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Publié par Denis

Les plaisirs populaires de Montmartre

L’historien Louis Chevalier permet de penser l’urbanisme et la criminalité. Il mêle sociologie et littérature pour nourrir ses brillantes descriptions historiques. Il reste connu pour son livre Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris. Il évoque le crime comme un fait social. Un autre de ses livres percutants, Montmartre du plaisir et du crime, est à nouveau publié. Ce texte date de 1980.

Louis Chevalier compare Montmartre à Chicago. Ces deux espaces urbains permettent de côtoyer le crime et le plaisir, la pègre et la prostitution. Louis Chevalier décrit surtout les plaisirs sensuels qui baignent à Montmartre. La pluie, l’odeur, la lumière et l’ombre installent une ambiance spécifique. L’alcool, la fête et le plaisir sexuel alimentent cette sensualité urbaine.

Les romans de Balzac offrent une description de Paris dans la première moitié du XIXe siècle. Ces récits montrent souvent la face sombre et inquiétante des plaisirs parisiens. « Si, dans la description du plaisir pour le plaisir, la gaieté est de rigueur jusqu’à en être lugubre, le plaisir dans la ville est, la plupart du temps, sinistre jusqu’à en être risible », observe Louis Chevalier.

La recherche du plaisir permet surtout aux différentes classes sociales de se rencontrer. La bourgeoisie fréquente alors les quartiers populaires. « Mais quelle saveur ont les musculatures des faubourgs et des Halles pour les grandes dames aux maris trop âgés, aux amants trop distingués et, on ne sait pourquoi, constamment épuisés, alors qu’elles sont fraîches, reposées, piaffantes ! », décrit Louis Chevalier. Le désir atténue la distance sociale. Montmartre abrite également toute une bohème artistique. Des hôtels particuliers se construisent. « Leur présence attire les écrivains, les peintres, les sculpteurs, les gens de plaisir », décrit Louis Chevalier. Tout le romantisme s’installe à Montmartre.

Pendant le Second Empire, les musiciens rejoignent les écrivains et les peintres. Trois romans illustrent cette période : Sapho, L’assommoir et Nana. La prostitution change de visage. Elle n’est plus associée à la misère et à la saleté. Elle incarne désormais la beauté et l’élégance. C’est « la coquetterie, la paresse, la gourmandise – et le reste », qui sont associées à la prostitution selon Alfred Delvau. Elle rentre dans le beau monde du Second Empire.

Montmartre devient un des lieux qui incarnent la révolte de la Commune en 1871. C’est près des cabarets que l’insurrection commence, mais aussi qu’elle s’achève brutalement. « Les décors de fête et de fête vulgaire ou grossière deviennent des décors d’histoire. Le plaisir fait place à la tragédie », analyse Louis Chevalier. Ce sont les romans et les articles de Jules Vallès qui permettent de décrire le mieux l’épisode de la Commune. L’écrivain insiste sur le quartier de Belleville, mais il évoque également Montmartre.

Si Zola décrit un bas peuple laid et crasseux, Vallès évoque la beauté des classes populaire. « Ce qui pour d’autres est laideur devient pour lui beauté. Quel contraste entre ces brutes épileptiques et dégénérées, pourries jusqu’à la moelle, que nous décrivent les "honnêtes gens" au lendemain des évènements et les combattants magnifiques qu’il nous montre », souligne Louis Chevalier. Jules Vallès évoque les femmes et les enfants comme sujets politiques.

La Commune imprime un esprit de Montmartre, incarné par le rire des insurgés. Cette révolte influence également l’âme de Montmartre, avec ses chansons populaires. La musique accompagne l’histoire du Montmartre du plaisir, de l’amour et du crime. La Commune mêle la révolte à la fête. « La Commune est une fête. Davantage encore, elle est la fête par excellence et qui réunit en elle toutes les sortes de fêtes », souligne Louis Chevalier. La Commune comprend des parades, des saltimbanques, des chants, et permet des rencontres.

Plaisirs et anarchie

Après l’insurrection, le plaisir à Montmartre devient plus intense, sauvage et enragé. Ce plaisir populaire « met un acharnement, une fureur et aussi un mépris des convenances sociales, des précautions en usage, des apparences, une sorte d’ostentation, disons de gloire qui frappe les contemporains », analyse Louis Chevalier. La révolte s’accompagne de la jouissance. « Paris dont la population unit, comme jamais nul autre peuple, la passion de la jouissance à la passion de l’action historique », note Engels en 1848.

Le roman Bel-Ami décrit bien la société bourgeoise parisienne. Cette élite mondaine, parlementaire et financière, baigne dans le cynisme. Le roman évoque également l’amour qui n’est plus une fin, mais un simple moyen. « C’est, bien entendu, sur l’amour que la lecture de Bel-Ami et des travaux qui le concernent apportent le plus à cette description des migrations du plaisir », observe Louis Chevalier.

Montmartre devient le lieu des plaisirs parisiens et abrite les célèbres cabarets. Les Folies Bergères privilégient la suggestion. Le Moulin Rouge offre, exhibe, étale, dénude. Montmartre abrite également toute une pègre, souvent liée à la prostitution. Des rodeurs, des voyous et des souteneurs peuplent les rues. De nombreux faits divers s’observent avec des crimes amoureux ou crapuleux. Le Montmartre du plaisir et de la prostitution amène une face sombre du crime et de la violence.

Montmartre devient le repère des anarchistes. Dans les années 1890-1894, des attentats imposent une Terreur noire. L’implantation des anarchistes dans ce quartier peut s’expliquer. L’anniversaire de la Commune est célébré religieusement sur la Butte qui devient une patrie de révolte. Des étrangers s’installent également à Montmartre. « Des révolutionnaires qui n’imagineraient pas habiter ailleurs, et aussi des travailleurs, de cœur avec les premiers et révolutionnaires à leurs heures », décrit Louis Chevalier.

Les anarchistes sont également liés au milieu du crime. Ils attaquent la propriété privée et justifient le vol. Clément Duval et la bande de la panthère des Batignolles cambriolent les hôtels particuliers. Arsène Lupin incarne le personnage de l’anarchiste qui dépouille le monde des riches. Mais, plus généralement, l’ensemble du quartier baigne dans une influence libertaire. « L’anarchie montmartroise ? Tout Montmartre l’exprime et pas seulement le Montmartre de l’anarchie. Montmartre est un tout. On ne saurait isoler l’anarchie du reste », souligne Louis Chevalier.

Louis Chevalier propose une belle description de Montmartre et de son histoire. Ce quartier de Paris apparaît comme un décor de roman ou de cinéma. L’historien présente bien l’ambiance qui y règne entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Les bars, les cabarets, les hôtels particuliers révèlent ce mélange de pègre et de plaisir, de bourgeoisie et de classes populaires. Son livre mêle habillement la recherche historique et la littérature. Il s’appuie sur les descriptions des romans réalistes pour reconstituer toute une atmosphère disparue. Montmartre renvoie à un véritable imaginaire romanesque.

Louis Chevalier s’immerge dans les plaisirs d’un Paris underground. Loin des clichés pour touristes, il présente la vie quotidienne de Montmartre. Il mélange descriptions et anecdotes avec des récits issus de romans. Cette ambiance renvoie à un Paris populaire qui semble révolue. Le Montmartre des prolétaires ne doit pas être idéalisé. La pègre, le crime et la prostitution sont largement évoquées par Louis Chevalier. Mais ce Montmartre populaire renvoie aussi aux plaisirs des cafés, des cabarets, de la rue et des rencontres.

Louis Chevalier se penche davantage sur le Montmartre des cabarets que sur celui des barricades. La lutte des classes ne peut pas se réduire au seul épisode de la Commune de Paris. Louis Chevalier montre Montmartre comme un espace de rencontre entre les différentes classes sociales. Son analyse historique s’appuie sur une fine observation des catégories sociales. Mais il ne perçoit pas la lutte des classes qui traverse Paris et ses quartiers populaires. Le processus n’est sans doute pas encore visible à son époque.

Mais il manque dans ce livre une description de la conflictualité politique et sociale. L’embourgeoisement de Paris a éradiqué cette vie foisonnante et tout le bouillonnement artistique qui l’accompagne. C’est une petite bourgeoisie intellectuelle qui peuple désormais le Paris populaire. La joie de vivre des cafés est remplacée par l’ambiance guindée des bars à vin qui se veulent sophistiqués. Le conformisme, le tourisme et l’embourgeoisement ont transformé Montmartre en décor aseptisé pour cartes postales. Le livre de Louis Chevalier permet alors de faire revivre le Montmartre populaire, sa vie quotidienne et ses plaisirs.

Source : Louis Chevalier, Montmartre du plaisir et du crime, La Fabrique, 2016

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