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Publié par Patrick Granet

« La vie d'un entrepreneur est souvent plus dure que celle d'un salarié ».

Emmanuel Mac(r)on, humaniste du début du XXIe siècle.

« Fin de la pause ! »

Est-ce que j'ai entendu ces mots ? J'ouvre les yeux. J'émerge doucement. Tout ce blanc. La réalité revient à moi. Revient en moi. Un coup d’œil à droite. Un coup d’œil à gauche. Sortant comme moi de leur léthargie, les autres s'animent. L'un est assis et regarde autour de lui, l'air hagard. Un autre se relève en maugréant. Un troisième boit à sa gourde de métal.

Est-ce que j'ai entendu ces mots ? Je ne sais pas. D'habitude, je les entends c'est sûr, je ne dors pas. Aujourd'hui, pour la première fois j'ai sombré dans le sommeil. Trente secondes ? Dix minutes ? J'en sais rien. Peu importe, faut s'y remettre.

Nous sommes dix, ressemblants, indifférenciés. Dix fantômes, combinaisons blanches, bottes blanches, casques blancs, fondus dans le blanc de ces montagnes de sucre. Fantômes silencieux. Les bruits sont étouffés. Les coups de pioche dans les blocs de sucre font un ploc mat et lointain. Le mec à côté, s'il parle normalement, j'entends pas. Au reste, personne ne parle, ou si peu. De loin en loin, sporadiquement, des paroles déformées, des mots incompréhensibles m'arrivent. Mais d'où ? Les sons tournent et courent le long des épais murs de béton. Presqu'autant que le boulot, c'est s'arracher à cette atmosphère cotonneuse, étouffée, étouffante, qui est dur.

Je suis à l'intérieur d'un cylindre de 30 mètres de diamètre sur 54 mètres de hauteur. En plein milieu, une colonne d'environ 4 mètres d'épaisseur qui monte là-haut soutenir le toit. Le tout en béton peint de couleur bleu pâle. La lumière blafarde de deux énormes lampes achève de lisser les velléités de contrastes. Au fond de ce cylindre, sur une hauteur variant de 10 à 15 mètres, restent 5000 tonnes de sucre. Il est sensé s'écouler par gravité, au gré des besoins du conditionnement. Devrait sagement glisser par les trémies, sortes d'entonnoirs moulés dans l'épaisseur du sol, pour être emmené vers son destin de sucre. Mais celui-là, il ne veut pas finir en petit morceaux dans ton café, ou fondu dans une confiture de grand-mère, ou complice de l'impérialisme américain, délayé dans du coca-cola. Il renâcle. S'agrège. Colmate. Résiste. La force de l'inertie.

Heureusement, les responsables de la sucrerie, qui sont des humanistes, ne veulent pas te priver de sucre dans ton café. Ne veulent pas empêcher ta grand-mère de confectionner ses confitures, seul lien qui la retient à ce peu de vie qui lui reste à vivre. Alors ils envoient au fond du silo une poignée de fantômes tout blancs mater le sucre récalcitrant, à coups de pioche et de pelle.

Mais comment on entre, là-dedans ?

Il existe bien deux trappes d'accès, percées dans les épaisses parois. Seulement, elles sont situées à 1 mètre et 7 mètres du fond. C'est à dire ensevelies par le sucre restant. Ultime solution, passer par le haut. En effet, au sommet du silo, disposées en cercle, se trouvent une vingtaine d'ouvertures, pour le remplissage. Ce sont des trous d'une cinquantaine de centimètres de diamètre. Ils deviendront « trous d'homme ».

L'affaire est simple.

On attache deux cordes, une de travail, une de sécu, aux fixations scellées dans le mur, on fait passer les cordes dans le trou d'homme, on veille à ce qu'elles descendent bien jusqu'en bas. Cordiste, c'est notre boulot. On a le baudrier. Mousquetonné au baudrier, le descendeur. Une fois la corde correctement enfilée dans le descendeur, y a plus qu'à se laisser glisser jusqu'en bas. Un matin, à ce moment précis, un ancien me regardant opérer me dit : « Une année j'étais là à regarder un gars prêt à descendre, il avait mal fermé son descendeur. J'ai eu juste le temps de le rattraper par le baudrier. »

D'instinct, je vérifie mon descendeur, mon système anti-chute sur la corde de sécu, puis les 50 mètres de vide sur lesquels je suis assis. Le système anti-chute empêcherait certes le vol plané fatal.

N'en resterait que le choc du « plomb », car on est arrêté net après quelques mètres, et le traumatisme d'avoir évité de peu de finir en crêpe. Bon, ceci dit, descendre ça va. C'est le côté fête foraine, spéléo, loisir. La remontée, j'y reviendrai.

D'en haut, par le trou, déjà, le spectacle est étonnant. La hauteur équivaut à un immeuble d'une vingtaine d'étages. On distingue mal ce qui nous attend. Du blanc. Se laissent deviner quelques creux, des bosses.

Arrivé en bas, c'est simplement surréaliste. Là, les reliefs se matérialisent. Et quels reliefs ! Devant nous, des montagnes de sucre. Il s'accumule davantage contre les parois humides, formant des pentes abruptes. On est écrasés par le volume formidable de ces 5000 tonnes. Éblouis par cette blancheur immaculée. Un temps déboussolés par le silence entêtant du lieu. Les cristaux brillent à la lumière pourtant lointaine des deux halogènes. On est au pôle Nord, en pleine Champagne !

Sur les parois, il reste des croûtes de sucre au formes aléatoires. On dirait vraiment des nuages blancs, sur le fond bleu. C'est dans ces nuages que je me perds, pendant les pauses. Allongé, bien calé sur ma dune, reposant pour un quart d'heure mes lombaires malmenées. Parfois, j'y vois une planisphère concave aux continents redessinés. Et je m'endors, hébété par la besogne.

Tu fabriques des cordes ?

C'est généralement la question qui suis ma réponse quand on me demande ce que je fais dans la vie. Sous-entendu, comme boulot. Non, je ne fabrique pas de cordes. Je les utilise. Pour le cordiste, la corde n'est pas une finalité, ce n'est qu'un moyen d'accès. Pour aller travailler dans les endroits difficilement ou peu accessibles. Cela quand les moyens traditionnels ne peuvent être mis en place, comme les échafaudages ou les nacelles. Selon les cas, on descend, pour travailler debout sur nos pieds, ou alors, le plus souvent, on bosse suspendus, quand la configuration l'impose.

C’est fou ce qu'il est possible de faire, au bout d'une corde d'un centimètre de diamètre. J'ai décalaminé des fours d'incinérateurs à la barre à mine, passé le nettoyeur haute pression à l'intérieur d'une cheminée de 80 mètres sur 1,5 mètre de diamètre (la plus grosse douche de ma vie), posé des adhésifs de signalisation sur des cuves de stockage, remplacé une descente de gouttière sur un bâtiment agricole, tapé au marteau piqueur, dé-jointoyé à la disqueuse, dépoussiéré des silos à grain, remplacé des vérins, posé des filets anti-pigeons sur une maison en ruine...

Pour moi, le plus intéressant, c'est la maçonnerie. Là, y a un savoir faire. Un avant, un après. Un résultat. Arriver sur l'immeuble, évaluer, optimiser les descentes, purger les épaufrures, les coffrer, maçonner, et pour finir, remettre en peinture. Voir un pignon ou une cheminée en briques pourris, faire sauter ce qui reste de joints, et les refaire à neuf. Même si les conditions de travail sont un peu sensibles. Faut faire gaffe de ne rien laisser tomber sur les verrières, sur les voitures en stationnement, sur les gens. On se trimballe une tonne de matos accroché au cul. Perforateur, marteau, planches, pied de biche, seau d'eau, seau de mortier, truelles, taloche...

En faisant attention de ne pas bousculer les jardinières de géranium suspendues aux balcons, de mettre les pieds sur les vitres, de ne pas couper la corde sur une arête vive en béton.

En industrie, les exigences sont autres. Combien de temps faudra bosser dans ces fours d'incinération de produits ultimes (solvants, graisses, huiles…) avant de choper un cancer ? Et de quoi ? Qui va me rembourser mes godasses qui ont fondu sur les parois de cet incinérateur mesurées à 220° ? Comment je descends de cette charpente chauffée à 50° par la canicule, à 20 mètres du sol, sans corde, puisque je suis accroché par des sangles (on appelle ça de l'artif) et que je suis dans un état de déshydratation tel que le moindre geste se transforme en crampe ?

C'est un boulot où on s'ennuie rarement.

Ambiance.

Avant d'arriver dans le fond idyllique du silo, il est des paysages moins enchanteurs à traverser. La grosse industrie ne réserve que très peu de parenthèses bucoliques. Ce chantier de désilage ayant lieu en avril, l'embauche se faisant à 5 heures (du matin), les débuts de journées sont froids et rêches. Dans les environs de Reims le gel est mordant pour qui vient de sortir du « lit » (sur ça aussi, je reviendrai). Oh la belle procession de gilets jaunes fluo et de casques qui serpente le long des 300 mètres qui séparent le parking de la sucrerie ! Des dos courbés, des mâchoires crispées, les mains dans les poches. La file se rétrécit au passage du tourniquet. Premier coup de badge. On est qu'à mi-parcours. Dans le noir, de hautes bâtisses à longer, de barbares structures métalliques au dessus de nos têtes. Et puis on entre dans un bâtiment rempli de machines hostiles, de cuves pansues. Par terre, des flaques. D'eau ? Plus loin, s'écoulent et vont se perdre dans des grilles d'égout, des ruisseaux aux reflets inquiétants. Accompagnant un jet de vapeur, un sifflement suraigu enfle à mesure qu'on avance. C'est intenable, je me bouche les oreilles. Au moins, ça réveille !

Après un dernier virage à droite, on sort du bâtiment.

Et tout à coup, il est là, le silo numéro 4.

Massif. Sombre. Menaçant.

Sinistre dans l'aube qui peine à venir. Ses vingt et quelques étages fièrement dressés. Gris de béton brut, de béton nu. Triste comme la tour Perret, comme Le Havre, comme tout ces lieux défigurés par la volonté d'une reconstruction hâtive, rapide, et bon marché.

On passe la porte métallique. Deuxième coup de badge. On est dans le ventre de la bête. J'inscris mon nom dans le registre. Pendant ces cinq semaines j'aurai le loisir de goûter à une vie de mannequin. Ça commence au rez de chaussée, où il faut enfiler blouse, charlotte et sur-chaussures.

Après quelques secondes de monte-charge, on enlève le tout arrivés en haut. Puis faut se dessaper, et y en a à enlever, c'est qu'il gèle sec dehors, pour enfiler la tenue de travail. Virginale la tenue : combinaison, bottes, charlotte, casque, le tout d'un blanc immaculé. Faudra tout enlever dans 3 heures à la coupure. Et remettre blouse, charlotte propre et sur-chaussures qu'on enlèvera une fois en bas. Et qu'on remettra une heure et demie plus tard en revenant du parking. Et qu'on enlèvera une fois parvenus en haut, pour enfiler la tenue de travail… et rebelote 3 heures après pour la fin de journée. Moi qui ai du mal à changer de fringues une fois par semaine…

Mais bon, c'est une question d'hygiène. Je me suis laissé dire que le sucre est un produit alimentaire.

Et que si jamais tu trouvais un petit bout de saloperie dans ton sucrier, tu serais capable de réclamer un remboursement, rapiat. D'ailleurs la prochaine fois que tu me croises, au lieu de faire la gueule, remercie-moi de consommer du sucre sain et propre. Exempt de tout corps étranger, à part peut-être un peu de sueur et de morve. T'inquiète, contrairement à du Mac-do, ça ne te tuera pas.

A la vérité, le sucre qu'on extrait part à la refonte. C'est à dire qu'il est transformé en sirop, et passe dans un carbo, grande cuve dans laquelle les impuretés restent en surface, et peuvent ainsi être séparées de la précieuse matière. Par ailleurs, les conditions d'accès sont assez drastiques : pas de montre, de bijou, d'objet en verre, de piercing, d'autocollant. Pas la moindre sorte d'adhésif susceptible de se détacher. On nous fait même enlever préventivement les étiquettes collées à l'intérieur des combinaisons.

Rassuré ?

Après l'effort, l'effort.

Le temps est rigoureusement découpé. Deux sessions de trois heures chacune, le maximum de temps autorisé en milieu confiné. Une pause d'un quart d'heure, au fond du silo nous est octroyée au milieu de chaque session. Durant ces trois heures, pas de pipi, pas de caca. Que de la pelle et de la pioche.

Le sucre, ça paraît sympa, à l'aune du kilo qu'on achète, sans y penser. Le sucre par paquets de 5000 tonnes, compacté, colmaté, rendu dur comme du ciment par l'humidité, ça devient hostile. La quantité en elle même est désespérante. Comment croire qu'on va réussir, à dix ou douze bonhommes, à faire sortir tout ça, à la force des bras ? Après des heures de pioche et de pelle, j'ai l'impression de n'avoir rien fait. La masse est toujours aussi innocemment blanche, aussi monstrueusement volumineuse, devant comme derrière, comme partout. Je n'ai pas l'impression d'avoir avancé. Je me demande si j'ai travaillé. Vouloir vider la mer, avec une petite cuillère, ou avec un seau, c'est une entreprise qui rend fou.

Pourtant, dans ma vie, j'ai pioché, j'ai creusé. Pour construire ma maison, j'en ai enlevé des tonnes de terre, de glaise bien collante. Me suis acharné sur les blocs rétifs d'anciennes fondations. Peiné à monter la brouette lourde comme un cheval mort, en équilibre sur un bastaing, pour la vider dans une remorque agricole. Aussi bien sous la pluie que dans le froid, quelquefois les deux. Toutefois, après des heures d'effort, des jours entiers d'acharnement, la fondation apparaissait, creusée, dessinée comme prévu, féraillée, tangible. La récompense viendrait un de ces jours prochains, avec la dalle fraîchement coulée. Plane et luisante comme une mer d'huile. Puis sur ce socle, bientôt les premiers rangs de parpaings, etc, jusqu'au jour venu du repos bien mérité au coin de la cheminée… quelques années plus tard.

Là, point d'espoir semblable. A certains endroits, chaque coup de pioche hargneux ne détache qu'un petit éclat désespérant. Chaque heure est infiniment identique à l'heure précédente. Chaque jour ressemblant au jour d'avant. Sisyphe les pieds dans le glucose.

Si dehors il fait froid, ce n'est pas le cas dedans. Une heure ne s'est pas écoulée depuis la première pelletée qu'on est trempés de transpiration. L'eau, seule et unique boisson autorisée, de la gourde en alu ne fait pas long feu. D'autant que la poussière de sucre que l'on libère à chaque coup pioche achève de nous assoiffer. Sa deuxième fonction est de venir se coller sur toutes les parties mouillées par la sueur.

La douche, ça se mérite.

Ah, la pioche ! C'est un peu grâce à moi que chacun en tient une dans les mains. Pour ma première descente, il m'avait été confié une houe. Outil léger et maniable, certes, mais tout juste bon à grattouiller de la terre meuble. Destinée à la masse compacte qui nous nargue sous nos pieds, elle est un crime contre l'humanité ouvrière. En remontant j'interpelle le chef d'équipe : «Je veux bien taper du sucre tant que tu veux, mais va me falloir une pioche. La houe c'est de la branlette, dans six mois on est encore là ». Y en n'avait que trois, pour dix bonhommes. Léger. Deux jour après, un paquet de pioches flambant neuves nous attendaient, même pas encore emmanchées. On allait pouvoir bosser. Sauf que pour la majorité des gars, âgés 20 à 26 ans, un tel outil, c'est l'inconnu pesant et hostile. J'ai bien vu qu'à leur façon de s'en servir, ils n'allaient pas résister longtemps. A chaque remontée, les plaintes s'additionnaient. Mal au dos, aux reins, dans les épaules, les poignets, les bras, les mains engourdies. A l'école, on leur avait appris à conjuguer le verbe piocher à tous les temps, mais pas à se servir de l'instrument. Moi qui pourrait être leur père, j'ai tenté de leur expliquer un peu, pris de pitié de les voir se massacrer les abattis et les vertèbres si jeunes.

Gestes à l'appui je me lance : « C'est simple, tout le temps que tu soulèves ta pioche, tu la gardes le plus près du corps. Un poids de dix kilos contre ta poitrine, puis à bout de bras tendus devant toi, quand est-ce qu'il est le plus lourd ? Ben voilà, t'as compris. Tu places une main au plus près du fer, pour la même raison. Tu soulèves à la verticale loin au dessus de ta tête, en faisant glisser tes mains en bout de manche. Tu donnes une petite impulsion, et là tu l'abats. Le plus loin de toi possible, pour gagner du couple et de la vitesse. Une demie seconde après l'impact tu tires vers toi, en profitant de l'élan, et tu recommences. Du coup, c'est pas toi qui bosse, c'est ton outil ».

Je ne dois pas être un bon pédagogue, parce que dans le tas, il n'y a guère que Maxime qui ait appliqué la méthode. Mais bon, il s'en est donné à coeur joie. Fallait le voir taper. Ça fait plaisir.

Il n'en reste pas moins que bonne utilisation ou pas, piocher des heures, ça crève. D'autant que ce que tu as cassé, il faut le pelleter pour le balancer plus bas. Et là, chaque kilo, tu le portes.

C'est pour cette raison que la phrase « c'est la pause » devient une délivrance. Comme un seul, les dix corps en surchauffe s'affalent dans le sucre. Pendant quinze minutes, pas un bruit, pas un geste.

Il n'y même pas de bruits de fond, isolés que nous sommes dans notre carcan de béton.

Ce terrassement incessant, c'est l'effort.

Le purgatoire, c'est la coupure de la mi-journée. À huit heures !

Le paradis c'est la fin de journée, à midi trente. Afin d'atteindre l'un et l'autre, subsiste un léger détail à surmonter. Au dessus de nos têtes, tout le long de la corde qui remonte jusqu'au trou d'homme, les cinquante mètres de vide. Qu'il va bien falloir laisser en dessous de nous.

Cette remontée inévitable, c'est encore l'effort.

Au signal, c'est parti. Ne rien laisser traîner. Les trappes de vidage vont s'ouvrir durant notre absence. Vite, attacher pelle et pioche au baudrier. Défaire le descendeur, passer la corde dans le bloqueur ventral, mettre en place le bloqueur de poignée, lui adjoindre la pédale reliée au pied. Une fois l'élasticité de la corde avalée, on décolle du sol. Monter bien haut la poignée, pousser sur les pieds pour amener le bloqueur ventral au plus haut, et puis… recommencer. Par à-coups de 50, 60 centimètres, ça va être long. Malgré la fatigue, et celle qui s'ajoute au fil de la remontée, je force. Le temps de pause en dépend. Le gars qui passerait une heure sur sa corde, verrait sa coupure grignotée d'autant. Alors on en met tous un coup. Chacun à sa manière. Certains entamant des rushes effrénés pour pauser un peu plus haut, anéantis, avant de repartir. Moi plutôt en mode métronome, pas rapide mais régulier, sans arrêt. Mais que les dernier mètres sont durs ! Arrivés au bord du trou, avec juste les épaules qui dépassent au niveau du sol, la transpiration gouttant dans les yeux, les bras tétanisés, les quadriceps en feu, haletant comme une vieille locomotive, il faut donner un ultime coup de rein, pour retrouver le béton ferme.

Un peu chancelant, aussi brillant de sueur qu'à l'arrivée d'un semi-marathon, je me débarrasse de cette putain de combi, de ces putains de bottes, je pose mon tee-shirt détrempé et fumant sur la barrière de balisage (faudrait pas que quelqu'un tombe dans le trou).

Il faut avoir vu une dizaine de cordistes, en caleçon, le muscle encore palpitant d'effort sous la peau, écumants de transpiration, tendre vers le Graal de la pause et son corollaire de bouffe réparatrice et de boissons reconstituantes. Célia, la responsable hygiène et sécurité, qui nous a accueillis le premier jour, ne s'y trompe pas. Elle choisit ce moment où nous émergeons hagards, pour une petite visite tout en haut du silo, entraînant dans son sillage sa stagiaire. Peut-être vient-elle faire le plein d'images, de sensations, de frôlements, en vue d'entretenir sa libido. Si c'est le cas, je ne serai pas dans ses rêveries érotiques. Mes 45 balais ont fait glisser son regard vers des chairs plus fermes et plus fraîches.

Dans le monte-charge, qui descend cette fois, on s'entasse à quatre dans un mètre carré. Cette promiscuité ne laisse pas la moindre chance aux faux-semblants. Des traits tirés, des yeux vides. Nos silences qui se mélangent, qui s'additionnent, pour n'en faire plus qu'un seul. Je prends la mesure de l’étymologie du mot travail, instrument de torture.

« Ce poste n'est pas à risques selon articles du code travail en vigueur (dont L.4154-2) »

Sur chaque contrat que je reçois de ma boite d'intérim, cette phrase revient, leitmotiv entêtant destiné à éteindre toute velléité de demande de prime de risques, selon moi. L'article L.4154-2 dit ceci : « Lorsqu'il est fait appel, en vue de l'exécution de travaux urgents nécessités par des mesures de sécurité, à des salariés temporaires déjà dotés de la qualification nécessaire à cette intervention, le chef de l'entreprise utilisatrice leur donne toutes les informations nécessaires sur les particularités de l'entreprise et de son environnement susceptibles d'avoir une incidence sur leur sécurité ». Ouais.

En gros, puisqu'on est formés aux risques, et qu'on est courant qu'il existe des risques, ben y a plus de risques.

Le comportement des responsables et des agents de production de la sucrerie, ainsi que certaines paroles attrapées de-ci de-là m'ont mis la puce à l'oreille. Alors, un après-midi, j'ai cherché sur internet, à la médiathèque de Bazancourt. Je n'ai pas été déçu.

En 2012, deux cordistes sont morts dans le silo où nous officions. Quelquefois une couche de sucre durci forme un dôme, au dessus d'un vide, dû à l'écoulement, effectué par en dessous. Les deux gars étaient posés sur un de ces dômes, jusqu'à ce qu'il s'effondre, les entraînant dans sa chute. Le fait d'être encordés ne les a pas sauvés. Avant de se tendre, l’élasticité de la corde les a fait descendre de quelques mètres. Des tonnes de sucre les ont ensevelis.

En 2010, sur un autre site pas loin de là, un cordiste de la même entreprise s'est grièvement blessé en tombant de quinze mètres en chute libre. Son noeud d'amarrage se serait défait.

En 2010 encore, un saisonnier est tombé du haut de notre silo 4, cette fois à l'extérieur. En l’occurrence, rien à voir avec le travail de cordiste. Accident ou suicide ? Je n'ai pas réussi à en savoir plus.

Les dernières statistiques disponibles de l'Institut National de Recherche et de Sécurité indiquent un total de 530 morts au travail pour l'année 2014. Ont-ils eu droit à des hommages nationaux, des cérémonies officielles, des battages médiatiques, des légions d'honneur à titre posthume ? À des « je suis travailleur » ? Aux flammes de bougies vacillantes sur le pavé mouillé ?

Travailler tue, dans l'indifférence.

Le parking.

C'est le point de ralliement. Le point de rendez-vous avant d'entrer dans la sucrerie. Il constitue également le point de repli pour la pause de la mi-journée, et la fin de journée. La plupart de mes collègues n'y passent que quelques minutes en ces deux occasions. Ils ont loué collectivement un gîte rural à quelques kilomètres de là. La boite qui nous emploie pour ce chantier est basée dans le nord. Deux cent kilomètres les séparent de chez eux. C'est à peu près mon cas également. Mais d'autres viennent de plus loin, beaucoup plus loin. Les plaques minéralogiques de leurs véhicules, alignés sur le parking témoignent de cet exotisme : 35, 72, 24, 13… Pour ma part, je ne vis et ne dors sur ce parking que durant la semaine. J'ai la chance de pouvoir rentrer pour le week-end en mes foyers. J'ai aussi le privilège de vivre relativement confortablement. Je possède une camionnette que j'ai sommairement aménagée. Une ancienne porte en guise de lit, un matelas Emmaüs, un réchaud de camping, une glacière et quelques gamelles. Mon isolation est à ce point succincte que le thermomètre intérieur affiche arrogamment -2° certains matins. Les autres, parmi ceux qui viennent de loin, passeront 5, 6 ou 7 semaines à vivoter dans leur voiture. Que ce soit dans une 306 break, un Jumpy ou un Nissan Terrano, ce n'est pas le grand luxe. Faut voir le capharnaüm dans les bagnoles !

Comme moi, les gaillards veulent profiter à plein de la prime journalière de grand déplacement. 55 euros qu'il serait dommage d'entamer pour des conneries subalternes comme un hébergement. On est donc cinq ou six, la plupart du temps, à squatter ce bout de macadam, avec les bâtiments austères de l'usine pour unique horizon, le ronronnement continu de son refroidisseur pour unique chanson.

À la pause de huit heures, chacun retourne à son véhicule pour se poser, se restaurer après le boulot de galérien du matin. Une fois reconstitués, on fait quelques pas, une roulée à la main. Des paquets de tabac conciliants dépannent les imprévoyants. Ceux-ci rendront la pareille la semaine prochaine.

On échange quelques mots. Banals. Des mots de besogneux.

Abattus par la besogne.

Je fais du thé. Avec la menthe fraîche du jardin. J'en propose, ils acceptent. Une fois. Deux fois. Dès lors, le rituel deviendra immuable. Désormais, une fois rassasiés, les copains s'approchent de mon bahut, un mug à la main. Au fil des jours et des semaines, les conversations s'éloignent du boulot et de l'usine.

Erwann, ancien militaire, avait acheté un resto, dans son coin de Bretagne. Il nous raconte la faillite, entraînant le divorce. Qu'il vit sans adresse fixe, pour échapper aux rapaces. Nous raconte son chien qu'il a fallu donner. Mais comme le nouveau maître n'a pas encore fait les papiers à son nom, c'est lui, Erwann, qui reçoit les coup de fil quand le clebs se sauve et fait des conneries. Avec ses 40 ans, il est le seul « vieux » (à part moi) dans le fond du silo. On ne le verra pas longtemps. Il aura tenu 5 jours.

Rémi a 21 ans. Il vient du côté du Mans. On ne saura pas grand-chose de lui. Il ne se joint qu'épisodiquement au rituel du thé. Ne parle pas beaucoup.

Qu'à cela ne tienne, Mattéo le Marseillais parle pour lui ! Il bosse afin de mettre suffisamment de fric de côté pour partir. Une fois c'est au Costa Rica, une autre au Venezuela. Nous parle de son petit frère. Des fois il a 8 ans. Des fois 11.

Il y a Maxime aussi. Il vit, quand il n'est pas pas coincé sur un parking à Bazancourt, dans un bus aménagé du côté de Bergerac, sur un terrain en vague collectivité. Il cherche un autre terrain, pour lui et son bus, afin d'y lancer son grand projet : la permaculture. Avant ça il va falloir qu'il résolve les problèmes de sa copine, victime d'une agression sexuelle, avant de le rencontrer.

Apparemment, la vie n'est facile pour personne.

Au fil des semaines, la météo se fait plus conciliante. Le soleil s'impose sur le gel cassant du petit matin. Quand on revient de l'usine, après la douche, les serviettes sèchent sur les portières ouvertes. Les tee-shirts, les caleçons, les chaussettes imbibés de sueur, sur les capots. Les réchauds sont posés à même le bitume. Malgré l'avril, on se découvre d'un fil. Mattéo détient la palme en se promenant torse-nu, pieds-nus, avec un joli calbut à fleurs sur le cul. Et pendant ce temps, devant ce camp de manouches, passent dans un sens et dans l'autre, les personnels permanents de la sucrerie. Parmi eux, les employés de maintenance et de production, le peu qu'il reste, nous saluent. La plupart des autres ne daignent seulement pas tourner la tête. Fracture entre le terrain et les bureaux. Entre le cadre et le laborieux. Chacun reprochant à l'autre de n'être que ce qu'il est. Fracture béante sur laquelle s'échafaudent les calculs politiques, pardon, électoralistes, des politicards qui n'ont comme seul horizon que le scrutin à venir. Il faut les excuser, ils en vivent.

Voilà, ma petite histoire ordinaire arrive à son terme.

Pas de conclusion, Pas de morale. Je ne suis pas journaliste ni sociologue.

Je suis ouvrier.

Demain, je retourne bosser.

Eric Louis

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