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Publié par Patrick Granet

En ce quatrième mois de mouvement social cristallisé autour du retrait de la loi travail, de par la présence d’un million de personnes dans la rue à la manifestation nationale centralisée à Paris et de 300 000 personnes en province, le 14 juin 2016 marque la journée de la plus forte mobilisation : dans la rue, dans la grève, dans la solidarité internationale. Ce jour a été celui de l’affrontement. Un affrontement général. Avec la police, avec l’Etat, avec la justice de classe, avec la répression médiatique et judiciaire, avec la vindicte patronale, avec le mépris de classe, avec la fatalité et la résignation, avec notre condition prolétaire, avec notre atomisation sociale, avec nos difficultés à maintenir la bataille dans nos boîtes.

Notre force et notre courage collectifs se sont vus déployés. Nous nous sommes démontrés notre capacité à défier la logique de l’histoire et de la temporalité capitaliste que la bourgeoisie veut nous imposer. Car le 14 juin n’est pas un « baroud d’honneur », il n’est pas « l’ultime pic » de mobilisation sociale, il est simultanément une menace pour la bourgeoisie et une promesse pour l’émancipation sociale de tou.te.s : une dernière sommation, notre dernière sommation. Et simultanément un début, notre propre début. Le 14 juin est l’aboutissement de quatre mois de mouvement social qui a connu différentes phases spécifiques : le mouvement de jeunesse étudiant.e et lycéen.ne, la tentative « Nuit Debout », les grèves intermittentes jusqu’à la grève reconductible et la paralysie de secteurs entiers, hautement stratégiques, les actions de blocage tactique de l’économie, les manifestations mensuelles nationales-interpros et les manifestations hebdomadaires des précaires de tout horizon souvent suivies par de nombreuses fédérations syndicales locales, et à présent la manifestation nationale dans la capitale. Il n’y a pas de raison de s’arrêter, il n’y a que des raisons d’intensifier encore notre force en marche. C’est ce que le gouvernement a compris, et c’est pour cela qu’il ose appeler la CGT à ne plus organiser de manifestations dans Paris et de menacer d’interdire toute manifestation sur l’ensemble du territoire. Après les interdictions individuelles de manifester pour le 14 juin, ayant ciblé au moins 130 personnes en France, l’Etat se voit désormais contraint de menacer d’une interdiction générale et stricte. Voilà sa sommation. Car les fanions et paillettes de l’Euro 2016 de football, avec son énorme dispositif spectaculaire-marchand, n’auront pas suffi à enrayer la combativité des grèves et des luttes. C’est en cela que le 14 juin sonne et résonne comme notre dernière sommation et notre propre naissance.

Si le cortège offensif n’est pas parvenu à déborder l’énorme dispositif répressif qui encadrait hermétiquement le parcours établi, l’Etat est conscient qu’il s’en est fallu de peu pour que le « cortège à mille têtes » se répande dans tout Paris et fasse sonner la cloche de la révolte générale. L’Etat et le patronat ont peur. Ils ne savent pas comment enrayer la naissance de cette force colossale qui ne cesse de se développer.D’où la férocité de la répression, qui se veut leur dernière sommation. Mais quatre mois de crescendo répressif avec son cortège de blessé.e.s, de mutilé.e.s, d’incarcéré.e.s, de condamné.e.s, de calomnié.e.s, de gazé.e.s et matraqué.e.s, n’auront pas empêché la marée humaine de déferler sur Paris. Le ras le bol est devenu raz de marée et, comme la Seine, la solidarité offensive est sortie de son lit et a débordé dans la rue parisienne.

Tout le monde essaie de contenir le débordement. Trop tard, le 14 juin est le début de quelque chose de nouveau. A une restructuration du capital, le mouvement social répond par de nouveaux moyens de luttes, de nouvelles convergences. Outre les autonomes et révolutionnaires de tout horizon, le « cortège de tête » s’est vu considérablement renforcé par des milliers de syndicalistes de tout âge et de tous les secteurs de travail. Celleux-ci se sont solidarisé.e.s avec le cortège des insurgé.e.s et non celui des « casseurs ». Ce sont bien 10 000 personnes qui ont gonflé la force de frappe de celleux qui refusent de défiler au pas et qui s’est déployée dans ce qui est devenu le « cortège à mille têtes ». Tous les stigmates et attributs de classe volent en éclat. Voilà notre force, une brèche ouverte sur un inconnu, une brèche dans laquelle nous choisissons de nous engager. Et cette force est aussi le piège dans lequel toutes les sentinelles de leur monde s’enlisent, Phillipe Martinez y compris, lui qui, sur France2 le soir même, a avoué ne rien comprendre à ce qui est en train de se passer, être acculé au bout de son rôle et de sa fonction de dernier gardien. Face à l’évidence collective. Car il n’y a pas de casseurs, il n’y a que des insurgé.e.s qui se battent collectivement pour leur dignité. Nous en sommes et les témoins et les artisans. Si la masse se suit elle-même, la rue est toujours en avance sur les idées, et personne ne peut cerner, délimiter ni saisir ce qui se passe.

La loi travail n’est pas que la loi travail. Elle marque la nouvelle étape d’un processus permanent d’agressivité capitaliste. Cette étape désigne l’attaque la plus violente menée contre nos droits sociaux depuis l’après-guerre. La résistance à la loi travail devient et doit être la nouvelle étape du processus constant de résistance sociale à ce rouleau compresseur qu’est le capital. Et cette étape devient et doit être la contre-attaque la plus offensive et efficace pour l’émancipation sociale jamais menée contre le capital. Dans leur société capitaliste, nous sommes réduits à produire, transporter, entretenir, vendre, servir ou enseigner des marchandises ; au service des riches qui en tirent profit. Car les marchandises ne sont rien d’autre que la condition même du profit. Et le profit n’est rien d’autre que la confiscation de notre intelligence collective à travailler par nous-mêmes nos richesses sociales. Résister à et vaincre la loi travail, c’est résister à et vaincre tout ce qui la rend possible.

En cela, à travers le 14 juin, c’est tout le mouvement social du printemps 2016 qui est la démonstration d’un nouvel élan de force(s) émancipatrice(s).

Si l’Etat applique sa menace d’interdiction stricte et généralisée des manifestations sur l’ensemble du pays, s’il interdit les grèves par les réquisitions, et s’il impose sa loi travail d’une main de fer, nous appliquerons notre promesse : celle d’assumer notre radicalité. Nous ferons de l’auto-organisation dans la lutte non pas l’exception au quotidien mais notre vie même qui dépassera et surpassera ce quotidien. Nous nous installerons dans la grève. Nous nous installerons dans le débordement de leur monde et de sa logique. Car cette radicalité est celle de notre dignité. Par notre dignité collective en action, nous ne serons non pas engrève du travail mais la grève illimitée de leur monde pour le déploiement du nôtre. Et ce mouvement social ne cesse de démontrer sa capacité à développer ses propres structures sociales autonomes : réseau de Défense Collective, Legal Team, caisses de grève à échelles nationale et régionale, Medical Team, Maisons du Peuple, radios de lutte, auto-médias, Assemblées Générales inter-luttes, convergence des grèves et des pratiques de lutte, occupations des places et des lieux de travail, actions interpros de blocage, etc. Autrement dit, la capacité à l’autodéfense contre leurs appareils de domination et d’exploitation, d’où émane déjà notre contre-offensive.

Après des décennies d’écrasement et de mépris, nous retrouvons confiance en notre propre force. En cela, nous avons déjà gagné.

Nous sommes notre propre commencement, nous sommes notre propre monde : 1789 était leur révolution , la nôtre sera celle de tou.te.s.

Nous les assaillirons.

– Mouvement Anarchiste Révolutionnaire.

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