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Publié par Patrick Granet

Ce texte, écrit à plusieurs mains, avait à l’origine vocation à être diffusé dans la rue, notamment à Nuit Debout. On souhaitait profiter du contexte pour proposer un moment de rencontre où l’on puisse creuser ces questions, confronter des idées, repousser les limites et, éventuellement, découvrir des complicités. Nous le reproduisons ici car même si depuis le « mouvement » a évolué, à Clermont comme ailleurs, ce que pointe ce texte nous semble toujours valable et notre envie d’en débattre est toujours là.

OK ta vie quotidienne s’est construite et suit son cours dans un cadre autoritaire. Que ce soit dans ta famille, à l’école, au taf, à Pôle Emploi, chez le médecin et jusque dans ton salon, tu ploies sous les contraintes et les injonctions. On te martèle la tête avec ce que tu DOIS faire, les limites à NE PAS dépasser, jusqu’à ce que par conviction ou lassitude, tu fasses le choix de te résigner, de rentrer dans le rang.

Début mars, quelque chose s’est passé. A en croire tous les météorologues gauchistes et autres syndicalistes perchés sur une échelle dans leur petit bocal, il se profilait à l’horizon une belle tempête sociale. Peut-être même aussi balèze que le CPE il y a dix ans. C’est dire ! Toi tu t’es dit : « Bon, que l’État m’écrase, que les patrons m’exploitent tous les jours depuis ma naissance, passe encore. Mais la loi El Komhri, c’est vraiment abusé ! Trop c’est trop ! » Alors avec quelques milliers d’autres personnes, plusieurs fois dans le mois, tu as marché dans les rues de Clermont, parfois en chantant, parfois en levant une jolie pancarte colorée, le plus souvent en te faisant bien chier mais en te convaincant que c’est important d’être là. Peut-être même que tu faisais partie de celles et ceux qui ont fait grève dans « leurs » entreprises ou ont bloqué « leurs » lycées.

Pourtant, dans tous ces moments que tu aurais pu vivre comme une pause dans la normalité, dans ce quotidien trop étouffant, où tu aurais pu respirer un grand coup et faire un peu craquer le carcan du « fais pas ci, fait pas ça », et ben dans tous ces moments, il ne s’est RIEN PASSÉ ! T’as choisi de continuer de suivre les règles du jeu, de respecter l’itinéraire de la manif, de faire semblant d’écouter avec intérêt les discours relous et les slogans débiles des leaders. T’as choisi une nouvelle fois d’obéir aux ordres des portes-voix et de te conformer au rythme du ca­mion sono-buvette : avance, stop, assis, debout, tends la patte, à la niche !
T’as choisi de rester dans le rang.

Mais bon, sûrement qu’après un mois de manifs plan-plan t’as eu envie d’un peu de changement puisque tu t’es pointé-e à la Nuit Debout. T’as eu la chance de voir un film chiant et d’admirer la chorégraphie millimétrée des mêmes épouvantails de la politique (UNEF, SUD, CGT, RESF, FdG, NPA… mais en civil alors ça va) destinée à finir d’annihiler les dernières envies de faire quelque chose de différent, hors du cadre. Ensuite, si tu n’es pas allé-e te bourrer la gueule autour du feu, tu t’es peut-être assis-e pour participer aux groupes de discussion. Tu as alors dû ressentir l’extase de la communion dans l’unité, dans la convergence des luttes, un espace où semblent pouvoir cohabiter les intérêts les plus divers. De l’augmentation des salaires à la création d’un état palestinien en passant par du bio dans « nos » cantines et une place en foyer pour les mineurs sans papier : on dirait que tout se vaut, que peu importe « l’objet » de la lutte tant qu’elle est menée ensemble et qu’elle ne remet pas en cause l’ordre établi. Donc, comme il est impensable de se questionner sur le pourquoi, qu’il est évident pour tout le monde que « si on est là on est tous d’accord », on passe directement au comment. Tu as alors assisté à des débats délirants sur les meilleurs moyens de faire grossir le mouvement, à grand coup de carnaval et de stand d’info dans les quartiers populaires. Ces quartiers où l’on ne défile pas car on y passe pour les guignols qu’on est.

J’sais pas toi, mais moi ça me laisse sur le cul ! Qu’est-ce qui fait qu’un si grand nombre de personnes en arrive à reproduire à l’infini ces mêmes schémas, à réutiliser ces mêmes outils discount ? A recracher les mêmes contestations aimablement prémâchées p

les centrales syndicales et les mouvements citoyens afin d’en ôter tout le potentiel créatif, libérateur… donc subversif ?

Il faut quand même avoir une vision sacrément étroite pour considérer qu’un changement de plus dans le code du travail a une réelle importance. Pourtant, il suffit d’un pas de côté pour avoir une vue d’ensemble, remettre un peu les choses en perspective et se rendre compte que cette loi n’est qu’une microscopique partie d’un tout. Il suffit d’un pas de côté pour réaliser que l’idée même de travailler pour gagner sa vie est à vomir ; que confier à d’autres le pouvoir de décider de comment je mène ma vie est une aberration ; que se conformer à des normes pour se sentir le droit d’exister parmi les autres est asphyxiant ; que fuir la mort et rester bloqué à une frontière est insupportable… On vit dans un monde de merde, t’as remarqué ? Et c’est pas une fatalité ! Ce pas de côté permet aussi d’imaginer tout un tas de manières de sortir de leurs revendications et de leur non-violence qui nous neutralisent[1].

Par exemple, pendant que tu chantais « ni amendable, ni négociable… » le 9 mars, une trentaine de personnes saccageaient l’université de Bordeaux où on pouvait lire entre autres « On ne veut rien, nous prenons, pillons, volons tout ». Le 25 mars, tandis que tu te remettais d’une nouvelle procession à Clermont, plusieurs centaines de personnes partaient en manifs sauvages à Paris, attaquaient deux commissariats et pillaient deux supermarchés, redistribuant la bouffe au campement de migrant-e-s situé juste à côté. Alors que tu buvais ton vin rouge place de Jaude sous le barnum de la CGT le 9 avril[2], à Paris une semaine avant les vitres de leur local du 20e arrondissement volaient joyeusement en éclats à l’initiative d’individus autodésignés « travailleurs de la nuit (non syndiqués) », désignant les syndicats comme « des amis utiles des patrons et des flics. Nos ennemis »[3].

Faire un pas de côté, c’est commencer à sortir du rang. Et on est quelques un-e-s dans les parages à refuser d’y retourner.

Et que les enragé-e-s ouvrent le bal…

1 Enfin, ce pas de côté finit de faire le tri. Place de la République, quand la détermination de certain-e-s devient incontrôlable, des « représentants » de #nuitdebout n’hésitent pas à appeler les keufs et félicitent ensuite leur savoir-faire.
2 Tu te rappelles peut-être qu’il y a deux ans et demi, cette même CGT avait bien aidé la police à venir défoncer le campement – permanent et non-négocié celui-là – qu’occupaient migrant-e-s et personnes solidaires.
3 Faut dire aussi que l’après-midi même, la CGT avait encore (et encore…) balancé des lycéen-ne-s aux keufs.

A toi qui passes ta nuit debout
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