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Publié par Patrick Granet

Pour le philosophe Cyrille Harpet, les ordures, que repousse notre société hygiéniste, devraient être gérées de façon bien plus rationnelle. Car ce que l’on jette nous reviendra par l’air, l’eau ou nos assiettes.

  • Cyrille Harpet : «Avec les déchets, notre réflexe, c’est "débarrassez-moi de ce que je ne veux pas voir et sentir"»

Le nié, le voilà. Là, sur les trottoirs encombrés de ce qu’on cache. Remplies dans l’intimité de nos foyers, de nos cuisines et salles de bain, nos poubelles pleines de ce que nous avons un jour aimé, acheté, porté ne devraient que traverser discrètement l’espace public, en direction du néant. Sauf qu’elles stagnent, nos poubelles. Paris est constipé. Et l’on découvre qui se nourrit exclusivement de surgelés, qui n’a toujours pas compris les principes élémentaires du tri, qui laisse périmer ses yaourts… Détourner le regard ? En parler ? Déjà, ça se complique. Le déchet a perdu deux de ses plus grands spécialistes, à une semaine d’intervalle, en octobre 2015 : le philosophe François Dagognet et le géographe Jean Gouhier. Reste l’auteur de Philosophie des immondices,Cyrille Harpet, philosophe et anthropologue, aujourd’hui enseignant-chercheur à l’Ecole des hautes études en santé publique de Rennes (EHESP). Pour lui, la valeur accordée aux choses, économique, culturelle, sentimentale, est décisive.

Le déchet est le résultat du bon fonctionnement d’un organisme, c’est le signe de la vie. Et en même temps, les déchets nous rappellent à la fin de toute chose, à la mort. D’ailleurs, «cadavre» a la même étymologie que «déchet», du latin cadere, issu de l’indo-européen kad, «ce qui a chuté, qui est tombé». Le mythe du zéro déchet, je le condamne. Toute fonction humaine et urbaine produit du déchet, c’est fatal. En revanche, la façon de le traiter n’est pas une fatalité.

Il est disqualifié car il rappelle la fonction intestinale et excrétoire d’un organisme, la plus dépréciée et non maîtrisée. Dans notre société de l’hygiénisme et de la salubrité, on a du mal à accepter de rendre visible et perceptible ce qui renvoie à notre propre non-maîtrise. Donc on évite, on écarte, on éloigne. Parce que c’est potentiellement contaminant, que cela peut attirer des parasites et parce que ce n’est ni valorisable ni valorisant. Ainsi, on a créé des boîtes à ordures pour mieux les confiner et les faire évacuer discrètement. La cohabitation avec nos déchets est insupportable. Mais encore plus avec ceux des autres. Cela devient explicite avec l’accumulation, quand on ne les collecte plus. C’est le retour du refoulé comme l’écrivait le médecin et philosophe François Dagognet. La proximité du monticule devient une gêne. Actuellement, on est face à une panne de la fonction métabolique du système urbain. Par contre, l’encombrement de la ville par les voitures, jugées utiles, ne paraît pas autant nous gêner. L’ordure, c’est l’inutile, le sale et la part domestique de l’autre.

Avant l’aspect mortifère, on pense à nos petites dégradations organiques. Le déchet organique est un produit dégradé, qui peut devenir dégradant. On est dans la perte. Culturellement, on valorise ce qui est maintenu, en bonne santé, en bonne intégrité, un terme fort. «Je me préserve de mes petites souillures et de mes petites saletés.» Dans toute société humaine, il faut être propre sur soi et propre chez soi. Etre incapable de se libérer de ses ordures, peut constituer un trouble du comportement, tel que le syndrome de Diogène, une phobie du rejet qui pousse à conserver systématiquement. Alors que jeter, c’est aussi s’épargner, se protéger.

Notre société promeut le beau, le neuf, le moderne, le rentable et attribue au déchet une perte de valeur. Il est ce qui n’est plus productif. D’ailleurs, le simple fait de parler de déchet, ordure, résidu ou immondice, c’est déjà disqualifiant. Je plaide pour l’invention d’une autre terminologie, positive. Le géographe Jean Gouhier avait tenté de son côté de prôner une science des déchets, la «rudologie». Si on y trouve une opportunité, une valeur, on change d’optique, de paradigme. Cela entraînerait de nouveaux comportements qui pourraient donner une autre destination à ces produits secondaires.

A travers l’ordure, je véhicule tout ce que je rejette. Derrière le déchet, l’idée du sale, de l’impur, de la souillure est omniprésente. Et elle est normative. Dans les années 40, l’artiste Kurt Schwitters avait érigé au rang d’œuvre d’art ses collectes de résidus organiques (cheveux, rognures d’ongles) pour s’opposer à la politique extrême de l’hygiène, idéologie du propre et de la pureté, le nazisme. Par ailleurs, observons que le langage injurieux est basé souvent sur des termes relevant de l’excrétion, le rejet de l’autre passe souvent par des propos orduriers.

La ville souterraine jaillit. C’est de l’ordre de l’obscène, ce qu’on met sur le devant de scène. Une partie de notre organisation interne est dévoilée au vu et au su de tous. Au XIXe siècle, a émergé la démarcation nette entre le privé et le public, jusqu’à créer des water-closets, «l’eau enfermée», pour privatiser la gestion des excreta. Les latrines, les salles de bain et cagibis ont fait leur apparition dans les appartements avec la société victorienne en Angleterre qui a accentué une sorte de contention, de repli sur la sphère privée avec des lieux de refuge, quasiment de secret. L’objectif, c’est de se valoriser aux yeux des autres, présenter la meilleure figure de soi.

Sans vouloir être trop caricatural, quand on est riche, on est plutôt pris par la fièvre consumériste, la surenchère de l’acquisition. L’acte de consommation est un acte de valorisation de soi. Moins on a d’argent, plus on devient attentif à l’usage. C’est la gestion optimale du petit rien qui prend une grande valeur.

S’autoriser à jeter sans être regardant, c’est être dans la grande dépense, dans l’autogratification. Mais l’écologie a aussi émergé comme une valeur, avec des stars qui se mobilisent. Elles y trouvent leur compte en défendant une grande et noble cause, leur autovalorisation change d’échelle : «Désormais, je peux penser global, je peux penser pour les autres !»

C’est surtout accorder à des matériaux une certaine valeur. Ne pas s’en préoccuper, c’est considérer que le tri relève de l’abject. Alors, on met tout en foutoir. Plus on le fait, plus on déconsidère les choses. Chez soi, on range, on classe, on se repère. Le déchet devrait générer autant de rationalité que la gestion des produits manufacturés, dont le système de fabrication et distribution est sophistiqué. Il faudrait penser dès la conception d’un produit sa destination finale, jusqu’à la fin de vie, c’est l’écoconception. Alors, l’économie ne serait pas linéaire mais circulaire. Le déchet ne serait qu’une étape du produit, réinjecté, réutilisé.

Non, la préoccupation qui l’emporte, c’est l’insalubrité publique. Le réflexe est plutôt : débarrassez-moi de ce que je ne veux pas voir et sentir. S’inquiéter de leur destination, de leur impact sur l’environnement, se fait sur le long terme, avec du recul. Dès lors qu’on ne vit pas sur une décharge, on oublie. On ne parle déchet qu’en cas de crise, comme en ce moment, et encore… Ou lorsqu’il y a un projet de création de décharge. Les riverains se mobilisent même parfois contre un projet de déchetterie. Alors que c’est un espace de gestion rationnelle. Car, pour nombre de nos contemporains, toute installation de gestion des déchets présente d’abord un risque de disqualification des lieux, du cadre de vie. Vivre à côté est perçu comme dégradant et dépréciatif. Pourquoi ne pas faire entrer cet ordre des matières perdues dans une rationalité nouvelle et cohérente ? En éduquant, en expliquant le tri, en montrant sa finalité ?

Même dans le milieu de la recherche scientifique, le déchet est un sujet maltraité. Il faut parler de polluants, de micropolluants et là, il y a des travaux. En technicisant, on «nettoie» le sujet, on le rend propre et on peut s’en emparer ! Comme dirait l’anthropologue Lévi-Strauss, «ce qui est bon à penser, est bon à manger». Pour les sciences, il en va de même, il y a des sujets plus faciles à rendre rationnellement acceptables. Dans notre société, même la rationalité la plus poussée sera confrontée tôt ou tard à un mur, celui des sujets tabous. Par exemple, qui est prêt aujourd’hui à utiliser des langes lavables ? Peu de gens acceptent de côtoyer la merde. Au fond, il s’agit de savoir quel type de déchet, de résidu est-on prêt à assumer et à qui on délègue la transformation. Les polluants (atmosphériques ou dans les mâchefers) d’une couche envoyée à l’incinérateur ou le nettoyage en machine à la maison des couches pleines de caca ? C’est une question individuelle et collective. Ce qu’on jette, peut nous revenir à la face, par diverses voies : dans l’eau, l’air, le sol, dans les chaînes alimentaires et pour finir parfois dans nos assiettes. La vraie question posée dans l’histoire des sociétés humaines est : comment s’accommoder de ses restes ?

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