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Publié par Patrick Granet

Les défaites militaires de l’Etat Islamique en Syrie et en Irak se multiplient depuis plusieurs mois. Le califat, instauré par Abou Bakr al-Baghdadi, semble vaciller. La situation militaire n’est guère plus favorable en Libye, où la reprise de la ville de Syrte par les forces pro-gouvernementales semble inéluctable. Est-ce la fin prévisible de l’organisation Etat islamique (EI - acronyme en arabe : Daech) et de son cortège de massacres, d’exécutions médiatisées et de destructions ? Les assassinats d’un couple de policiers français à leur domicile dans les Yvelines par un individu se réclamant de L’EI, précédés quelques heures plus tôt par le massacre de 50 personnes dans une boîte de nuit d’Orlando, nous ramènent à un constat bien éloigné d’une disparition. Dans les deux cas, un seul individu armé d’un couteau ou d’un fusil d’assaut s’est attaqué à des cibles choisies en se réclamant de cette organisation.

Paradoxalement, plus le territoire de l’organisation Etat islamique se réduit et plus les actions terroristes s’accroissent dans nos villes. La défaite de l’EI qui cherchait à prendre le contrôle de la ville de Kobane à la frontière syro-turque en janvier 2015 s’est traduite immédiatement par les attaques meurtrières à Parisvisant le journal Charlie Hebdo, des policiers et l’HyperCacher. Leur retentissement a permis d’occulter l’une des premières défaites majeures de l’Etat Islamique dans sa stratégie de conquête territoriale. Certains évoquent l’apparition d’un terrorisme « low cost » ou d’un « djihad du pauvre » pour définir une nouvelle forme de terrorisme fondée sur la modicité des moyens matériels et humains engagés, très éloignée des attentats tristement spectaculaires du 11 septembre 2001.

Nouvelle stratégie

Ces qualificatifs sont-ils les plus adaptés pour définir la nouvelle forme du terrorisme version EI ? Ne serions-nous pas plutôt en présence d’une adaptation des moyens à une nouvelle stratégie fondée sur des cibles et des buts différents ? La stratégie djihadiste a un nouvel objectif. Recruter des combattants non plus pour se battre en Syrie ou en Irak mais pour tuer dans les pays de la coalition anti-EI. Dans une vidéo diffusée en septembre 2014, Abou Mohammed Al-Adnani, le porte-parole de l’Etat Islamique, déclarait : « Si vous ne pouvez pas trouverd’engin explosif ou de munitions, alors isolez l’Américain infidèle, le Français infidèle, ou n’importe lequel de ses alliés. Écrasez-lui la tête à coups de pierre, tuez-le avec un couteau, renversez-le avec votre voiture, jetez-le dans le vide, étouffez-le ou empoisonnez-le. »

La conquête territoriale est peut-être aujourd’hui devenue impossible pour Daech. La terreur est sans doute une stratégie pour gagner du temps et faire basculer les opinions publiques des pays de la coalition en faveur de l’arrêt des combats en Syrie et en Irak. Ce choix de la terreur est davantage fondé sur la facilité, la vitesse, la répétition presque à l’infini des actes terroristes et la proximité, j’oseraisdire le voisinage, des cibles et des attaquants. Nous sommes en présence d’une nouvelle forme de guérilla urbaine, d’un terrorisme de type « kill fast and easy »(un assassinat à porté de main).

Grâce à internet et à la puissance des réseaux sociaux, le djihad est devenu mondial. Le califat s’adapte et devient un califat cybernétique, d’autant plus dangereux qu’il est difficilement détectable et quasiment insaisissable. Dans notre pays, les soldats de cette nouvelle forme de guerre sont très souvent des délinquants nés ou ayant grandi en France. Ils ont été recrutés dans des mosquées clandestines ou dans des prisons. Il n’est plus besoin d’être allécombattre en Syrie pour être adoubé par Daech. L’avantage de ces nouveaux combattants réside principalement dans la banalité pour eux du passage à l’acte criminel, dans leur facilité d’accès aux armes et aux explosifs et surtout dans leur capacité à bénéficier de complicités et de réseaux.

Il est aussi plus difficile pour les services chargés de la lutte antiterroriste de lesdétecter dans la masse considérable des individus connus de la justice puisqu’ils ne sont pas passés par la case Syrie ou Irak. Les attaques perpétrées contre des cibles policières ou militaires ne sont pas uniquement le fait de l’Etat islamique. D’autres organisations terroristes ont par le passé ciblé les forces de sécurité. Déjà en 1968, l’organisation terroriste basque ETA assassinait un garde civil à San Sebastian dans le pays basque. Plus récemment en 2009, en Irlande du Nord, l’IRA-Continuité revendiquait le meurtre de deux soldats et d’un policier. Les attaques contre les forces de sécurité en Israël sont fréquentes depuis bien longtemps et toujours d’actualité.

En France, les actes terroristes commis délibérément à l’encontre de la police ne sont pas nouveaux. Le gang de Roubaix, proche d’Al Qaïda et composé d’une dizaine d’individus partis combattre en Bosnie en 1994-1995, commettait en 1996 une série de braquages pour financer la guerre sainte. Leur tentative d’attentat à la voiture piégée contre le commissariat central de Lille deux jours avant une réunion du G7 entraînera l’intervention du RAID et la mort de quatre membres du gang tandis que les autres parvenaient à prendre la fuite avant d’être repris quelques années plus tard. Certains membres du grand banditisme marseillais des années 1990 allèrent même jusqu’à préparer l’enlèvement puis la torture de policiers et de leurs familles pour obtenir des renseignements sur des enquêtes en cours.

L’assassinat du couple de policiers à Magnanville révèle la volonté de Daesh de s’attaquer à ceux qui défendent nos valeurs et nos lois. En touchant à la familledes policiers, l’Etat Islamique chercherait-t-il à affaiblir la pugnacité de notre police et son efficacité dans la lutte antiterroriste ?

Jean-Paul Bonnet, ancien commissaire de police, président du Groupe IDES, une entreprise

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