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Publié par Patrick Granet

L’extrême pauvreté se fait de plus en plus voyante dans la richissime Arabie saoudite. Les actions entreprises depuis plus de dix ans par le gouvernement pour l’endiguer ont eu peu d’effet. Des solutions existent, mais on ne peut à la fois augmenter les dépenses d’armement et s’attaquer réellement à la misère.

Il y a trois ans, les médias saoudiens se félicitaient de pouvoir communiquer à leur public une information de la Central Intelligence Agency (CIA) selon laquelle le taux de pauvreté en Arabie saoudite était de 12,7 %, le plus bas parmi les pays arabes. La presse saoudienne n’omettait pas de signaler l’« avantage » pris en ce domaine sur les Émirats arabes unis qui souffraient pour leur part, selon les mêmes sources, d’un taux de pauvreté de 19,5 %. Inutile de s’attarder sur le degré de validité de ces chiffres : quelle valeur a en effet la constatation d’un taux relativement faible, alors que le royaume est le plus riche des pays arabes ? C’est plutôt le fait qu’un Saoudien sur huit soit pauvre qui constitue le paradoxe.

Les médias saoudiens entendaient sans doute montrer le roi Abdallah Ben Abdelaziz Al-Saoud sous un jour réformateur, porteur d’une vision pour le développement du pays, et mettre en avant une série de mesures telles que l’instauration d’un dialogue national, la construction d’universités et de zones industrielles, ou encore la nomination d’un certain nombre de femmes à l’assemblée consultative majlis al-choura1.

UNE MISÈRE DE PLUS EN PLUS VISIBLE

En novembre 2002, le roi Abdallah, alors prince héritier, avait visité certains quartiers défavorisés de Riyad. Selon le récit officiel de la visite, horrifié par ce qu’il avait vu, il avait aussitôt ordonné l’élaboration d’une « stratégie nationale de lutte contre la pauvreté ». Jusqu’alors, on ne parlait de pauvreté qu’à propos des pays de provenance des immigrés. Les scènes de mendicité — enfants, personnes âgées ou femmes — aux portes des mosquées ou aux carrefours des rues dans des villes comme Riyad ne pouvaient être qu’un « phénomène étranger », apparu avec l’immigration. Ces informations circulaient sous le sceau de la confidentialité entre compatriotes ou ressortissants du Golfe, de crainte d’être soupçonné de contestation. Les cas voyants d’extrême pauvreté étaient considérés comme isolés, et leur caractère exceptionnel jugé digne d’attirer l’attention des responsables politiques ou des âmes charitables. Ce type d’appel à la bienveillance des responsables ou à la générosité des donateurs est fréquent dans les journaux locaux et sur les réseaux sociaux, que ce soit pour la prise en charge d’un malade ou le soutien d’une veuve sans ressource. Un réflexe de déni continue d’accueillir les images de misère qui circulent sur les réseaux sociaux, telle cette photo d’une femme, dans l’une des villes des pays du Golfe, fouillant dans les poubelles pour trouver de quoi nourrir ses enfants.

La visite du roi Abdallah dans les quartiers pauvres de Riyad a cependant suscité des discours sur la pauvreté, phénomène désormais impossible à dissimuler ou négliger dans le pays détenteur des plus importantes réserves pétrolières du monde. Dans les bidonvilles de la capitale vivent des populations défavorisées que la redistribution de la rente pétrolière n’a pas touchées. Ces quartiers pauvres et ces zones marginalisées ne bénéficient pas des services publics de base. Dans une étude importante faite par un chercheur saoudien rigoureux, Sami Al-Damegh, et publiée en 2014 par la King Khaled Foundation, il ressort que 20 % de la population saoudienne — sur un total de 17 millions d’habitants — vit en dessous du seuil de pauvreté, et que 75 % des nationaux ont contracté des crédits à la consommation de longue durée.

L’annonce faite en 2002 par le gouvernement d’une « stratégie nationale de lutte contre la pauvreté » a fait écho aux promesses du prince héritier d’alors d’augmenter le budget alloué à la sécurité sociale, aux logements sociaux et aux organismes de bienfaisance. Les effets à ce jour en sont restés limités. Plus d’une décennie après, il n’est guère possible de parler de réelle réduction de la pauvreté dans les villes et les banlieues, sans parler des régions plus excentrées.

De toute façon, la mise en œuvre de cette stratégie nationale ne pouvait aboutir à une réduction acceptable du taux de pauvreté ni fournir ainsi à la famille royale des motifs de fierté. Car l’ensemble des mesures prises étaient en réalité destinées à en atténuer les apparences, non à en traiter les causes. Parmi les causes les plus évidentes figurent la distribution inéquitable des richesses du pays et le monopole de la décision politique par un petit nombre de personnes, au sein même de la famille régnante. De fait, ces deux raisons font obstacle aux tentatives d’améliorer l’image du régime politique par des programmes de réduction de la pauvreté. Au contraire, les signes de pauvreté se multiplient, conséquence des décisions engagées au cours des deux dernières années dans le cadre de la réduction du déficit budgétaire qui ont abouti, sinon à la suppression, du moins à la diminution drastique des subventions aux denrées de base.

CHARITÉ VERSUS REVENU MINIMAL GARANTI

En dépit des difficultés qu’ils rencontrent, les réformateurs tentent d’alerter l’élite saoudienne sur les risques sociaux, politiques et sécuritaires que court le pays du fait de l’augmentation prévisible du nombre de pauvres, toutes catégories confondues. Parmi eux, l’universitaire Sami Al-Damegh, qui propose une stratégie plus pragmatique, basée sur la garantie d’un revenu minimal qu’on pourrait appeler « seuil de subsistance ». Une telle politique ne requiert pas de changement substantiel du régime saoudien, mais peut réduire les signes de pauvreté. Ce seuil de subsistance concernerait les familles et les individus aux revenus insuffisants pour couvrir les besoins essentiels et qui auraient besoin de soutien. Cette proposition peut être comparée à celle d’un « revenu citoyen » visant à réduire le taux de pauvreté relatif dans certains pays comme la Finlande ou le Canada. L’idée à retenir, au-delà des différentes formes qu’elle peut prendre ici ou là, est que l’État garantit un revenu minimum stable à chacun de ses citoyens. Pour les plus démunis, il n’y a pas grande différence entre les deux propositions, bien que la première soit fondée sur la générosité du gouvernant, tandis que la seconde est basée sur la notion d’égalité en droit des citoyens.

Selon l’étude de Sami Al-Damegh, une famille saoudienne composée d’un couple de quatre enfants aurait besoin d’un salaire mensuel de 3 360 riyals (896 dollars) pour atteindre le niveau de subsistance. Or les deux tiers des travailleurs saoudiens du secteur privé (près d’un million et demi) perçoivent des salaires mensuels en deçà de cette somme. Autrement dit, l’aide requise nécessiterait un changement dans les priorités des dépenses publiques ; ce qui explique en partie le peu d’attention accordé par les autorités à cette proposition pourtant basée sur une étude sérieuse. Elle n’a même pas été discutée en termes de faisabilité ni d’efficacité en tant qu’alternative possible aux précédentes campagnes destinées sinon à lutter contre la pauvreté, du moins à en endiguer l’expansion.

PRIORITÉ AUX DÉPENSES D’ARMEMENT

Il est certes difficile d’avoir une appréciation précise des gaspillages ostentatoires des personnalités saoudiennes à travers le monde, dont on trouve l’écho dans les magazines spécialisés, ou encore dans la presse politique et les revues sérieuses dès qu’un scandale éclate. En revanche, on peut aisément suivre à travers les institutions de référence les dépenses saoudiennes massives en matière d’achat d’armements et matériels de guerre, pour le plus grand bonheur de l’industrie militaire dans le monde. Selon l’organisation Human Rights Watch, en effet, les États-Unis d’Amérique auraient vendu à l’Arabie saoudite pour 7,8 milliards de dollars d’armes entre mai et septembre 2015. En octobre 2015, le gouvernement américain a de nouveau autorisé la vente d’équipements militaires à l’Arabie saoudite pour un montant de 11,25 milliards de dollars. En novembre 2015, l’Arabie saoudite a signé avec les États-Unis un nouveau marché de 1,29 milliard de dollars. Par ailleurs, en mars 2015, le gouvernement britannique a accepté de livrer à l’Arabie saoudite 2,8 milliards de livres sterling de fournitures militaires.

Selon un rapport datant du début du mois d’avril dernier, publié par le Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), si les États-Unis occupent toujours le premier rang mondial en matière de dépenses d’armement, avec 596 milliards de dollars en 2015 (léger recul de 2,4 milliards par rapport à 2014), suivis de la Chine avec 215 milliards de dollars, l’Arabie saoudite s’installe au troisième rang mondial en 2015 avec 87,2 milliards de dollars (une augmentation de 5,7 % par rapport à l’année précédente). L’Institut de Stockholm estime à 5,3 milliards de dollars les dépenses de l’Arabie saoudite pour la guerre menée au Yémen et pour une seule année.

Une telle priorité budgétaire ne permet guère d’espérer que le sort des plus démunis s’améliore en Arabie saoudite ni d’empêcher l’augmentation de la pauvreté.

ABDULHADI KHALAF

1NDLR. Conseil consultatif composé de 150 membres nommés par le roi.

TRADUCTIONS

Traduit de l’arabe par Nada Yafi.

ABDULHADI KHALAF

Professeur de sciences politiques à l’université de Lund, Suède.

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