yigarimena Allo”, veut dire “tu m’impressionnes”, mais nous, on a remplacé ses paroles par “Yimerina Alla”, qui veut dire “nous vivons une situation affreuse”. On l’avait inscrit dans le col de notre chemise, c’était notre seule façon de résister. »

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Comme son frère et sa sœur avant lui, et comme un tiers de la population érythréenne, Mohammed-Ali a fini par trouver son fil d’Ariane et suivre le chemin de l’exil. Il a quitté l’Erythrée à pied, en pleine nuit, au risque decroiser des soldats qui ont ordre de tirer sur les déserteurs. Désormais réfugié politique à Paris, Mohammed-Ali n’a pas oublié Sawa. Ici, à chaque rencontre, les exilés se présentent en donnant leur année de leur passage dans le camp, comme un automatisme gravé dans leur chair.

Amaury Hauchard

Agathe Charnet

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