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Publié par Patrick Granet

Voilà deux tribunes qui arrivent à point. Elles opposent deux visions de ce que l’action violente peut faire au mouvement politique actuel. Elles sont réunies ici, dans une volonté, nécessaire, d’assurer le débat au sein de la Revue Regain. À vous de nous dire ce que vous en pensez.

Actions violentes et actions percutantes ne sont pas nécessairement synonymes

Hier je frappais des mains en criant « anti-anti capitaliste », dans l’effervescence de la foule rassemblée, alors que certains d’entre nous – ou d’entre eux – brisaient les vitres de toutes les banques, les assurances et les agences immobilières qui se trouvaient sur leur chemin, jetaient des projectiles sur les flics. En moi, profondément, ces gens étaient mes semblables, des jeunes et des moins jeunes à la recherche d’un monde meilleur. Pour autant, je crois ne pas me retrouver dans toutes ces actions, notamment celles anti-flics. Je ne vois pas en ces actions symboliques l’aube du changement. Non, j’y vois de la division et du rejet, le rejet non pas d’un autre monde, mais d’un monde meilleur.

En effet, que recherchons-nous ? Quel est ce monde capitaliste à détruire ? L’homme a besoin du symbolisme pour appréhender les choses (qu’est-ce qu’un pays sans un drapeau), mais en agressant les policiers (attention, sans affirmer que seuls les manifestants sont à condamner) je pense sincèrement que nous frappons à côté. Le monde à détruire est celui de l’asservissement, celui qui valorise les seules choses pouvant faire du profit, pouvant nourrir le système en produisant de l’argent, le mouvement spéculatif qui imprègne chaque parcelle de notre société, et qui conséquemment regarde d’un mauvais œil la personne non dotée d’une conscience capitaliste, je veux dire par là, la personne qui n’ira pas dans le sens (volontairement ou non) d’un quelconque profit. Je vise les artistes (bien qu’il existe une frontière entre deux arts : coté et non coté), les ouvriers, les artisans, les agents de la fonction de publique, les salariés, certains « patrons », entre autres, bien qu’il y ait des nuances à faire pour chacune de ces professions. Toutes ces personnes qui souhaitent construire leur vie en apportant à la communauté (au sens large du terme) mais qui se font littéralement baiser par un système qui n’offre aucun autre choix que d’être baisé ou de rentrer dans le moule. En ce sens, les flics font partie de ces gens qui se font avoir par le capitalisme, en ce qu’ils sont payés des poussières (1800 euros par mois) pour la simple et bonne raison que leur situation n’est pas rentable, spéculer sur la tête des flics semble incompatible avec le système capitaliste, il en va de même pour les infirmiers et infirmières, pour les instituteurs et institutrices, les personnes travaillant dans le service public de la justice et toutes ces professions sans lesquelles aucune communauté humaine ne peut être nommée « société » en ce qu’elles en sont le pilier.

Je crois que le seul changement que l’on peut espérer se trouve aujourd’hui dans le rassemblement des gens, dans l’unité qui permettrait une prise de conscience globale et non dans la division entre les anticapitalistes et les autres moutons. Nous devons tous être anticapitalistes, pour cela il faut être dans la persuasion, ouvrir les yeux à tous ceux qui pensent que le monde dans lequel nous vivons est le meilleur parce qu’il est le moins pire, et par des violences nous montrons un monde pire, et les gens n’auront pas envie de nous rejoindre. C’est ce que j’aimais dans Nuit Debout, l’appel à être inclusifs. Subversif, il faut l’être mais contre l’hégémonie des banques, contre le pouvoir des grandes firmes internationales qui soumettent les Etats à leur politique. Les policiers ne sont pas la première cible, bien sûr ils exécutent les ordres du gouvernement, gouvernement qui incarne le système même. Mais ce ne sont pas eux qui ont la marge de manœuvre, et nous devons lutter pour la marge de manœuvre et non pas contre ceux qui n’en ont pas. C’est en cela que je favorise les mouvements pacifiques, les zad, les squats, le quartier d’Exarhia à Athènes, qui proposent une vraie alternative, un autre mode de vie que celui que l’on nous vend depuis la naissance et qui montrent que autre chose est vraiment possible.

Bien sûr que les activistes qui luttent pour faire tomber l’hégémonie capitaliste ce ne sont pas eux les vandales, ni eux les violents et que la pauvreté et les méfaits irréversibles que génèrent ce système sur toute la surface de la Terre n’est d’aucune mesure avec quelques vitres brisées. Cependant, je ne suis pas persuadée que c’est de cette façon que nous gagnerons le combat, je serais plus pour montrer un exemple qui permette de montrer à la masse qu’un changement est possible, une attitude exemplaire à l’image du monde que nous cherchons à construire. Qui n’a pas d’argent dans les banques ? Comme elle dit dans la vidéo, ce ne sont pas quelques vitres brisées qui changeront les choses : à nous de repenser des actions qui changeront vraiment les choses (une vieille idée qui a fait parler d’elle reste selon moi très pertinente : ôtons tous notre argent des banques, ou encore refusons de manger les aliments produits dans une optique encore une fois de profit)… Alors certes, la violence alerte les médias et le mouvement se fait connaitre, mais justement, ces médias assoiffés du buzz ne sont-ils pas des adversaires, où est la cohérence de notre lutte si nous leur donnons de quoi se nourrir ?

Écrit par Judith Sébert

Les actions violentes sont des actions politiques nécessaires et vitales au mouvement

Une chose peut apparaître nécessaire à souligner quand les cris effrayés des « non violents » viennent embrouiller les idées et rentrent dans une contradiction de la pensée assez flippante. Les « non violents » forment une grande partie du mouvement politique actuel. Ils sont nécessaires. Mais certains d’entre eux – qui ne se sentent pas casseurs – réduisent tout le dynamisme des uns et des autres par leur pauvre morale rabâchée, et surtout conditionnée, selon laquelle il faut être crédible et donc respectable.

Au fond, je les comprends. Mon discours était semblable il y a peu. Mais il a très rapidement évolué. Je ne casse pas – encore. Pourtant, les frissons me parcourent à chaque « AHOU » hurlé avec envie par mes camarades. Quand le fracas des vitrines a comme échos les « anti-capitalistes » fiévreux chantés par la foule. Quand les tags recouvrent les publicités, quand les pavés volent et que la foule, en délire de haine et de violence, fuit les coups des hommes casqués et masqués. Mais, il existe encore cette race de manifestant qui comme MON Renaud le disait si bien, veut manifester pacifiquement, en espérant qu’on daignera les regarder : « Les défilés Bastille – Nation, ça donne une bonne conscience aux cons. »

Non. Je vous le dis. Dès qu’on crame les voitures de policiers, qu’on recouvre des façades capitalistes d’une peinture rouge communiste tout le monde nous regarde, effrayé. Et tout ce monde dit que nous ne sommes que des sauvages, des vandales, des brutes endoctrinés. Mais ce monde là, quelque part, se pose des questions. Quand il verra nos visages, qu’il verra que nous lui ressemblons, qu’il nous a bercé de ses illusions de pragmatisme et de réel (à vomir). Voilà pourquoi je soutiens toutes les actions. Violentes et non violentes. Des pavés aux banderoles, des bombes de peintures aux drapeaux, tout ce que nous voulons dire c’est que ce monde dans lequel nous vivons tous est dégueulasse. À toutes les personnes qui le trouve agréable et qui, dociles, espèrent assurer leur confort individuel, au détriment des autres, à tous ces gens qui ne nous trouvent pas « légitime » ou « crédible », je lève, fier, mon majeur et leur dis sans politesse : « Nous ne voulons pas votre approbation, nous ne voulons pas votre soumission, nous sommes le cancer qui ronge le corps, et qui ne cesse de s’étendre. Croyez vous que nous faisons toutes ces actions, que nous prenons tous ces risques pour le plaisir ? Pensez vous que nous réduire à cette image du casseur décérébré dont le combat est autant puéril que naïf sera porteur ? Vous perdez votre temps. Les gens qui se mettent une cagoule sur le visage, qui amènent des lunettes de piscine, du sérum physiologique sont considérés comme des casseurs. Ils le sont. Ils cassent l’ordre et se préparent à la violence. »

Au final, la parole doit se libérer. Au nom de quoi jugez vous les gens qui cassent ? Ces gens qui s’organisent et qui, enfin, décident d’agir dans la rue doivent-ils consentir votre arrogant mépris ? Ils ne sont pas des animaux. Leur combat est le votre. Vous rêvez de leur place, car eux, savent où ils vont, savent ce qu’ils doivent faire, alors que vous, pacif(istes), vous avancez incertains d’un trajet – déterminé par des syndicalistes – à l’autre, d’une manifestation légale – donc comprise par le système et annihilée en même temps par ce dernier – à l’autre, bref, vous êtes ces petits acteurs revendicatifs que l’on regarde de haut un sourire en coin. De qui ont-ils peur ? De vous ou des violents ? Qui aura le courage de faire la révolution ? Vous ou les violents ? Qui pourra assurer et appliquer ces théories qui vous font rêver le soir dans votre petit lit ? Vous ou les violents ?

Non, vous avez tort de ne pas vous interrogez sur ce que sont ces gens. Votre jugement leur fait plus mal que les tonfas et les flashball. Vous êtes avec eux mais vous les arrosez de votre mépris sans fard.

D’ailleurs, vous soutenez les ZAD. Ne vous trompez pas, elles existent grâce aux violents. Sans eux, la police – ce corps de fonctionnaire qui ne subira jamais la crise et les restrictions budgétaires[1] – aurait déjà réduit en poussière toute l’énergie des pacifistes qui se réclament de Gandhi sans n’avoir jamais lu une ligne sur l’histoire de la décolonisation en Inde et le rôle des acteurs violents. Les Zones À Défendre sont tenues et défendues par des personnes qui préparent des cocktails molotovs, cassent les banques et se battent avec les policiers. Sachez le !

Les modes d’actions sont multiples. S’il vous plait, arrêtez de les hiérarchiser. Comprenez qu’il faut que nous soyons unis et pas dans un discours plein de morgue les uns envers les autres. Non violents et violents doivent être unis. Car ils ont tous besoin les uns des autres.

En attirant le regard du monde médiatique, les actions violentes font ce qu’aucune manifestation ne peut faire : elles montrent le soutien sans faille des non violents et la détermination de leurs camarades. Elles montrent que la peur a changé de camp. Que la haine a remplacé la pleutrerie. Elles montrent que la soumission volontaire est dans le camp des casqués bleus marines. Car hier, le rempart entre la vitrine de la banque et le marteau du manifestant était bleu marine et avait comme sigle trois lettres : CRS.

[1] Police, justice, douanes, armée : l’Elysée sort les grands moyens in Les Échos 16/11/2015

Écrit par Ivan Vronsky

Ivan VronskyJudith Sébert

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