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Publié par Patrick Granet

LE PLUS. Jeudi 28 avril, à Rennes, la manifestation contre la loi du Travail avait débuté dans le calme. Mais aux alentours de 13h30, des échauffourées ont éclaté à proximité de la place de la République. Un jeune homme de 20 ans a été atteint par un tir de flashball, il a perdu son œil gauche. Hugo Melchior, doctorant en histoire à Rennes 2, a assisté à la scène.

À Rennes, nous préparions la manifestation contre la loi du Travail depuis trois semaines. Elle s’est tenue jeudi 28 avril.

Nos banderoles étaient soignées, l’ambiance était dynamique et bon enfant. Je ne pensais pas que la journée se finirait par un drame.

Tout a débuté sans affrontement

À 11h, nous avons donc débuté ensemble notre marche, suivant un circuit traditionnel qui devait se finir au niveau de l’esplanade Charles-de-Gaulles. Je me trouvais avec les lycéens et autres étudiants en tête du cortège. Nous étions 10.000 manifestants.

Le dispositif de sécurité mis en place était très visible : forces de l’ordre omniprésentes, grilles anti-émeute, hélicoptères, impossibilité d’accéder à l’hyper centre, etc.

Contrairement aux débordements survenus le 9 avril dernier à Nantes, tout s’est passé sans le moindre problème. Durant ce premier cortège, il n’y a eu aucun affrontement.

Nous cherchions l’affrontement en connaissance de cause

Par la suite, nous étions quelques-uns à vouloir lancer un second cortège qui avait pour objectif de se rendre au cœur de la ville, citadelle ultra-sécurisée à laquelle les manifestants n’ont plus accès depuis plusieurs semaines.

Le but étant de dénoncer l’omniprésence des forces de l’ordre en centre-ville. Les manifestants doivent pouvoir manifester où ils le souhaitent. C’est notre droit.

Je ne le cache pas : les personnes qui ont participé à ce second mouvement cherchaient l’affrontement. Moi y compris. Mais tous, nous le faisions en connaissance de cause.

Jeunes, travailleurs précaires, nous étions environ 2.000 à participer à cette seconde vague de manifestation.

Le calme était retombé, quand nous avons entendu des tirs

Nous avons donc laissé le gros des manifestants derrière nous, place de la République, puis nous nous sommes dirigés vers la rue Jean Jaurès. Nous avons alors jeté des projectiles sur les forces de l’ordre, qui ont répondu par des tirs de gaz lacrymogène.

Au bout de 15 minutes, au niveau du quai Chateaubriand, une géante charge d’environ 50 policiers a été lancée. L’objectif étant de nous disperser.

Avec environ 200 personnes, nous nous sommes alors retrouvés sur l’autre rive de la Vilaine, sur le quai Emile Zola.

Pendant quelques instants, la pression est retombée. Les gens se sont repliés et ont cessé toute violence. Nous étions à environ 40 mètres des forces de l’ordre, toujours sur l’autre rive. Le calme était revenu, quand soudain nous avons entendu des tirs.

« Il y a un blessé. »

Immédiatement, paniqués, les gens ont commencé à crier :

« Baissez-vous, ils nous tirent dessus avec des flashballs ! »

Les corps se sont baissés. Quelques secondes plus tard, j’ai entendu une personne hurler :

« Il y a un blessé ! »

J’étais à une quinzaine de mètres lorsque Jean-François Martin a été blessé. Sur le coup, nous pensions que c’était sa jambe, mais en m’approchant de lui, j’ai vite compris que son visage avait été touché. Il perdait beaucoup de sang, son œil était en bouillie. J’ai préféré tourner la tête.

Heureusement, les collègues de l’équipe médicale sont venus rapidement l’aider. Avec des compresses, ils ont essayé de stopper l’hémorragie. Ce jeune étudiant de L3 géographie a finalement été évacué par les pompiers.

La manifestation a continué, nous avons essuyé de nouveaux tirs. Certaines balles frôlaient nos têtes. Par chance, il n’y a pas eu d’autres blessés liés aux tirs de flashball, mais les organisateurs de la manifestation parlent de 38 blessés. Aux alentours de 17 heures, nous nous sommes dispersés. Au final, 18 personnes ont été interpellées.

La police ne peut pas s’en sortir en tout impunité

Nous venons d’en avoir la confirmation, le jeune a perdu son œil gauche. Le policier qui a osé tirer sur Jean-François n’est ni plus ni moins qu’une ordure. Pourquoi ces tirs de flashballs ? À ce moment-là, nous n’étions pas une menace.

Viser la tête avec un fusil chargé de flashballs – projectile pouvant atteindre les 220 km/h – est un acte illégal. En 2007, un autre jeune homme avait été mutilé dans des circonstances similaires.

J’espère sincèrement que les parents de Jean-François saisiront la justice : la police ne peut pas s’en sortir en tout impunité. Nous avons été tirés comme des lapins. Les forces de l’ordre ont agi délibérément, elles savaient qu’il risquerait d’y avoir des blessés graves.

Aujourd’hui, nous voulons réagir collectivement. Nous organisions un rassemblement à 17h ce vendredi pour apporter notre soutien à la famille de la victime et dénoncer ces répressions policières mortifères. Nous sommes tous choqués, écœurés, en colère. Ce drame génère beaucoup d’abattement.

Le policier a fait un choix, celui de tirer. Je suis certain que si tel n’avait pas été le cas, Jean-François aurait toujours son œil.

Hugo Melchior

Propos recueillis par Louise Auvitu

P.-S.

* Publié le 29-04-2016 à 17h36 - Modifié à 17h41 :
http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1509424-loi-travail-un-manifestant-perd-son-oeil-la-police-nous-a-tire-comme-des-lapins.html

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