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Publié par Patrick Granet

La manif du 14 juin m’a laissé un goût amer, pas seulement en raison des violences policières et de la manipulation médiatique qui s’en est suivie, mais également parce qu’elle a constitué pour moi une piqûre de rappel de la vivacité de la culture du viol dans nos milieux militants.


Mardi 14 juin, je suis allée manifester contre la loi travail, comme des centaines de milliers d’autres personnes. Arrivée un peu tardivement place d’Italie, en route pour rejoindre deux camarades déjà parti.e.s avec le cortège de tête, je me sens galvanisée par les drapeaux s’agitant à perte de vue dans tous les boulevards confluant sur la place, elle-même noire de monde et rouge d’éclats de rire, le cortège dense, interminable. Au bout de quelques minutes, un slogan vint me cingler les tympans et entamer mon enthousiasme :


C’est Julie qu’il faut baiser, pas les salariés ! [1]


Non contents d’avoir, dans un élan viriliste nauséabond, traité en chœur la ministre du travail de « salope », ou encore d’avoir appelé au viol punitif à son encontre lors de précédentes manifestations [2], ils appellent désormais à s’en prendre également aux femmes « qui couchent avec l’ennemi ». Fantastique. Eh dites, on leur rasera le crâne à la « Libération » aussi ?


J’essaie de ne pas trop me braquer et de poursuivre mon chemin pour aller retrouver mes camarades. En route, je fais les frais d’œillades appuyées et de commentaires sur mon apparence physique et/ou ma tenue, dont le classique mais non moins flamboyant « C’est pas très malin de venir habillée comme ça ». Vous l’aurez sûrement deviné : je suis en jupe. Je ne scande pas les slogans avec moins de conviction ou de coffre, en jupe. Je ne marche ou ne cours pas moins vite, en jupe. Je peux même pisser plus facilement dans un buisson, en jupe. Je ne suis pas plus vulnérable aux lacrymos, ou aux coups de tonfa, en jupe. La seule chose de laquelle je ne suis pas à l’abri contrairement à vous, et ce, quelle que soit ma tenue, c’est de commentaires sexistes.


Les affrontements avec la police ont commencé peu de temps après que j’ai retrouvé mes camarades. Du gaz, beaucoup de gaz. Pas vu ça depuis le mouvement Gezi Park, à Istanbul, où j’étais il y a trois ans. Des canons à eau. Des coups. Des projectiles parfois lancés au petit bonheur la chance qui s’écrasent malencontreusement sur des militant.e.s même pas casqué.e.s. Des déflagrations, à n’en plus savoir si c’était des pétards lancés par des militant.e.s ou des grenades de désencerclement. Des voltigeurs qui tournent sur la place des Invalides, des voltigeurs, comme l’étaient les ordures qui ont traqué puis assassiné Malik Oussekine en 86. J’apprends qu’un militant s’est pris un projectile dans le dos, que les policiers ont continué à frapper les gens venu.e.s lui porter secours pendant plusieurs minutes, et qu’il est aux urgences, dans un état grave.


Pluie de lacrymo, valse de pavés, charges de CRS. Le nuage corrosif et le déferlement de violence qui s’abat sur nous me coupent le souffle, plusieurs personnes autour de moi saignent de la tête, les larmes acides m’ont aveuglée quelques secondes de trop, j’ai perdu de vue mes potes, peur de les perdre tout court. Je demande à un militant qui a une bouteille s’il veut bien me donner un peu d’eau. Il me la tend en se fendant au passage d’un "Attention ya du GHB dedans !!!" avant de se fendre la poire avec son pote. Je les ai regardés avec dureté et ai dit : "Ce n’est pas drôle. Je me prends des lacrymo et des coups de matraque comme vous et vous cassez la solidarité entre nous avec ce genre de blagues. En plus des violences policières, nous on doit aussi être en permanence sur nos gardes à cause de ce genre de commentaires de la part des camarades, vous n’avez pas idée de ce que c’est de militer dans ces conditions pour nous."


Vous n’avez pas idée. Pas idée de ce que c’est que de se sentir comme une antilope face à une armée de chasseurs enragés et, dans la fuite, de se réfugier auprès de ce qu’on croyait être d’autres antilopes avant que l’une d’entre elles ne s’esclaffe en retirant son masque : « Grossière erreur, ma jolie !!! En fait je suis UN GUEPARD !!! ».


S’attendait-il vraiment à ce que j’attrape la bouteille en me tordant de rire, béate d’admiration devant un tel trait d’esprit : « Ah ah ah, du GHB ?!!! Excellent !!! On me l’avait jamais faite celle-là ! Surtout pas entre deux nuages lacrymogènes ! Ca alors, on peut dire que ton sens de l’humour est à l’esprit ce que le 4X4 est à l’automobile ! » ? Je ne crois pas. Je suis même certaine que non. Qu’il en ait été conscient ou pas, cette « blague » n’avait clairement pas pour fonction de créer de la connivence entre lui et moi, mais entre lui et son pote, à mes dépens, alors que j’étais déjà de toute évidence en détresse. Cette connivence, c’est la solidarité masculine, qui se noue à nos dépens à toutes, dont l’humour n’est que l’une des manifestations, tout autant produit que (re)producteur de la chape de plomb recouvrant les violences sexuelles. On ne badine pas avec l’humour. Il ne suffit pas de remettre son costume d’antilope pour annuler l’effet produit par le masque tombé, dévoilant le sourire carnassier.


La plupart des femmes de mon entourage proche ont vécu des viols ou des agressions sexuelles d’hommes qu’elles considéraient comme des camarades. Vous n’avez pas besoin de GHB pour ça, juste de perpétuer le mythe selon lequel les violeurs sévissent ailleurs, loin de vous, vous les mecs biens, ceux à qui leur syndicat a même dispensé une formation antisexiste, ceux qui ont même manifesté pour le droit à l’avortement l’an dernier, ceux qui féminisent même leurs tracts alors que franchement c’est relou, ceux dont la copine est même féministe, « bienvenue chez les ‘pas nous pas nous’ ! » [3] . Un bref saut sur le Tumblr Salut Camarade sexiste suffit à se faire une idée de l’ampleur de la culture du viol dans nos milieux.


Etymologiquement, camarade signifie « celui avec qui l’on partage la chambre ». Tant que vous ferez planer la menace du viol au-dessus de nos têtes, nous ne pourrons pas être camarades. Et nous n’aurons que la moitié de la force que nous aurions si nous étions uni.e.s pour construire un monde sans chasseurs et sans proie.


Notes


[1] J’ai fini par comprendre qu’il s’agissait de Julie Gayet.


[2] « Michel et Jacquie, occupe-toi d’El Khomri ! »


[3] LAMBERT Sabine « Bienvenue chez les ‘pas nous, pas nous », Un troussage de domestiques, DELPHY Christine (coordinatrice), Paris : Syllepse (coll. Nouvelles Questions Féministes), 2011.


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