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Publié par Patrick Granet

Emre Öngün, militant franco-turc, docteur en science politique, est membre d’Ensemble !/Front de gauche (notamment actif au sein de sa commission internationale). Il livre ici une analyse détaillée des processus historiques et politiques qui animent la recomposition actuelle de la gauche turque autour des questions d’autonomie kurde et de paix civile. De la décomposition de l’empire ottoman aux récents attentats, en passant par Gezi, Emre Öngün, en marxiste révolutionnaire, fournit ici un panorama informé, pose les enjeux du débat et précise les perspectives stratégiques dans une somme encore sans équivalent en langue française.

Félix Boggio Éwanjé-Épée et Stella Magliani-Belkacem – Quelles ont été les grandes séquences de la politique turque à l’égard de la question nationale kurde ?

Emre Öngün – Dans son développement, la Turquie présente historiquement deux caractéristiques principales déjà à l’œuvre à la toute fin de l’Empire ottoman. D’une part, elle est l’héritière d’un statut à la périphérie capitaliste, proie potentielle des puissances impérialistes – un rôle dont l’impuissance de l’Empire ottoman dernière période était la quintessence. D’autre part, l’État turc tel qu’il s’est construit porte l’héritage d’un nationalisme turc déjà au pouvoir à la fin de l’Empire et portant le projet de soumettre les populations non turques. En d’autres termes, le nationalisme turc se distingue ainsi des autres nationalismes se développant à la fin de l’Empire (arabe, kurde…) en tant que nationalisme de dominants locaux. Il faut particulièrement insister sur la nécessité de ne pas mettre une barrière étanche entre l’Empire ottoman et la république turque fondée en 1923.

Ainsi, des affrontements entre, d’une part, l’État central dominé par des Turcs et, d’autre part, les Kurdes existent dès avant la fondation de la république. En effet, en réaction à la montée du nationalisme turc se développe un nationalisme kurde dans les élites d’Istanbul. Suite à la révolution des Jeunes-Turcs de 1908 – événement qui a une portée considérable et est saluée par l’Internationale socialiste – et l’effervescence politique qu’elle suscite, des associations et journaux kurdes apparaissent. Mais la prédiction de Christian Rakovsky, principale figure du marxisme balkanique et parlant le turc, dans l’hebdomadaire Socialismede Jules Guesde, « à la place du sultan autocrate, il y aura une oligarchie qui ne sera pas moins autocratique » se vérifie. Les associations kurdes sont fermées dès 1909, la population de provinces soulevées subit la répression armée. L’histoire des Jeunes-Turcs regroupés au sein du parti Union et Progrès sera une marche particulièrement brutale menée par des officiers à la culture politique faible, incapables de faire face à la crise économique et sociale en cours, absolument pas volontaires pour remettre en cause l’ordre social – mais candidats à la dictature et responsables du génocide arménien. La Première Guerre mondiale dans laquelle s’engage le gouvernement Union et Progrès s’avère un désastre et entraîne le démantèlement de l’Empire au profit de puissances impérialistes occidentales qui prévoient dans le traité de Sèvres (1920) la mise en place d’une nouvelle répartition géographique avec un État kurde autonome. Le mouvement national turc qui émerge face aux puissances occidentales et à la Grèce, avec à sa tête Mustafa Kemal, a besoin d’alliés. Il cherche et obtient le soutien de la jeune union soviétique sur le plan international et promet aux kurdes une fédération turco-kurde sur une base musulmane.

Cette promesse ne sera pas tenue après le traité de Lausanne qui annule le traité de Sèvres et reconnait la Turquie républicaine. Au contraire, le régime républicain va reprendre les fondamentaux du nationalisme turc au pouvoir la fin de l’Empire ottoman tout en répudiant les dirigeants qui l’avaient promu et avaient échoué. Ainsi, la Turquie kémaliste s’est construite dans une logique coloniale aux dépens du Kurdistan. Le fait qu’il y a une continuité territoriale ou qu’il n’existait pas de Kurdistan indépendant avant la fondation de la République ne change rien à cela. L’élément déterminant est que les kurdes perdirent, avec la fondation de la République, l’autonomie dont ils disposaient encore à la fin de l’Empire, furent brutalement soumis et virent leur identité niée. Dans ce processus la guerre d’indépendance, et les promesses d’alliance anti-impérialistes des peuples turcs et kurdes, ne furent qu’une parenthèse.

Cette logique coloniale présente des spécificités qui se sont multipliés dans le temps. La première réside dans l’existence d’une continuité territoriale entre les zones de peuplement kurdes et turques. Le deuxième est la conséquence du passage au multipartisme et la nécessité d’accorder formellement les mêmes droits au peuple sous domination dans le cadre d’un système politique avec des élections concurrentielles. La troisième consiste dans les crises et bouleversements charriés par les zones frontalières relevant des interventions impérialistes (les deux interventions sous commandement étatsunien en Irak), de la révolution syrienne et son écrasement, l’émergence de Daesh dans un contexte chaotique. La quatrième est que la majorité des kurdes de Turquie vit désormais hors Kurdistan (environ 4 millions à Istanbul et 1 million à Izmir).

La gestion de ces spécificités par les dirigeants turcs a oscillé entre deux pôles. D’une part, une approche répressive par le biais d’une exceptionnalisation territoriale combinée à un rétrécissement des libertés publiques dans toute la Turquie viciant la compétition électorale même au regard de la démocratie bourgeoise, pouvant même aller jusqu’à sa quasi disparition comme après le coup d’État de 1980. Cette approche nécessite, comme toute logique coloniale, un racisme systémique et des relais locaux (tribus privilégiées par l’État, affairistes, etc.) D’autre part, il existe une approche « libérale » pouvant envisager jusqu’à la reconnaissance d’une identité kurde sans que cela remette l’existence de l’État turc dans ses frontières actuels, ni évidemment l’ordre capitaliste. Il faut de suite préciser que c’est le premier pôle qui a été la règle et le deuxième qui a été l’exception.

La période de parti unique correspond entièrement au premier pôle. De manière générale, la geste républicaine spectaculairement modernisatrice célébrée en Turquie et en Occident consistait dans la constitution d’un État unitaire aux mains des Turcs avec pour élément central l’émergence d’une classe capitaliste turque-sunnite sous la protection de l’État qui évinça les capitalistes issus des minorités. La plus emblématique des mesures en ce sens fut l’établissement d’un impôt sur la fortune avec un taux fixé par des commissions ad hoc et dont le taux dépendait d’une catégorisation officieuse mais appliquée entre musulmans/non-musulmans/étrangers/convertis. Les non-musulmans étaient soumis à des taux particulièrement élevés et se retrouvés exilés dans un camp dans l’Est anatolien s’ils ne parvenaient pas à payer. Appliquée pendant deux ans, cette mesure brisa la puissance de l’économie des non-musulmans – ce qui était le but recherché. Des dynasties capitalistes turques ont alors pris leur envol sous la protection de l’État, le plus emblématique étant l’empire Koç dont les revenus consolidés étaient de 21 milliards d’euros en 2014.

Mais la préférence religieuse allait de pair avec la préférence ethnique comme indiqué précédemment. Cette approche a été résumée de manière synthétique et brutale par Mahmut Esat Bozkurt, l’architecte du système judiciaire de la république turque, ministre de la justice de 1924 à 1930, député de la guerre d’indépendance jusqu’à sa mort en 1943, qui déclara en 1930 après un soulèvement kurde à Ağrı : « Les seigneurs de cette terre sont les Turcs. Ceux qui n’ont pas un sang purement turc n’ont qu’un seul droit dans la patrie turque : le droit d’être les serviteurs des turcs, d’être leur esclaves ». De fait le propos de M. E. Bozkurt ne faisait qu’illustrer de manière saillante l’approche de la république et du régime de parti unique envers les kurdes. En effet, le nom de Kurdistan, employé de manière usuelle à l’ère ottomane, est interdit. À partir de 1925, les noms de la plupart des localités sont turquifiés. Parler kurde est interdit en 1932. Outre de multiples révoltes locales, trois grandes insurrections kurdes éclatent entre 1925 et 1938. La première est celle du chef religieux Cheikh Saïd en 1925, qui exprime dans le lexique du traditionalisme la contestation kurde. Bien entendu, l’élément déterminant dans cet événement n’est pas une opposition entre la réaction religieuse et le modernisme pro-occidental mais la dimension coloniale. À cette révolte, succède celle du mont Ararat en 1930 puis celle de Dersim en 1937-1938, toutes réprimées avec une extrême violence et entraînant des déportations. Cette négation de l’identité kurde et l’approche coloniale se poursuit en s’appuyant sur certaines tribus et grands féodaux avec le passage au multipartisme en 1945 tandis que l’opposition kurde se voit considérablement affaiblie.

Elle ne renaît véri

Elle ne renaît véritablement qu’au sein de la politisation des années 1960 et, dans un premier temps, au sein de la gauche avant de s’autonomiser, ce qui aboutira à la constitution de plusieurs organisations dont le PKK (Partiya Karkerên Kurdistan, « Parti des travailleurs du Kurdistan ») qui supplante les autres et dont la direction passe au Liban et en Syrie avant le coup d’État militaire de 1980. Comparé à la période de parti unique, les années 1960-1970 sont une période de libéralisation forcée par rapport à la question kurde dans un contexte de polarisation politique, de mouvements sociaux forts et de croissance de la gauche radicale. Le retour de balancier vers le premier pôle est d’autant plus brutal avec le coup d’État de 1980. Les militaires au pouvoir relance la conception turque-sunnite de l’État turc et réprime de manière continue les localités kurdes, y compris celles où le PKK, encore largement minoritaire, n’a pas d’activité. La brutalité de la répression combinée avec une crise des structures sociales traditionnelles (due notamment à l’incapacité de l’agriculture traditionnelle à faire face à la pression démographique) renforce alors le PKK dont la guérilla se développe dans le Kurdistan contrôlé par l’État turc à partir de 1984. L’exceptionnalisation territoriale a pris cette fois la forme de la constitution d’OHAL, le Gouvernorat de la région en état d’urgence à partir de 1987 couvrant essentiellement le Kurdistan. L’état d’urgence fur prorogé 46 fois pour 4 mois laissant toute latitude d’action aux forces de sécurité de l’État et ses alliés.

Une nouvelle tentative de gestion libérale eut lieu au début des années 1990 : le président de la République Turgut Özal, le champion du libéralisme affairiste et de l’antisyndicalisme, chercha à négocier avec le PKK. L’avancée des pourparlers aboutit à une déclaration de cessez-le-feu du PKK en mars 1993. Le mois suivant Turgut Özal mourut d’une crise cardiaque suspecte quelques semaines après le décès de ses deux proches collaborateurs dans les négociations, le général Eşref Bitlis et l’ex-ministre des finances Adnan Kahveci. Le plan de négociations qu’il envisageait ne fut jamais présenté et l’armée lança après sa mort le « Plan Forteresse », une stratégie de contre-guérilla. La question coloniale avait empoisonné le cœur de l’appareil d’État et la tentative de réforme libérale s’y heurta brutalement.

Dès lors se renforce une guerre entre l’État turc et ses alliés (miliciens kurdes korucu, Hizbullah kurde) face au PKK. Dans le cadre de cette guerre, dont l’ampleur va aller crescendo, se met alors en place ce que Gilles Dorronsoro a désigné comme « régime sécuritaire » dont l’originalité réside dans l’autonomie des institutions liées à la sécurité (armée, police, services secrets, diplomatie, justice, université) par rapport aux instances gouvernementales (tenues à l’écart et couvrant cette situation). Cette autonomie était légitimée par une méta-idéologie accordant une place primordiale à la notion de « sécurité nationale ». Le régime sécuritaire recouvrait ainsi un archipel d’institutions qui, tout en pouvant être en concurrence les unes avec les autres (et même connaître des affrontements internes), ont pour point commun de bénéficier de cette autonomie. Cette guerre va également déployer une activité internationale en obtenant d’Al-Assad qu’il se retourne contre le PKK dont la direction était en Syrie. Après 19 ans de présence, A. Öcalan fut obligé de quitter la Syrie en 1998. Le régime d’Al-Assad signa un accord de sécurité mutuelle avec le gouvernement turc en octobre 1998 et déclara le PKK « organisation terroriste ». La capture d’Abdullah Öcalan quelques mois plus tard porta un rude coup au PKK qui déplaça ses camps de Syrie au mont Qandil dans le Kurdistan d’Irak. Un élément essentiel de la violence dans le Kurdistan a été de renforcer l’exode rural dans les villes de l’Ouest (et dans une moindre mesure à l’étranger), si bien qu’aujourd’hui une majorité de kurdes vivent hors Kurdistan dans des villes en majorité turques.

L’AKP, arrivé au pouvoir en 2002, a été le signe, pour une grande partie de la population, d’une stabilisation politique, d’une croissance économique forte (mais dont la fragilité est en train de se révéler), de la domestication réelle de l’armée et même, dans un premier temps, d’un nouvel espoir de réforme libérale de la question kurde.

En mettant en avant cette approche, l’AKP a énormément misé sur le fait de gagner les municipalités tenues par le mouvement kurde. Mais cela s’est avéré être un échec : A Amed/ Diyarbakır, la liste du mouvement kurde dirigé par Osman Baydemir bat largement la liste AKP avec 59% en 2004 et 64% en 2009. Aucun bastion du mouvement kurde ne tombera. Cela constitue un échec majeur pour l’AKP qui a par ailleurs réussi à éliminer les noyaux d’opposition au sein de l’appareil d’État avec lequel il se confond désormais largement. S’est alors ouvert une période ou la répression et les affrontements ont persisté même si des portes de négociations sont restées ouvertes.

Si bien que fin 2012, Erdoğan a annoncé l’amorce de négociations avec le PKK : cette étape constitue la dernière tentative de type libéral. Ce processus de négociation était arrivé dans sa phase finale (avec « l’accord de Dolmabahçe » en 10 points présenté en commun par le député HDP [Halkların Demokratik Partisi, « Parti démocratique des peuples »] Sırrı Süreyya Önder et le ministre de l’intérieur) lorsqu’on assista au retour vers le pôle répressif, et ce avec une grande brutalité. L’accord fut littéralement balayé par Erdoğan qui alla jusqu’à nier son existence. De leur côté, les collectivités locales kurdes ont adopté le mot d’ordre d’ « autonomie démocratique » (sur lequel il faudra revenir) et ont commencé à le mettre en œuvre. Dans de nombreuses localités, la population, en particulier les jeunes, ont commencé à creuser des tranchées pour protéger leurs quartiers ce qui a été présenté comme une provocation terroriste par l’État.

Nous connaissons la suite : une campagne de terreur qui est allé crescendo depuis le bon score du HDP aux élections de juin 2015 qui avait empêché l’AKP d’obtenir la majorité absolue au parlement. L’exceptionnalisation a de nouveau cours avec la multiplication des états de siège dans les localités kurdes.

Pour finir sur ce point, j’attire à nouveau l’attention sur la quatrième spécificité que j’ai indiqué : la majorité des kurdes de Turquie vit désormais hors Kurdistan. Cela signifie que l’exceptionnalisation territoriale ne suffit plus lutter contre les kurdes. Le régime AKP a besoin de mobiliser non seulement les forces armées de l’État (armée, police) mais, pour briser les kurdes dans tout le pays, notamment dans les grandes villes de l’ouest, il est également nécessaire que se déchaînent des groupes fascisants sous la protection de l’État. La répression du Kurdistan en tant que tel entrainait bien évidemment par voie de conséquence un recul des droits démocratiques. Désormais, la poursuite d’une telle politique nécessite celle d’une mutation du régime.

Peux-tu revenir sur le projet politique du PKK ? Comment comprendre le tournant de ces dix dernières années et la politique de paix promue par le PKK ? En dehors de la question nationale, comment cet acteur se situe-t-il sur le plan des rapports de classe ?

Lors de sa fondation en 1978 (même si le noyau existait depuis plusieurs années), le PKK est en somme une organisation assez classique pour les années 1970 en tant que parti de libération de nation opprimée, issue de la de gauche radicale, d’inspiration « marxiste-léniniste » avec pour modèle la guerre populaire prolongée. Reprenant le discours anticolonialiste, le PKK s’était fixé pour objectif la création d’un Kurdistan indépendant où il conviendrait d’imposer une révolution socialiste.

A. Öcalan, les fondateurs du PKK mais aussi sa base militante présentaient un profil très différent d’un notable tel que Barzani : il s’agissait de jeunes ruraux pauvres radicalisés durant leurs études et passés par le milieu de la gauche radicale. Le PKK va s’autonomiser de la gauche radicale. D’ailleurs, son nom PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) est en quelque sorte un tribut à cette origine. Cela explique aussi qu’il y a toujours eu en son sein un petit nombre de Turcs venus de la gauche radicale (y compris à des positions de direction) considérant la libération du Kurdistan comme condition à la révolution en Turquie.

En ce qui concerne le projet politique du PKK et surtout ses évolutions, un important récapitulatif a été réalisé par Alex de Jong [1]. Je vais relever quelques points saillants mais pour qui s’intéresse à la question, la lecture de l’article d’A.de Jong est incontournable. Pour une source plus universitaire sur le PKK, ce sont les travaux de Martin van Bruinessen (en anglais) et d’Olivier Grojean qui sont les plus précieux.

Outre l’inspiration marxiste-léniniste anticoloniale évoquée précédemment, un élément fondamental du discours du PKK est celui d’une forme de violence émancipatrice (une brochure de 1985 indique « La violence révolutionnaire doit jouer ce rôle [NDLA : de créer une société nouvelle] et elle prendra, nous le disons, la forme de la vengeance révolutionnaire »). De plus, le PKK ne suit pas le commandement de Mao qui veut que « le Parti commande aux fusils » :le parti (et ses cadres politiques) et la guérilla ne font qu’un. L’entrée dans le parti est considérée dès lors comme une rupture totale. À ce propos, De Jong relève à la suite d’Olivier Grojean [2] l’accent mis dans le discours du PKK sur son ambition de créer un « homme nouveau », caractérisé par une « personnalité » marquée par un « psyché kurde » distinctif, ayant désappris la mentalité de son ancienne vie (d’avant le parti) et s’améliorant par la pratique de l’autocritique. Cette conception du socialisme comme la construction d’un « humain nouveau » a également servi de base de critique de l’URSS. Et en 1993, Öcalan affirme que le PKK, lorsqu’il parlait de « socialisme scientifique » ne se référait pas au marxisme mais au dépassement des « intérêts des États, de la nation et des classes ». Aujourd’hui encore, le PKK et le PYD (son parti frère dans le Rojava) affirment régulièrement lutter pour « toute l’humanité », discours d’autant plus facilement repris dans la lutte contre Daesh qu’il fait écho aux préoccupations occidentales.

La question des femmes est devenue absolument centrale dans le discours du PKK : au creux de ce discours, elles occupent le rôle d’avant-garde. On a effectivement assisté à une forte progression de la participation de femmes à la guérilla à partir de la deuxième moitié des années 1990. Cette position pro-femmes (plus que féministe) procède avant tout d’une essentialisation des caractéristiques des femmes et en fait les garantes de la société socialiste.

Depuis son arrestation en 1999, le discours d’Öcalan a connu plusieurs évolutions. Il a en effet évolué vers une forme d’anti-étatisme se revendiquant d’un retour aux valeurs libertaires de la société kurde originelle, par le biais de l’avènement de la République démocratique, l’autonomie démocratique (locale) et le confédéralisme démocratique. Cette formule est absolument centrale aujourd’hui dans le discours de tout le mouvement kurde en Turquie. Öcalan propose comme source théorique essentielle Murray Bookchin (1921-2006), un théoricien socialiste libertaire des États-Unis passé par le trotskysme (dans le SWP étatsunien) qui plaçait au centre de sa réflexion la contradiction capital-environnement plutôt que travail et qui accordait une grande importance à la combinaison des mouvements sociaux avec les institutions politiques locales (municipalités). Dans le propos d’Öcalan, les questions de classe sont au second plan par rapport aux questions d’identités et de libertés démocratiques.

Finissons par le fait qu’Öcalan est resté la

référence ultime pour le PKK et sa base populaire bien qu’il soit en détention, et ne puisse communiquer que via ses avocats. De Jong souligne un aspect très important et tout à fait récurrent : le potentiel du flou. Les déclarations d’A. Öcalan sont souvent floues et confuses dans tous les sens du terme : difficilement compréhensibles et mélangeant des notions qui sont censées être bien distinctes. Mais l’essentiel n’est pas là. Je suis entièrement d’accord avec le constat de De Jong qui veut qu’en détention, loin du mouvement, Öcalan est devenu une sorte de prophète dont les déclarations sont ouvertes aux interprétations.

Qu’est-ce qu’on entend par mouvement de libération kurde ?

J’utilise en effet le terme général de mouvement de libération kurde parce qu’on ne peut pas s’arrêter au PKK. Avant tout, le PKK est une organisation qui se projette dans le Kurdistan au-delà des frontières de l’État turc. La traduction organisationnelle de cela a été la fondation par le PKK en 2007 du KCK, le Groupe des Communautés du Kurdistan qui regroupe les partis frères

irakien, iranien et syrien, leurs branches militaires ainsi que certaines organisations civiles. Le KCK remplaçait le KKK, Peuples du Kurdistan, fondé deux ans plus tôt. Le KCK est dirigée par une assemblée nommée Kongra-Gel (Congrès des Peuples du Kurdistan [3]) qui a un président et désigne un conseil exécutif lui-même dirigé par un binôme femme/homme. Le PKK est l’organisation déterminant le cours du KCK. Ses partis-frères sont d’inégale importance. Le plus connu aujourd’hui est le PYD, Parti de l’Unité Démocratique, qui dirige le Rojava (le Kurdistan sur le territoire de l’État syrien). En Iran, il s’agit du PJAK, Parti de la Vie Libre au Kurdistan, et en Irak, un tout petit parti, PÇDK, Parti de la Solution Démocratique (qui a obtenu 0,2% aux élections législatives du Gouvernement Régional Kurde). À l’exception du PÇDK, chacun de ces partis a des branches militaires distinctes de femmes et d’hommes. Il n’est pas exclu que des combattant-e-s des branches militaires du PKK se battent sous la bannière des autres branches militaires du KCK.

Mais hors du cadre du KCK, tout un ensemble d’organisations gravite également autour du PKK. Bien entendu, le PKK stricto sensu est un acteur déterminant au sein de cette mouvance mais il ne le recouvre pas entièrement. Il existe un grand nombre d’organisations qui ne sont pas étrangères au PKK mais qui ont leur propre existence, une certaine autonomie, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de simples sigles servant de couverture au PKK (au moins pour la plupart d’entre elles).

Je pense qu’il est possible de regrouper ces différentes organisations selon leur implantation géographique, leur caractère armé ou civil et, pour les organisations civiles, selon leurs fonctions « généralistes » ou spécifiques.

Les implantations géographiques peuvent être de quatre types : spécifique au Kurdistan du Nord (Bakur) qui se trouve dans les frontières de l’État turc, toute la Turquie, spécifique à des régions kurdes hors des frontières de l’État turc regroupés au sein du KCK, ailleurs (c’est-à-dire dans l’émigration).

Le caractère armé ou civil ne nécessite pas beaucoup de précisions, si ce n’est qu’il peut y avoir des organismes politico-militaires et que les organes militaires, même s’ils sont distincts, ne semblent pas s’être autonomisés.

Enfin, la capacité d’organisation et de mobilisation dans l’émigration est extrêmement importante. Toute personne qui a assisté à une mobilisation kurde en Europe n’a pu que constater cela et on compte un grand nombre de jeunes qui ont grandi dans le pays d’accueil mais qui se sont socialisés dans le mouvement. Les structures peuvent être généralistes (les « Centres culturels kurdes » ou « Maisons du Peuple Kurde », etc.) ou spécifique (organisations de femmes, d’étudiants, croissant rouge kurde, etc.)

Enfin, on peut relever qu’il n’y a eu quasiment pas de véritables scissions au sein de cet ensemble. Une tentative de monter une organisation concurrente fut menée par Osman Öcalan (frère d’Abdullah Öcalan) qui avait déjà eu des velléités d’indépendance durant les années 1990. Osman Öcalan et Hikmet Fidan, vice-président du parti légal du mouvement kurde en Turquie Hadep, fondèrent le PWD (Parti Démocratique Patriotique) en août 2004. Ce projet échoua après l’exécution de deux balles dans la tête de Fidan à Amed/Diyarbakır. Exactement à la même période eut lieu une autre dissidence, avec la constitution des TAK, Faucons de Libération du Kurdistan, qui est d’une autre nature. Si le PWD avait une ambition politique, il n’en est apparemment pas de même pour les TAK qui existent encore aujourd’hui. Cette organisation est assez mystérieuse quand à sa réalité et même aux conditions

irakien, iranien et syrien, leurs branches militaires ainsi que certaines organisations civiles. Le KCK remplaçait le KKK, Peuples du Kurdistan, fondé deux ans plus tôt. Le KCK est dirigée par une assemblée nommée Kongra-Gel (Congrès des Peuples du Kurdistan [3]) qui a un président et désigne un conseil exécutif lui-même dirigé par un binôme femme/homme. Le PKK est l’organisation déterminant le cours du KCK. Ses partis-frères sont d’inégale importance. Le plus connu aujourd’hui est le PYD, Parti de l’Unité Démocratique, qui dirige le Rojava (le Kurdistan sur le territoire de l’État syrien). En Iran, il s’agit du PJAK, Parti de la Vie Libre au Kurdistan, et en Irak, un tout petit parti, PÇDK, Parti de la Solution Démocratique (qui a obtenu 0,2% aux élections législatives du Gouvernement Régional Kurde). À l’exception du PÇDK, chacun de ces partis a des branches militaires distinctes de femmes et d’hommes. Il n’est pas exclu que des combattant-e-s des branches militaires du PKK se battent sous la bannière des autres branches militaires du KCK.

Mais hors du cadre du KCK, tout un ensemble d’organisations gravite également autour du PKK. Bien entendu, le PKK stricto sensu est un acteur déterminant au sein de cette mouvance mais il ne le recouvre pas entièrement. Il existe un grand nombre d’organisations qui ne sont pas étrangères au PKK mais qui ont leur propre existence, une certaine autonomie, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de simples sigles servant de couverture au PKK (au moins pour la plupart d’entre elles).

Je pense qu’il est possible de regrouper ces différentes organisations selon leur implantation géographique, leur caractère armé ou civil et, pour les organisations civiles, selon leurs fonctions « généralistes » ou spécifiques.

Les implantations géographiques peuvent être de quatre types : spécifique au Kurdistan du Nord (Bakur) qui se trouve dans les frontières de l’État turc, toute la Turquie, spécifique à des régions kurdes hors des frontières de l’État turc regroupés au sein du KCK, ailleurs (c’est-à-dire dans l’émigration).

Le caractère armé ou civil ne nécessite pas beaucoup de précisions, si ce n’est qu’il peut y avoir des organismes politico-militaires et que les organes militaires, même s’ils sont distincts, ne semblent pas s’être autonomisés.

Enfin, la capacité d’organisation et de mobilisation dans l’émigration est extrêmement importante. Toute personne qui a assisté à une mobilisation kurde en Europe n’a pu que constater cela et on compte un grand nombre de jeunes qui ont grandi dans le pays d’accueil mais qui se sont socialisés dans le mouvement. Les structures peuvent être généralistes (les « Centres culturels kurdes » ou « Maisons du Peuple Kurde », etc.) ou spécifique (organisations de femmes, d’étudiants, croissant rouge kurde, etc.)

Enfin, on peut relever qu’il n’y a eu quasiment pas de véritables scissions au sein de cet ensemble. Une tentative de monter une organisation concurrente fut menée par Osman Öcalan (frère d’Abdullah Öcalan) qui avait déjà eu des velléités d’indépendance durant les années 1990. Osman Öcalan et Hikmet Fidan, vice-président du parti légal du mouvement kurde en Turquie Hadep, fondèrent le PWD (Parti Démocratique Patriotique) en août 2004. Ce projet échoua après l’exécution de deux balles dans la tête de Fidan à Amed/Diyarbakır. Exactement à la même période eut lieu une autre dissidence, avec la constitution des TAK, Faucons de Libération du Kurdistan, qui est d’une autre nature. Si le PWD avait une ambition politique, il n’en est apparemment pas de même pour les TAK qui existent encore aujourd’hui. Cette organisation est assez mystérieuse quand à sa réalité et même aux conditions de sa Pour la base kurde, il aurait été incompréhensible et inacceptable que la figure d’Öcalan ne soit pas saluée… et, en même temps, la relecture d’une lettre datant de deux ans auparavant pour se légitimer pointe bien les limites de l’exercice.

Turquie : panorama et perspectives – Sur la nature du nationalisme turc, les Kurdes, le PKK et la gauche turque
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