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Publié par Patrick Granet

Les attentats de Bruxelles ont ravivé les peurs en Europe et aussi les fantasmes sur les communautés musulmanes, sur les territoires de non-droit, sur la pratique de la religion. Mais qui sont au juste les Belges musulmans ?

dynamique et le fait que la structuration d’une communauté ne puisse se faire que dans une dialectique en réaction à un « Autre », en l’occurrence ici la population majoritaire non musulmane. Par ailleurs, faire du communautarisme un élément du basculement dans l’idéologie djihadistesemble une erreur d’analyse, car ce n’est pas le « trop d’identité » qui en constitue un déclencheur mais le manque, l’ambivalence identitaire entretenue depuis plus de vingt ans par un débat public extrêmement polarisé sur la place de l’islam. C’est notamment ce « trop d’identité » qui semble expliquer qu’en Belgique, très peu de Belgo-Turcs font partie de cette dynamique, l’identité nationale, parfois nationaliste, semblant faire barrage aux discours des recruteurs.

UNE PRATIQUE PLUS FORTE MAIS PLUS INDIVIDUELLE

Une récente étude quantitative6 a relevé que les valeurs politiques telles que l’attachement au régime démocratique, la séparation des Églises et de l’État ou la liberté d’expression sont très largement partagées au sein des populations musulmanes. En revanche, le conservatisme moral est toujours présent et s’affirme sur les questions de sexualité (homosexualité, sexualité avant le mariage) et d’éthique de la vie (euthanasie, avortement).

La même étude a aussi mis en évidence la pluralité des appartenances à l’islam, à savoir l’existence de trois profils de croyants : ceux qui ne pratiquent pas du tout ou très peu — ils sont minoritaires, environ 10 % —, ceux qui pratiquent beaucoup et ceux qui « bricolent », un terme qui provient de la sociologie des religions et qui montre que les croyants tendent à construire une pratique « à la carte ». Concrètement, cela veut dire que toutes les personnes qui disent prier tous les jours ne vont pas à la mosquée régulièrement, ou que les personnes qui disent pratiquer le jeûne du mois de ramadan consommeront quand même de l’alcool. Ou encore que les personnes qui mangent « halal » ne prient pas régulièrement.

Cette construction de la religiosité par rapport à son emploi du temps et à son propre rapport à Dieu est une construction très moderne et très individualiste. De plus, deux autres résultats de l’étude, faisant apparaître une approche individualiste de la religion — à savoir la lecture, et le fait que les imams et les prédicateurs n’interviennent que très peu dans la construction de la foi des répondants — tendent à postuler la sécularisation progressive de l’identité musulmane en Belgique.

La sécularisation doit être définie comme la conjonction de la faible influence de la mosquée comme institution religieuse sur la construction de la foi et l’individualisation du croire, et non comme la disparition du religieux ou son renvoi dans la sphère privée. Nous sommes même plutôt dans une période contradictoire où cette sécularisation de l’identité musulmane va de pair avec un affichage public plus visible car elle est liée à un mécanisme (de défense) identitaire proche du retournement du stigmate de Goffman. Le stigmate est « un attribut qui jette un discrédit profond sur celui qui le porte »7. C’est le jugement négatif, le préjugé porté sur un attribut ou une caractéristique d’un individu (religion, couleur de peau, ethnie, orientation sexuelle, sexe, âge...) qui place l’individu dans un groupe stigmatisé et discriminé. Dans un processus de retournement, le stigmate peut devenir un moyen de communication, de revendications, d’action. Il est alors revendiqué par le stigmatisé comme caractéristique première de son identité. C’est le sens par exemple du mouvement des Indigènes de la République en France ou du slogan « Black is beautiful » des mouvements afro-américains. Car cela est également apparu de manière très forte dans cette enquête : il existe un lien évident entre le sentiment de discrimination, par nature subjectif, et une religiosité plus forte.

Enfin, cette enquête montre, bien loin des représentations collectives courantes, que la pratique religieuse n’a pas d’impact sur ce que l’on nomme communément « l’intégration » : les personnes qui pratiquent plus ne sont pas moins démocrates, ne se sentent pas moins Belges, ne sont pas moins insérées sur le marché de l’emploi et ne participent pas moins politiquement parlant.

Par conséquent, si les attentats mettent un coup de projecteur sur le salafisme, présent via différents types d’institutions et de financement, celui-ci ne doit pas constituer l’arbre cachant la forêt de dynamiques internes aux populations musulmanes, parfois convergentes, parfois divergentes. L’une de ces dynamiques semble être la sécularisation de la croyance et des pratiques qui se développe, contre les vents de la construction médiatique d’un « problème musulman »8 et les marées de méfiance des pouvoirs publics.

CORINNE TORREKENS

1Lire l’entretien de Nicolas Truong avec Pierre Vermeren, Le Monde, 23 mars 2016.

2Élise Massicard, « La communauté revendiquée »,Labyrinthe, n° 21, 2005. — p. 103-109.

3Marie Gathon, « Il y a moins de musulmans en Europe que ce que pense la population », Le Vif L’Express, 19 janvier 2015.

4Entre autres, voir les actes du colloque « Une majorité musulmane en 2030 : comment nous préparer à mieux vivre ensemble ? » organisé en 2010 par l’ASBL La pensée et les hommes à l’université libre de Bruxelles ; Stéphane Kovacs,« L’islam, première religion à Bruxelles dans vingt ans », Le Figaro, 21 mars 2008.

5Ural Manço « La présence musulmane en Belgique : dimensions historique, démographique et économique », dans Ural Manço (sous la direction de), Voix et voies musulmanes de Belgique,Bruxelles, facultés universitaires Saint-Louis, 2000.

6Corinne Torrekens et Ilke Adam, Belgo-Marocains, Belgo-Turcs : (auto)portrait de nos concitoyens, Fondation Roi Baudouin, 2015.

7Erving Goffman, Stigmate, Minuit, 1975.

8Julien Beaugé et Abdellali Hajjat, « Élites françaises et construction du “problème musulman”. Le cas du haut conseil à l’intégration (1989-2012) »,Sociologie, 1 (5), 2014. — p. 31-59.

CORINNE TORREKENS

Docteure en sciences politiques et sociales, chercheure DiverCity/Université libre de Bruxelles.

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