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Publié par Patrick Granet

La doctrine de l’Eglise place le clergé au-dessus de la société et de ses lois. Il incarne un «modèle de perfection» qui ne souffre pas la moindre remise en cause publique. D’où les difficultés à s’emparer de la question des abus sexuels.

  • Des prêtres infaillibles au nom de Dieu

Le scandale de la pédophilie n’a pas laissé l’Eglise inerte. A partir des années 90, après que le rapport Doyle aux Etats-Unis (1985), lui-même prolongé par des procès retentissants comme celui du père Pipala en1993, a révélé l’ampleur des abus sexuels en son sein, sa hiérarchie s’est lancée dans une opération de clarification des comportements. L’épiscopat américain est intervenu tout d’abord, en instituant, dès 1993, une commission d’étude dont les travaux déboucheront en 2002 sur la mise en place de dispositifs de sanction des prêtres pédophiles.

En France, la réflexion des évêques, lancée dès 1998, sous l’effet en particulier de la mise en examen du père Bissey, prêtre du diocèse de Bayeux, a donné lieu bientôt à des textes d’orientation ferme comme celui adopté en 2002 «Lutter contre la pédophilie : repères pour les éducateurs». Malgré certaines oppositions au sein de la curie, le Saint-Siège, sous l’influence de Joseph Ratzinger, a accompagné le mouvement, en estimant, selon la formule du futur Benoît XVI, que l’idée de «pardon» (accordé au prêtre fautif) ne saurait prévaloir sur celle de «justice» (rendue à l’enfant violenté).

On remarquera cependant que cette prise de conscience des abus a été tardive, et ne s’est pas opérée sans résistance locale. Comme l’ont révélé récemment les enquêtes menées sur les affaires de Lyon, Toulouse ou Bayonne, nombre d’évêques, jusqu’à il y a peu, réglait les problèmes en se satisfaisant de déplacer les prêtres convaincus d’abus, en leur demandant simplement de s’amender et en leur assignant un directeur de conscience, souvent lointain. Nulle dénonciation à la justice, nulle suspension de fonction : l’affaire devait se régler secrètement, au mieux dans la clôture d’une conversation avec les parents des enfants abusés, qu’on sommait, en excipant de l’argument de la Caritas, de bien vouloir accorder leur pardon à l’ecclésiastique coupable. Rien ne dit que les choses ne continuent pas ainsi.

Comment expliquer cette conspiration du silence ? On souligne parfois que l’Eglise s’est comportée comme toute autre communauté sociale, en faisant valoir, de manière très corporatiste, la logique de protection de l’organisation sur celle de sauvegarde du sujet. Mieux valait au fond, ici comme ailleurs, une petite injustice qu’un grand désordre, d’autant que souvent, jusque dans les années 70, on a volontiers, comme on le voit dans le rapport Kinsey, minimisé les effets des agissements pédophiles sur l’équilibre psychique des enfants. Faut-il alors faire de l’Eglise une institution comme les autres ? Sans doute pas : la résistance de l’Eglise à la logique de la transparence et son tropisme corporatiste s’enracinent dans une configuration théologique particulière.

Il faut d’abord faire référence à la théologie catholique de l’Eglise.

Le concile Vatican II a fait (ré)émerger des concepts comme celui de «peuple de Dieu», ou, plus tard, celui de «communion» pour qualifier l’institution ecclésiale. Il n’a pas répudié, pour autant, la théologie ancienne de la Societas perfecta, dont Paul VI, lui-même, rappelait encore, en 1972, toute la puissance structurante. Né, au moment du tournant moderne, d’une réaction devant la situation née de l’absolutisation du politique, ce concept a trouvé son expression aboutie au XIXe siècle : il visait à placer l’Eglise, «société parfaite dans son ordre», à l’écart de l’emprise de l’Etat souverain.

Or, dans la position du magistère à l’égard de la pédophilie, cette idée s’est trouvée subrepticement réactivée : l’Eglise, a-t-on entendu, doit pouvoir disposer, pour gérer son domaine, de ses propres régulations. A sa façon, cette remarque faite au père Preynat, le prêtre lyonnais par lequel le scandale est arrivé, par l’un de ses confrères, témoigne de la rémanence de cette doctrine de la juxtaposition des deux sociétés :«Dans le civil, avec ce que tu fais, tu pourrais être en prison.»

Mais l’embarras ne peut être dissocié non plus de la théologie du prêtre. Il importe de revenir ici au rituel de l’ordination. En recevant le sacrement de l’ordre, le clerc entre dans un univers différent de celui où séjourne le simple fidèle : lui sont attribués des pouvoirs spécifiques, d’ordre doctrinal, gouvernemental, sacramentel. Ce dispositif de distinction se prolonge en un dispositif de rassemblement : un lien profond se crée entre ces prêtres que leur commune configuration au Christ - le prêtre est Alter Christus - place dans une fraternité organique, qui rend très difficiles, sans doute, les dénonciations, ou les mises à l’écart, d’autant d’ailleurs que le prêtre est censé incarner un «modèle de perfection» dont on ne peut publiciser la transgression sans péril pour la réception du message du corps catholique tout entier.

On voit sans doute que le travail en matière de prévention de la pédophilie réclame plus que des agencements institutionnels. La situation appelle une forme d’aggiornamento culturel : il s’agit de compenser ce que la théologie catholique peut avoir d’excessivement organique par une ouverture plus affirmée à l’horizontalité de la relation humaine.

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