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Publié par Patrick Granet

Même si la mobilisation contre la loi Travail a débuté le 9 mars, la CGT elle, ne comptait pas vraiment s’activer avant le 31 mars. Date décidée depuis la fin du mois de février et annoncée partout. Comme d’hab la CGT entend contrôler la mobilisation. Sa position dans les négociations avec le gouvernement en dépend. Pour le moment, les premières initiatives autonomes n’ont pas fait dérailler le train-train. Malgré les premières occupations, les manifestations sauvages, les actions de blocages et les assemblées de lutte, la grève n’a pas encore pris une tournure reconductible. La CGT, de son côté, a commencé à montrer à qui en doutait encore le rôle qu’elle entend jouer dans la mobilisation : maintenir l’ordre et contenir tout ce qui compte la déborder.

La réussite de la grève du 9 mars, la CGT n’y était pas pour grand chose

Si la CGT a fini par appeler à se joindre à la mobilisation du 9 mars, elle est loin d’en être à l’origine. Il s’agissait en fait d’un appel lancé le 23 février sur les réseaux sociaux « par des salariés, des hommes et des femmes, sans l’appui d’aucune organisation. » Cet appel posait d’emblée l’idée de la nécessité de continuer après le 9 mars avec ou sans l’aval des directions syndicales. La CGT a sûrement flippé un peu qu’une mobilisation parte sans elle. Des syndicats de base, certaines fédérations ainsi que des Unions Départementales, s’étaient très vite joints à cet appel, bien décidés à s’affranchir du calendrier frileux de leur direction qui ne prévoyaient concrètement rien avant plus d’un mois, le 31 mars.

Face à la popularité de cet appel issu des réseaux sociaux, la CGT s’est résolue une semaine après, avec les orgas de jeunesses social-démocrates (UNEF & Co), à appeler à rejoindre les manifestations prévues. L’envie de ne pas être pris de court par sa base et par des initiatives autonomes ? Sans aucun doute. D’autant que ce 9 mars, les cheminots appelaient aussi à la grève et, bien que ce fut sur des mots d’ordre catégoriels, cela laissait planer de possibles jonctions.

La suite est connue : cette journée a été plutôt réussie1. De nombreux grévistes partout en France, des lycées bloqués, près de 500 000 manifestants. Il faut chercher quelques années en arrière dans sa mémoire militante pour retrouver autant de monde dans la rue. Le tout sans que les centrales syndicales y soient pour grand-chose. Interrogé par la presse, le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez y vit alors un « bon tremplin pour les futures mobilisations», sous-entendu celles que la CGT appellera. La CGT tente alors de sauver les apparences en s’attribuant les lauriers de cette réussite, mais sait déjà qu’elle va devoir serrer la vis jusqu’au 31 mars. Et en s’attachant à neutraliser toute contestation en-dehors de ses directives, elle ne fait pas autre chose qu’être dans son rôle.

La CGT ne veut pas en découdre c’est son rôle historique

Il n’y a là aucune surprise. La CGT ne trahit pas plus que d’habitude. Sans naïveté, on aurait pu penser qu’elle se sente portée par le petit élan du 9 mars. Après tout, la loi Travail met aussi en jeu la capacité de la CGT à défendre les salariés face aux agressions patronales. Mais non, hors du 31 mars pour le moment, point de salut, ni de perspectives. Et ne parlons surtout pas d’une reconduction de la grève.

La CGT semble persuadée qu’une fois la loi El-Khomri en vigueur, elle ne s’en trouvera pas plus affaiblie dans le rapport de force. Persuadée qu’elle est assez forte localement pour peser dans les négociations d’entreprise. Se trompe-t-elle ou ment-elle aux prolétaires ? Ni l’un ni l’autre. Ce qui est important pour elle c’est de confirmer sa place de partenaire privilégié dans le dialogue social avec la bourgeoisie, patrons et gouvernants. Et c’est vrai que localement, il reste encore des boîtes où elle est solidement installée dans ce rôle.

La CGT cherche au maximum à éviter d’en découdre. Et chaque journée de mobilisation et de grève ces dernières semaines n’ont été utilisées que pour renforcer sa position dans de futures négociations, qui s’ouvriront probablement après le 31 mars. Il n’y qu’à lire le communiqué de l’intersyndicale après la journée du 24 mars2 qui exhorte le gouvernement à les recevoir. Exhortation en guise d’énième appel à esquiver une grève dure.

Car si la CGT est officiellement pour le retrait de la loi, son objectif reste la table des négociations. Elle n’a jamais dit qu’elle refusait de négocier, ce qui serait un « minimum syndical ». Or quand on est pour le retrait d’un projet de loi, qui y a-t-il à négocier ? A priori rien… à moins qu’on veuille la mettre à l’envers à tout le monde si le gouvernement en venait de nouveau à lacher les deux trois miettes qu’il lui reste en poche.

Petit caillou dans la chaussure de la CGT, c’est que le retrait de la loi Travail qu’elle prétend vouloir, seule une lutte très dure et rupturiste est à même de l’obtenir. Une lutte qui de fait balayerait aussi la CGT sur son passage, car si elle est en mesure d’obtenir ce recul, alors c’est assuremment qu’elle peut gagner beaucoup mieux. Alors, une des dernières marges de manœuvre de la CGT est de contrôler que ce qui se passe au sein de la mobilisation ne lui échappe pas. Et si à un moment donné la lutte contre la loi Travail en venait à prendre une dimension insurrectionnelle, elle négocierait une sortie de grève comme elle s’en est rendue coutumière dans l’histoire, et chercherait à réprimer des manifestants au passage.

Parmi les prolétaires engagés dans la mobilisation contre cette loi, beaucoup ne sont pas surpris par cette attitude qui n’est pas inédite. Pour tous les autres, il n’est jamais trop tard.

« Quand j’entends lutte des classes, je sors mon service d’ordre »

Avec ces appels sporadiques à la grève, la CGT a montré à tout le monde qu’elle ne ferait rien avant le 31. Et qu’elle n’avait pas non plus l’intention de se dépêcher de faire quelque chose après. Même si jusqu’à présent, du monde est descendu dans la rue et un certain nombre de salariés se sont mis en grève, elle s’est bien employée à ce que ces journées ne sortent pas du cadre du défilé ronronnant. Heureusement, quelques milliers de lycéens ont donné du peps à tout ça, démontrant par la même occasion que tout n’est pas verrouillé, même si le Service d’ordre (S.O.) de la CGT se tient prêt.

En attendant, la seule chose que la CGT essaye d’occuper c’est l’espace médiatique, et c’est pour y répéter qu’elle gère la situation. Pour ce faire, elle n’a pas hésité montrer les dents dans la rue contre des manifestants trop turbulents à leur goût, lors des journées du 17 mars et du 24 mars3. L’intervention du syndicat ces deux journées, malgré de beaux blocages (port du Havre, rocade de Toulouse…), a surtout consisté à « encadrer » les lycéens, éviter les débordements, traquer les « casseurs », bref effectuer sans rechigner la sale besogne des condés.

Jusqu’ici la CGT a passé ces trois semaines sans trop de frayeur. En mettant tous ses œufs dans le panier du 31 mars, elle sait qu’elle va devoir affronter une partie des grévistes et des manifestants qui ne veulent pas s’arrêter et qui n’acceptent plus d’être baladés par une direction qui freine des quatre fers. Au vu de l’attitude de la CGT depuis les premières manifestations, il est illusoire de penser qu’au soir du 31 mars elle appellera les travailleurs à ne pas retourner bosser le lendemain, à occuper leur lieux de travail ou autre. Il y a fort à parier qu’elle s’opposera classiquement à tout durcissement du mouvement.

Pour les grévistes et les prolétaires en lutte, le rapport de force est donc aussi à envisager sous cet angle. Non pas pour pousser la CGT à durcir un mouvement qu’elle entrave, mais pour se libérer de son étreinte. Pour s’organiser sans elle et se lancer dans une grève dont personne n’a déjà programmé la fin.

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Notes:

1 Relire sur 19h17, la petite comparaison entre la journée du 9 mars et le mouvement CPE.

2 Communiqué de l’intersyndicale du 24 mars qui demande au gouvernement de la « recevoir pour prendre en compte leurs revendications et les mobilisations massives et répétées. »

3 Lire Cette CGT n’est pas la mien

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